3° PARTIE

LE RESISTANT
(Vivre intensément...pour ma patrie, pour mes frères)

I- 1940-1942

A- LE REPLI.

1°- Mise au cadre de Réserve.
On se souvient que le Général DELESTRAINT avait été touché par la limite d'âge, le 12 Mars 1939, et rappelé à l'activité, le 1° Septembre de la même année, deux jours avant la déclaration de guerre. La défaite de la France, l'armistice, ramènent le Général DELESTRAINT au statu ante, soit le cadre de réserve. Officiellement, le Général Charles DELESTRAINT est maintenu jusqu'au 15 Juillet inclus en fonction. Il est libéré de toutes obligations actives le 16 Juillet.(1)
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2°-. Bourg-en-Bresse

Le Général arrive avant sa famille à Bourg-en-Bresse. Il descend à l'Hotel de l'Europe, et se présente à la Subdivision. On lui indique un appartement à louer, au 41 Boulevard Voltaire. A l'arrivée de sa famille à Bourg, l'appartement est disponible (2).

Quant à la question matérielle, les DELESTRAINT ont tout perdu.
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3°- Le Temps des Honneurs...et des difficultés.

Tant de détermination ne peut pas laisser insensibles les généraux qui à Vichy, sans appartenir tous à l'Armée de l'Armistice, prétendent représenter ce qu'était l'Armée française ou ce qu'il en reste. Si, parmi eux, bien des généraux sont là par phénomène de gravitation autour du Maréchal, on peut cependant en compter quelques uns réellement patriotes et en plein désarroi, cherchant où est leur devoir. Ceux qui ont lutté au cours de la campagne de France ont honoré DELESTRAINT qui s'était tant battu, mais ne se doutent pas qu'à son âge et ayant déjà tant donné, il brûle du désir de reprendre la lutte.

1
S.H.A.T. Dossier 616/GX 4°série. I- Dossier administratif.
2
Interwiew de Madame Tourtel-Delestraint.

Les honneurs qui lui sont prodigués ont un relent de désuétude devant la tâche à accomplir désormais, devant toute cette improvisation dont on se doute et qu'il faudra élaborer pour mettre sur pied les combattants valables de la revanche, de la libération du pays. Les honneurs ne seraient pas d'actualité s'ils n'étaient pas inclus dans un contexte politique gouvernemental.

Certes, déjà le décret 11.373.D. du 8 Juillet 1940 avait promu Charles DELESTRAINT, Général de Division dans la 2° section (Réserve) du cadre de l'Etat Major Général de l'Armée. C'est justice, lui qui était resté très longtemps "brigadier" -la stagnation à ce grade n'était pas étrangère à ses prises de position sur le char. Il a pourtant mené une division au combat, la 2° D.Cr puis le groupement cuirassé des 2° et 4° D.Cr (3).

Le Général WEYGAND, Général Commandant en chef, Ministre, Secrétaire d'Etat à la Défense Nationale cite à l'ordre de l'Armée le Général de "Brigade" Charles DELESTRAINT, le 23 Août 1940.(4).
Malheureusement deux erreurs se sont glissées dans le texte signé par le Général WEYGAND (5); l'une d'elles nécessitera la note rectificatrice du 28 Février 1942 de l'Amiral DARLAN, alors premier ministre.

Cette citation de 1940 est assortie de l'attribution de la Croix de guerre avec palme.

Par contre, le Général DELESTRAINT ne bénéficie pas d'une promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur; et ne recevra jamais la cravate de Commandeur. Pourtant le Général GEORGES a appuyé, en Juillet 1940, très sérieusement semble-t'il, une proposition de la Légion d'honneur au grade de Commandeur. Aucune suite n'est donnée. Il est vrai que le Général GEORGES, loin d'être alors suspect de gaullisme, n'est pas bien vu dans les milieux militaires de Vichy. Ceci suffit pour empêcher celà.

3
S.H.A.T. Op. Cit. Complément du dossier administratif. Etat des Services postérieurs à la liquidation de la Pension.
4
S.H.A.T. Op. Cit. II- Dossier du Personnel. Voir Annexe 3/1.
5
La note de l'Amiral de la flotte, Premier Ministre, note du 28 Février 1942 signale que dans la citation N° 172.C. du 23 Août 1940
"il y a lieu de remplacer les mots: "pendant la période du 10 au 25 Juin", par les suivants:" du 10 Mai au 25 Juin 1940".
Mais il n'est pas question de rectifier le grade, la lettre étant bien adressée au Général de Brigade Delestraint. (S.H.A.T. II- Dossier du Personnel).


Cette promotion au grade de Général de Division au cadre de Réserve, cette citation que le Général Weygand lui décerne ne compensent pas les difficultés que rencontrent les DELESTRAINT en arrivant à Bourg-en-Bresse (6). Ayant tout perdu au cours de la campagne de France, la maison familiale de St-Amand occupée par les Allemands, pillée, le retard qu'apporte le Gouvernement au règlement des émoluments dans cette période de bouleversements considérables, font que comme beaucoup de militaires de tout grade démobilisés, la famille DELESTRAINT, arrivant dans cette Bresse absolument inconnue d'elle, obligée de trouver un gîte décent,
de garder un niveau de vie digne de son grade, connait des embarras financiers réels au cours du second semestre 1940. Ce ne sera que le 23 Janvier 1941 que le Général de Division DELESTRAINT sera officiellement inscrit au Contrôle des Emoluments des Officiers généraux du cadre et Réserve et pourra toucher les arrérages de cette solde depuis le 16 Juillet 1940 (7).

Si aucune pièce officielle datant de 1940, bien entendu, n'atteste les sentiments de Charles DELESTRAINT à cette époque, une enquête après la libération de 1945 est pratiquée pour déterminer l'appartenance éventuelle de Charles DELESTRAINT à la France Libre. Une décision du Ministère de la Guerre du Gouvernement provisoire de la République précise que le Général DELESTRAINT a été rappelé à l'activité au titre des Forces Françaises Libres, à partir du 15 Juillet 1940.
Une lettre adressée à Madame DELESTRAINT, le 3 Juillet 1945 par le Cabinet militaire du Général de GAULLE confirme cette appartenance. (8).

6
Lettre du 16.09.40 S.H.A.T. 616/GX. Op. Cit. Dossier Archives.
7
Extrait du Contrôle Central du Secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants.
8
Copie de la lettre du 3.07.45. du cabinet militaire du Général de GAULLE. Voir Annexe 3/2.
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B- LE REFUS.
(Vivre libre et joyeux, patient...)

1° Le Rebelle.

Ceux qui rencontrent le Général DELESTRAINT à Bourg-en-Bresse, au cours de cet été 1940, sont étonnés: parmi les officiers supérieurs en activité ou à la retraite, que les Burgiens cotoient dans leur ville, il est rare d'en découvrir un qui ne fasse pas l'apologie du Maréchal PETAIN voire de son entourage ou de son gouvernement, difficile d'en repérer un qui ne souhaite pas la défaite prévisible sinon certaine de la Grande- Bretagne, son anéantissement dans les semaines qui vont suivre, enfin la paix très prochaine. Cette défaite anglaise arrangerait aussi bien le Reich que Vichy: l'obtention de la paix en découlerait, la paix qui permettrait de conforter le gouvernement du Maréchal, même au prix de lourds sacrifices territoriaux, en premier lieu l'Alsace et la Lorraine. Aussi, d'abord officieusement on fait des voeux pour la défaite anglaise...
Or, les Burgiens en ont trouvé un qui, loin de faire chorus avec les défenseurs de l'Ordre Nouveau, parle autrement. Il parle de la poursuite de la guerre, de la Résistance des Anglais, de de GAULLE que personne ne connait à Bourg-en-Bresse. Lui, le connait bien et il exprime sa pensée.

Et il parle d'espoir...

Même si la thèse officielle de Vichy au sujet de la poursuite de la guerre est exprimée le 7 Août par la bouche de son ministre de la guerre, le général HUNTZIGER:
"Nous sommes une fois de plus victimes de la poursuite de la guerre" (9).
Même si "l'ex-Colonel de GAULLE" est condamné à mort par contumace, parce qu'il dit que la guerre n'est pas perdue.
Voilà ce Général DELESTRAINT à Bourg qui affirme qu'il faut avoir confiance en de GAULLE, en CHURCHILL.
Comment ne pas être en contradiction avec Vichy, lorsque l'on espère en la victoire anglaise -ce qui peut sembler, d'ailleurs, assez aberrant en cet été 1940.

9
Paxton, Robert O. La France de Vichy. Paris Seuil. 1973. 366 pages. p. 60.
Les généraux DELESTRAINT et HUNTZIGER étaient camarades de promotion de St-Cyr, et se tutoyaient. Les dénominateurs communs s'arrêtaient là..


Certes, il stigmatise certains défauts français, surtout le manque d'esprit d'engagement, "la veulerie".

Mais pourtant dès cette époque, le Général DELESTRAINT refuse l'acte de contrition imposé par le gouvernement du Maréchal, alors que l'indépendance de la France et la liberté des citoyens n'existent plus, que les Allemands sont les maîtres à Paris.
"Mais qui occupent Paris ? Serait-ce les Anglais ?" Ce sera, là, une phrase qu'il prononcera parfois, lorsque quelqu'un maudira nos alliés d'hier...(10).
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2° Le refus de la défaite.

Le général DELESTRAINT n'a pas accepté pour la France la dépôt des armes. Il fallait, dit-il, se battre jusqu'au bout. Plus les lignes de communication des Allemands s'étiraient, plus ils étaient vulnérables. A l' objection qu'au moment du cessez-le-feu les Allemands étaient à Tournon, et sans l'armistice auraient continué à descendre la vallée du Rhône, à prendre alors l'Armée des Alpes à revers, il rétorque que si la mentalité du Haut Commandement avait été autre, les troupes françaises se seraient repliées en combattant, au lieu de renoncer à toute résistance. Continuer la lutte n'aurait pas été pire que ce que la France a connu ensuite. Il fait sienne la formule gaullienne historique: "La France a perdu une bataille, mais elle n'a pas perdu la Guerre".
D'ailleurs, inutile de revenir en arrière, l'armistice étant un fait acquis. Dorénavant, il convient de maintenir un esprit de lutte tant que les Allemands occuperont un seul pouce de notre sol.
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3° Le refus de l'asservissement.

Le Général DELESTRAINT n'accepte pas de se soumettre.
"Ce n'est pas seulement une question d'honneur, c'est une politique payante à long terme", dit-il.(10). Il l'a déjà exprimé, d'ailleurs, début Juillet à Caylus: "si nous nous comportons en français et non avec une mentalité de chiens battus ou d'esclaves, si nous savons vouloir, la France ressuscitera du calvaire présent". Déjà, immédiatement après l'armistice, PETAIN s'engage dans la voie qui mènera son gouvernement à la collaboration. Le gouvernement du Maréchal, dès Juillet 1940, donne son aval à la notion des contrats de guerre proposés sinon imposés par l'Allemagne aux industries françaises, pourvu que tout passe par les services gouvernementaux français (11-a).

10
Souvenir personnel, conforté par les témoignages de la famille Fornier, de Madame Tourtel, etc...
11-a
Paxton, Robert O. Opus Cit. page 62.
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4° Le refus du régime nazi.

DELESTRAINT qui est exigeant pour lui-même et voudrait que les autres le fussent pour eux- mêmes, refuse la notion de contrainte pour des adultes responsables. La doctrine nazie est tellement contraire à son christianisme qu'il ne peut pas la tolérer. Il se révolte à l'idée qu'un gouvernement français puisse s'en faire le complice. Au fur et à mesure de l'enfouissement de Vichy dans la collaboration, dans l'autoritarisme aveugle, il est à son tour conforté dans son attitude de rebelle qu'il avait dès le premier jour. L'Allemand reste l'ennemi. Le gouvernement se compromet gravement avec lui (11-b).
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5° Le refus des compromissions.

L'honneur est une contrainte librement acceptée par celui qui s'en pare, mais sous-entendant la dimension altruiste. Le Général DELESTRAINT, en militaire au service de son pays, ne peut pas le voir asservi. Se compromettre avec ceux prônant la collaboration est absolument contraire à sa rigueur patriotique. La poignée de main de Montoire confirme DELESTRAINT dans son opposition à PETAIN. Le christianisme non théorique mais vécu qu'est le sien et dont il trouve le ressourcement dans le Tiers-Ordre, est incompatible avec une telle coexistence.

11-b
Interwiew du Docteur R.Charvet.
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C- LA CAUSE GAULLISTE.
(vivre libre...en dépit de la botte allemande et de l'étouffement français)

1°- Expliquer de GAULLE
Dès l'été 1940, le Général DELESTRAINT adhère totalement au gaullisme. Certes, il n'est pas envisageable de signer quelqu'engagement que ce soit, en France, à cette époque. Mais, son attitude à cet égard est sans équivoque:
Fort d'avoir bien connu Charles de GAULLE à Metz et au cours de la campagne de France, il tient à le révèler à ceux avec qui il peut parler en toute confiance. De GAULLE est l' homme du destin, un homme à l'intelligence exceptionnelle. Vouloir continuer le combat aux cotés de la Grande-Bretagne est la voie du salut. Dorénavant ce sera lui le chef de ceux qui refusent la défaite, la collaboration avec l'ennemi.

Cependant, tous ceux qui veulent résister ne peuvent pas gagner Londres. Il faut organiser en France, là où l'on est, la préparation à la reprise de la lutte. Aussi en ce qui le concerne, il reste. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne comprend pas ceux qui ont rejoint la France Libre, bien au contraire: il les cite en exemple. Mais il faudra lutter sur place. A plusieurs occasions je lui ai parlé de mon désir de rejoindre Londres. Chaque fois la réponse est la même: "Bientôt, la Résistance en France aura besoin de volontaires. J'aurai besoin de vous".

Il est évident qu'en adhérant entièrement à la cause gaulliste, le Général DELESTRAINT voit le salut de la France lié à celui de la Grande-Bretagne. Jamais il n'a cru à une invasion allemande en Angleterre. La détermination des Britanniques et du chef qui leur fallait en une telle époque le conforte dans son opinion: "Misons sur la résistance des Anglais et à long terme sur leur victoire, avec l'aide au moins matérielle des Américains".
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2°- L'opposition à PETAIN.

Aucun point commun entre DELESTRAINT et PETAIN.
Dans les conversations, il est de plus en plus sévère vis à vis de sa politique. Jamais il n'a cru au double-jeu du vieillard. Et à partir de Montoire, il ne ressent pas le moindre respect pour celui qui a été le chef de l'Armée française et Président du Conseil Supérieur de la Guerre avant guerre. L'attentisme de sa politique le révulse. Il n'y voit qu'une expression de sa mégalomanie pour profiter du pouvoir.

Cette conception reçoit un argument supplémentaire depuis qu'il a rencontré le Général de division DESMAZES du cadre de réserve, ancien collaborateur du Maréchal JOFFRE. Cet ancien professeur d'Histoire de l'Ecole de Guerre s'est aussi réfugié à Bourg-en-Bresse. On trouve chez DESMAZES la même détermination, le même esprit de Résistance face à l'ennemi et à Vichy. Il est formel: Le maréchal Pétain a toujours été un défaitiste. A Verdun, il a déjà manifesté cette funeste tendance. En 1940 et en 1941, souvent, ces deux généraux du cadre de réserve abordent le sujet. Ils partagent le même point de vue: le pessimisme naturel du Maréchal n'a pu que s'aggraver avec l'âge, en même temps que son désir du pouvoir.(12).

C'est en 1941, que le général DELESTRAINT raconte cette histoire:
Un libraire expose le "Pétain" du Général LAURE.. Il a mis bien au milieu de sa vitrine un exemplaire devant la photo du Maréchal. Il vend beaucoup de ces livres, jusqu'au dernier. Il demande à cet ultime acheteur de le lui laisser pour sa devanture en attendant son réapprovisionnement. Aussi estime-t'il nécessaire de mettre par dessus le livre une étiquette où il écrit "Vendu". Un inconditionnel du Maréchal voit cette vitrine, fait remarquer au libraire que cette inscription équivoque disposée sous le portrait peut être mal interprétée. Perplexité du libraire qui tout à coup a un trait de génie et remplace son étiquette par une autre portant aussi un seul mot: "Epuisé".

Nous parlerons plus loin du groupe amical de Bourg-en-Bresse, créé à l'automne 1940 et cimenté par le même idéal de résistance; sans appartenir à un quelconque mouvement il présente une teinte nettement gaulliste. Le Général en est l'âme. La fille ainée de nos amis FORNIER, Hélène, se fait prendre au printemps 1941 par la police française, alors qu'elle distribue des tracts antivichystes, gaullistes. Elle est traduite en correctionnelle pour "menées antinationales". Le général en personne tient à venir à l'audience avec plusieurs d'entre nous. Très connu à cette époque, sa présence au Tribunal signifie qu'au delà de l'épisode vichyste, la légitimité de la France gaulliste est déjà sous-jacente. Hélène sera condamnée à une petite peine de prison avec sursis, et à une amende.(12).

Il est vrai que ces manifestations anti-gouvernementales du Général ne sont pas toujours vues par des yeux bienveillants ou ne tombent pas fatalement dans des oreilles ouvertes à ses bonnes paroles. Cette propagande "gaulliste" à Bourg-en-Bresse, au cours des années 40 à 42 est sans doute nécessaire; elle stimule bien des indécis, même si elle est imprudente. Mais la prudence n'est pas la vertu majeure du Général. Comment veut-on que les jeunes qui gravitent autour de lui soient plus discrets que lui ?

12
Les deux pages ci-dessus sont étayées aussi bien par mon propre témoignage que par ceux de plusieurs personnes qui ont connu le général à cette époque, notamment Monsieur et Mademoiselle Fornier, le docteur Charvet, etc...


Le préfet de l'Ain, Monsieur THOUMAS, connait bien la situation. Il est sympathisant et sympathique. Il se contente alors d'alerter les uns et les autres, lorsqu'il reçoit un rapport, une dénonciation. Il a déjà fait prévenir le Général(13).
Mais une répercussion plus importante se manifeste, au début de 1942. Le général DELESTRAINT recoit une lettre datée du 27 Février 1942, provenant du Chef de Cabinet du Secrétariat d'Etat à la Guerre de Vichy, dont le texte doit être reporté ici:

" Mon Général,
Le Maréchal a appris qu'au cours de conversations privées vous manifestiez ouvertement votre désapprobation de sa politique et votre hostilité envers certains membres de son Gouvernement."
Je suis chargé de vous prévenir que vos propos ont été rapportés et de vous inviter, ne serait-ce que dans votre intérêt, à apporter plus de prudence et de réserve dans l'expression de vos opinions."
Veuillez agréer, mon Général" etc.(14) Signé R.

Lorsque l'on sait que le Général R. passera quelques mois plus tard en Afrique du Nord et participera aux combats de Libération de la France, on comprend qu'il ait employé des termes aussi mesurés pour prêcher la prudence au Général DELESTRAINT, lequel indubitablement en manquait.

L'affaire n'aura pas de suites, même si elle laisse des traces dans les dossiers militaires du général. C'est le Général d'Armée LAURE, Secrétaire Général du Chef de l'Etat, qui le 26 Février écrit au Général R., chef de Cabinet du Ministre de la Guerre, pour lui demander d'écrire au Général DELESTRAINT cette mise en garde, qui a été faite à peu près dans les mêmes termes. (15).
Le Général DELESTRAINT, désirant quelques précisions, écrit le 9 Mars au Général CAMPET du Secrétariat du Maréchal. Il le connait. CAMPET lui apprend qu'il s'agit d'une dénonciation anonyme. L'affaire est classée. Il le rassure tout en lui précisant qu'il "veut lui éviter des désagréments et ne doute pas ni de ses sentiments ni de son loyalisme".(16).

13
Elève de "Math-élem" au lycée Lalande, en 40-41, j'ai eu l'honneur de figurer, grâce à un enseignant et un camarade, en tête d'une liste de "gaullistes", parvenue à Mr THOUMAS.
Celui-ci se contenta de me faire conseiller par ma mère d'éviter des démonstrations intempestives au moins dans mon lycée.
14
Voir la photocopie de cette lettre conservée par Madame Tourtel-Delestraint, en Annexe 3/3.
15
S.H.A.T. dossier 616/GX. 4°série Dossier Archives.
16
Lettre du Général Campet conservée par la famille: Annexe 3/4.
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D- LE GROUPE D'AMIS.

Ma mère, Madame Germaine GUILLIN, avait un sens de l'hospitalité peu commun; j'ai toujours des souvenirs d'avant-guerre, de l'appartement de Bourg-en-Bresse, souvent rempli de parents, d'amis de passage. A partir de Juin 1940, lorsque nombre de réfugiés arrivèrent à dans cette petite capitale de la Bresse, nous eûmes la chance de pouvoir accueillir des personnes réfugiées. Certaines devinrent des amis.

Comment ma mère fit elle la connaissance de Madame DELESTRAINT, je l'ignore. Toujours est-il qu'en Septembre 1940, traversant l'avenue d'Alsace-Lorraine, je la vis en conversation avec un couple. M'étant approché, elle me présenta au Général et à Madame DELESTRAINT.
J'ai parlé ailleurs de l'impression de décision qui se détachait du regard du Général, ferme mais bon. Le contexte de l'époque exigeait une intransigeance à la mesure de la gravité de la position de la France. Un jeune qui voulait agir ne pouvait qu'être conforté par ces yeux déterminés qui le scrutaient, qui l'interrogeaient. Ce moment fut déterminant. Notre famille jusque là était gaulliste, elle devint militante.

Au cours de ces mois d'automne, les réunions s'organisèrent, la plupart du temps chez ma mère qui accueillit plusieurs couples réfugiés à Bourg. Au début on y joua au bridge, mais très vite les cartes étaient abandonnées pour parler de la situation, puis de de GAULLE, de l'Angleterre. La personnalité du Général DELESTRAINT dominait, mais son épouse savait apporter toujours la note gaie et spirituelle arrivant au bon moment pour détendre l'atmosphère.
Car bientôt on assista à des discussions plus âpres; certains amis, au début très favorables à l'esprit de notre groupe, contestèrent son orientation peu orthodoxe, et s'en détachèrent par crainte de compromission.

Est-ce le Général et Madame DELESTRAINT qui amenèrent le Général et Madame DESMAZES, ainsi que leur fille Hélène ? C'est possible. Ancien professeur d'Histoire à l'Ecole de Guerre, le général DESMAZES était intarissable en anecdotes; sa conversation tenait de la conférence historique. Il insistait sur les causes proches ou lointaines du désastre récent. Convaincu du "despotisme non éclairé" du Maréchal PETAIN et de son incapacité à résister aux Allemands, il en déduisait, comme DELESTRAINT, que l'armistice avait été d'autant plus nuisible à la France qu'elle avait amené ce vieillard au pouvoir. Il ne voyait le salut qu'en une Résistance s'appuyant sur les Anglais et la France Libre. Il devint l'adjoint de Vidal à l'Armée Secrète. Ces deux généraux, parfaitement gaullistes, apportèrent leur marque spécifique à nos rencontres aussi passionnantes qu'animées, surtout lorsque se manifestait une connotation contradictoire. Elles ne pouvaient pas perdurer, du moment où les positions se durcissaient.

Par contre, les familles aux idées identiques continuaient à se rencontrer, en observant une certaine prudence. La propagande semble vouloir céder le pas à l'action.

Nous fîmes connaître au Général nos chers amis FORNIER, comme nous résolus à la Résistance. A celle- ci ils donneront beaucoup. Quatre d'entre eux seront arrêtés par la dénonciation de Charles MAURRAS, dont deux seront déportés à Dora. Le fils ainé, Bob, devint le premier chef de l'A.S. départementale jusqu'à son arrestation. Le père, Charles FORNIER, fut un ami et confident réel du Général DELESTRAINT.

Et commence au début 1941 le souci de dépasser le stade de la Propagande. Les jeunes doivent-ils envisager de passer en Angleterre, rejoindre la France Libre ? Le Général, nous l'avons vu, ne le souhaite pas. Bientôt, l'action en France métropolitaine aura besoin de ceux qui veulent déjà agir.

En dehors de ces groupes d'amis, le général DELESTRAINT entre en contact avec plusieurs Burgiens qui devinrent de très grands Résistants. Son action auprès d'eux est déterminante.

Il est intéressant à cet égard de se pencher sur le cas de Rémond CHARVET (13), chirurgien dentiste à Bourg-en-Bresse, dont l'opposition à la politique collaborationniste est déjà bien installée lorsque le Général vient le consulter. Progressivement Rémond CHARVET aura le privilège de connaître le passé de Charles DELESTRAINT, de savoir qui est de GAULLE, de constater sa détermination à poursuivre la lutte, à l'organiser au moins au niveau des anciens des chars. Il lui confiera ses déceptions, ses espoirs. Tous deux échangeront des informations souvent confidentielles puisque, comme Bob FORNIER, Rémond CHARVET entre à "COMBAT" de l'Ain. Il organise le 2° Bureau départemental de ce mouvement. A ce titre, il entrera en contact avec le capitaine GASTALDO à partir du printemps 1942.
Le Général explique à Rémond CHARVET, et il le comprend fort bien, qu'il veut rester en dehors des grands mouvements de Résistance: sa situation de Général du Cadre de Réserve, mais surtout les liens privilégiés qui l'unissent au général de GAULLE exigent une certaine réserve vis à vis d'organisations indépendantes qui n'ont pas encore défini leur position vis à vis du chef de la France Libre, bien qu'elles aient comme première motivation la libération de la France.

Il réitère ce point de vue à Rémond CHARVET qu'il rencontre maintenant souvent en dehors de ses soins dentaires, et à Charles FORNIER. Tous deux comprennent la décision du Général; ils savent parfaitement qu'il consacre une partie de son temps au rassemblement dea anciens "Chars".

13
Interwiew du Docteur Rémond Charvet, Juin 1990.
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E- LES ANCIENS DES CHARS

Dès son repli sur Bourg-en-Bresse, le Général DEMLESTRAINT reprend contact avec le Général KELLER et lui exprime son intention de ne pas abandonner les anciens des Chars à une morosité bien prévisible en une telle époque. Il convenait de les réunir plus ou moins régulièrement dans un double but: le passé et l'avenir.

1° Le passé, c'est-à-dire conserver l'esprit de corps, l'esprit "Char", auquel le Général est indéniablement très attaché puisqu'il considére depuis toujours et particulièrement depuis la Campagne de France cette arme comme l'une des élites de l'Armée. "Une grande famille" a-t'il l'habitude de dire. Il suppose bien qu'il doit exister chez eux tous une certaine nostalgie; si les clauses de l'Armistice ont toléré le maintien d'une Armée, d'ailleurs fort réduite en Zone non occupée, elles en excluent les régiments de Chars de Combat, tous dissous, au même titre que l'aviation.

2° L'avenir, c'est-à-dire se préparer à la reprise de la lutte contre l'ennemi. Très conscient de la valeur de cette Arme, le Général voit chez ses anciens une pépinière de cadres, officiers et sous-officiers. Quelle sera la forme de la future armée française qui reprendra un jour le combat pour "bouter l'ennemi hors de France"? Cele sera-t-il un regroupement autour de l'Armée de l'Armistice à laquelle on ne peut pas ne pas penser ? Ou encore des troupes insurrectionnelles ? On l'ignore en cet automne 1940. Mais on peut admettre d'ores et déjà que des cadres bien constitués et bien préparés psychologiquement et techniquement seront nécessaires quelle que soit la forme du combat que l'on ne peut pas prévoir. Le Général DELESTRAINT se propose de s'adresser aux "Anciens des Chars" qui savent tous que celui qui parle du flambeau de la Résistance française est l'un des leurs. Même s'ils ne sont pas tous gaullistes, beaucoup sans l'exprimer voient en lui une planche de salut potentielle. Ainsi, les réunions des "Anciens des Chars", pourraient-elles servir à dissimuler leur véritable but: le rameutage en vue d'inculquer l'idée maîtresse du refus de l'armistice. Mais d'abord ne faut-il pas penser au regroupement et à sa valeur de test en pouvant s'assurer des dispositions de certains cadres décidés à résister. "Un circuit de correspondance en entreprit la sélection"(14).

14
Perrette, Jean François. Le Général Delestraint. Paris
Presses de la Cité. 1972. 180 pages. p.96.


Les contacts fréquents qu'entretient le Général à la 7° division militaire de Bourg-en-Bresse avec son ancien supérieur, le Général KELLER, lui permettent d'échafauder l'armature de ces regroupements d'anciens. D'abord il demande à celui-ci, qui est toujours en activité et commande "le Département Militaire de l'Ain", de couvrir de son autorité le recensement des anciens des chars versés dans toutes unités de l'Armée de l'Armistice ou retournés à la vie civile.

Une lettre du Général DELESTRAINT en date du 6 Novembre 1940 peut être ainsi diffusée aux principaux chefs de corps ayant appartenu aux chars, ou à certains subordonnés ayant été comptés parmi eux (15). Elle est accompagnée de celle du Général KELLER qui l'accrédite (16). Le Général DELESTRAINT est ainsi chargé officiellement de ce regroupement.
Les hautes autorités militaires de Vichy ne voient aucun inconvénient à ce projet d'organisation de réunions d'Anciens Combattants; au contraire, le nom du Maréchal ne saurait qu'y être glorifié !

Le Commandant PERRETTE qui a repris contact avec le Général DELESTRAINT l'aide efficacement dans ce travail de rameutage au moins pour la Zone non occupée. Il apparaît que si les Bataillons de Chars de Combat ont été dissous, leurs anciens équipages se sont regroupés dans certaines unités d'Infanterie ( 51° R.I. d'Albi, 65° R.I. de Bourg-en-Bresse, 92° R.I. de Clermont-Ferrand) ou de Chasseurs à Pied (1° B.C.P. de Belley, 16° B.C.P. de Limoges) ou encore de Cavalerie (2° Dragons d'Auch, 11° Cuirassiers de Lyon).
Il est ainsi plus aisé d'établir la liste des militaires d'active que de réserve. Il faut aussi compter avec les relations conservées entre militaires.
Enfin, en Décembre 1940, parait le premier numéro du "Bulletin de Liaison entre Ceux des Chars de Combat", qui donne tout de suite le ton dans son éditorial, non signé mais qui est parait-il de la main du Général. On peut y lire:
"L'arme des chars n'existe plus !... On tue un corps, aucune force brutale ne vient à bout d'une âme!...Il faut lui conserver sa place qu'elle trouvera dans l'armée française affranchie" (17a).
Grâce au Bulletin, les anciens pourront se regrouper en sections locales sous la direction de tel ou tel officier. Ainsi, à Bourg, le Colonel BARON préside les destinées du groupe. Ses adhérents se réunissent régulièrement au café Lansart (17b).

15
Lettre-circulaire du Général Delestraint en date du 6.11.1940. Voir annexe 3/4.
16
Le général Keller accrédite le Général Delestraint et demande au destinataire les journaux de marche des anciens des chars ainsi que l'énumération des actions d'éclat.
17a
Perrette, Jean-François. Opere Citato p. 96.
17b
Perrette, Jean-François. Ibidem p. 98.


Le général a aussi le souci de ceux de la Zone occupée. Il convient de ne pas les oublier dans ce recensement, d' essayer de les contacter afin qu'ils soient prêts, eux aussi, à une reprise du combat au moment venu.

Démobilisés, retournés dans leurs foyers ces anciens des chars ne doivent pas être coupés du regroupement qu'il est en train de mettre sur pied. L'avenir montrera la justesse de son raisonnement puisque dans la Zone Nord l'esprit de résistance à l'ennemi s'avèrera plus aigu qu'en Zone Sud, et certains parmi les anciens des chars créeront leur regroupement clandestin, mais toujours en relation avec les amicales de Zone non Occupée. Plusieurs parviendront à passer la ligne de démarcation à l'occasion d'un rassemblement important tel celui de Lyon en Avril 1942.

Pour contacter ces anciens coupés des organisations en voie de formation, le général a pu s'en expliquer à certains officiers rencontrés à la subdivision militaire de Bourg-en-Bresse. Il fait la connaissance du Capitaine BOUCHER, ancien des chars, commandant la 2° Compagnie du 65° R.I., laquelle compagnie faisait partie du premier Bataillon, exclusivement formé de personnel provenant de cette arme.

Déjà le Général a chargé le Capitaine BOUCHER du recensement des anciens "chars", démobilisés et revenus à la vie civile. Pour eux, il lui avait demandé de prévoir ce bulletin de liaison; maintenant il convenait d'étendre le contact avec ceux qui demeuraient de l'autre coté de la ligne de démarcation.

Le Capitaine BOUCHER met le général en relation avec le Sergent-Chef BEURTHERET, bien connu pour ses valeurs techniques et morales, et son esprit d'initiative. Maurice BEURTHERET est envoyé en permission à Besançon -Zone Occupée- . Il parvient alors, avec l'aide d'un ancien du 506° R.C.C., à établir une liste d'anciens de toute la Franche-Comté occupée avec leur adresse, à contacter ceux-ci et à donner l'essor à un groupement clandestin d'anciens des Chars. Il réussit à rapporter en Zone dite Libre les listes ainsi établies (18).

La décision d'organiser des réunions est prise; elles auront lieu sur des plans interdépartementaux, régionaux, et bientôt nationaux, si l'on peut dire, puisqu'il faut exclure jusqu'à nouvel avis les Zones Occupée et Interdite.

18
Rapport du Chef de Bataillon Maurice Boucher du 2° Bataillon de Zouaves en date du 25 Juin 1954.
Le Capitaine Boucher avait participé à la Campagne de France au cours de laquelle il a été gravement brulé dans son char, au cours d'un combat.
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1° La première rencontre: Villars-les-Dombes. Novembre 1940.

La première de ces réunions ne peut rassembler qu'un nombre relativement réduit d' anciens des chars, d'abord parce que le Général ne posséde que sa liste personnelle et réduite, c'est-à-dire sa première liste, ne comprenant que ceux appartenant au 65° R.I. stationné à Bourg-en-Bresse, ceux de l'Ain et du Rhône qui ont déjà contacté leur chef. Cette rencontre se fait autour d'une grande table, sous forme d' "un machon"(19). Il y retrouve des officiers de chars affectés dans d'autres unités. La plupart d'entre eux en ce mois de Novembre 1940, malgré Montoire, sont encore sous l'influence du Maréchal à qui ils ont dû prêter serment. A cette époque le Général DELESTRAINT connait déjà Rémond CHARVET. Tous deux ont déjà échangé leurs idées. On a d'abord parlé des émissions de la B.B.C., de de GAULLE. La parfaite concordance d'opinions amène DELESTRAINT à se confier à son dentiste. A tel point qu'il lui parle, au lendemain de la rencontre de Villars, de l'état d'esprit qu'il y a trouvée.
Il est très déçu. Chez les officiers anciens des chars, même chez les jeunes, Il n'a pas trouvé l'enthousiasme qu'il souhaitait y découvrir lorsqu'il leur a parlé de la revanche, de l'Angleterre poursuivant la lutte, de GAULLE. Il n'a constaté que torpeur, apathie devant la défaite. Il a des mots très sévères pour eux: "Incroyable, Il n'y a pas dix pour cent de ces officiers qui ont le sens de l'honneur!" (20).

DELESTRAINT estime que ne pas accepter la défaite pour un militaire de carrière est une question d'honneur.
Aussi decide-t'il de secouer un peu ces officiers et de leur parler de l'enthousiasme, de la volonté de vaincre qui nous a manqué en 1940 et qu'il faut absolument retrouver. Il écrit quelques lignes, qui seront le canevas de ses futures causeries, de ses propos avant d'aborder les raisons d'espérer (21).

Il est entendu que dorénavant les réunions seront beaucoup plus élargies, comporteront un aspect officiel avec la participation des autorités civiles, militaires et parfois religieuses, en quelque ville de la Zone non occupée que ce soit, et seront suivis d'un repas au cours duquel le Général prendra la parole et pourra faire passer le message. Par la voie du Bulletin les convocations parviennent maintenant à un grand nombre d'anciens. Il est entendu que les anciens formeront dès que possible une association. Le Colonel BARON décharge le Général DELESTRAINT de toutes les tâches matérielles.

19
Le "machon", en Bresse et en Dombes, désigne le casse-croute.
20
Charvet, Rémond. Souvenirs des Débuts de la Résistance à Bourg in "La Voix du Maquis" (anciens A.S. et Maquis de l'Ain et du Haut-Jura) N°93. 1° Trimestre 1988.
21
Notes manuscrites du Général. Voir Annexe 3/5.
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2° La réunion de Lyon en Février 1941

C'est le Dimanche 16 Février 1941 que la réunion des anciens des chars se tient à Lyon. Elle est précédée d'une messe célébrée à St Nizier par la Cardinal GERLIER, à la mémoire des "chasseurs" tués au cours de la Campagne de France et particulièrement ceux du 44° B.C.C. Le Lt Colonel PERRET et le Commandant AYME se sont chargés de l'organisation. C'est, bien entendu le Général DELESTRAINT qui préside cette réunion, mais le Général FRERE, encore gouverneur de Lyon, a participé aux cérémonies de la matinée.
Après le repas, au quartier de la Part-Dieu, le Général DELESTRAINT a pu constater que l'atmosphère n'était plus la même qu'à Villars-les-Dombes trois mois plus tôt. L'enthousiasme s'installe petit à petit. L'esprit de corps aidant, les anciens des chars comprennent les sous-entendus de DELESTRAINT lorsqu'il parle d'espoir, de liberté, de la guerre non pas terminée pour la France, mais seulement en suspens, de notre vraie capitale, Paris, qui retrouvera son indépendance. Premier succès.
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3° Le Grand Rassemblement de Clermont-Ferrand

Quelques jours plus tard, le Jeudi 20 Février 1941, a lieu à Clermont-Ferrand le premier grand rassemblement des anciens "chars" pour toute la zone dite libre. Organisée par Jean-François PERRETTE, cette assemblée a été l'occasion de la remise par le général de LATTRE de TASSIGNY de la Croix de guerre à Laura CORRIGAN, américaine-ambulancière volontaire qui faisait partie de la 2° Division cuirassée en Mai-Juin 1940.
Tous les membres présents ont entonné une Marseillaise particulièrement significative, avec tout son éclat.
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4° La cérémonie de Nice

Organisée par le Commandant J.F.PERRETTE, elle réunit les anciens de la région du Sud-Est le Mercredi 16 Avril 1941 afin de célébrer le 24° anniversaire de "Berry-au-Bac", première attaque des chars français au cours de la guerre 14-18.
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5° Et même une réunion à Vichy !

Précédée d'une messe dite par Mgr Chapouly, cette manifestation se tient dans la capitale même du Maréchal PETAIN et de DARLAN le 31 Mai 1941; elle est organisée une fois de plus par Jean-François PERRETTE. Quarante anciens des Chars y assistent; on y voit là encore Laura CORRIGAN. Le général DELESTRAINT la préside. Son discours à la fin du repas est très apprécié, surtout lorsqu'il fait allusion au Général de GAULLE, paroles qui occasionnent acclamations et applaudissements. C'est la première fois qu'un tel phénomène se produit, surtout à Vichy (22).

22
Renseignements provenant essentiellement de la correspondance échangée avec le Commandant J.F.Perrette.
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6° Bourg-en-Bresse, le Dimanche 28 Septembre 1941 (24)

Il s'agit d'une rencontre importante. Certes elle réunit les anciens "chars" de trois départements: le Jura, la Saône-et-Loire et l'Ain. Une délégation du Rhône se joint à eux. De plus ce rassemblement est typique par son caractère de propagande irréversiblement gaulliste. La marque est donnée. Il ne s'agit plus d'essayer de stimuler les adhérents, comme au début de l'année. On est passé à la vitesse supérieure, à l'espoir solidement étayé, et dans le même élan à la sélection des éléments valables appelés à devenir ,cadres.
En Juillet, au café Lansart, de grandes décisions ont été prises. Dorénavant les anciens des chars des trois départements forment une véritable Association régie par la loi de 1901. Le Colonel BARON en est le président.
Le général est président d'honneur. Le Cdtt PERRETTE, bien entendu, organise l'ensemble.
Certes, le début de cette journée du dimanche 28 Septembre a commencé par le dépôt d'une gerbe au Monument aux morts,suivi par les services religieux, l'un à l'église Notre-Dame, l'autre au temple protestant. Le préfet THOUMAS est présent ainsi que les principales autorités civiles et militaires.
Lors de l'Assemblée Générale de la nouvelle Association à la Salle Grenette sous la présidence du Colonel BARON, pour l'auditeur averti, quelques allusions peuvent faire supposer qu'il ne s'agit plus seulement d'une assemblée d'anciens combattants. La presse n'en relate que les aspects officiels (23).
C'est bien le repas pris au Restaurant Martin qui revêt la plus grande importance; certes, il est très apprécié en ces temps de restriction, mais réunissant plus de deux cents personnes, exclusivement les "chars" et les invités triés sur le volet, il sera l'occasion pour le Général DELESTRAINT, président d'honneur, de parler ouvertement après le café. Repas qui fera référence...
Ceux qui l'ont entendu s'en souviennent. Je suis du nombre. Le Général ayant d'abord demandé de fermer les portes du restaurant remercie les participants, évoque les combats de chars de 1940, mais bientôt sa voix change de timbre, il parle, non plus d'espoir mais de certitude. La victoire de l'Angleterre est acquise. Ce sera peut-être long. Le général de GAULLE a vu juste en Juin 1940 lorsqu'il a prédit la défaite du Reich. Il n'est plus question de rester neutre. "Nous n'avons pas le droit d'être médiocres; conservons cet esprit d'équipe qui était "l'esprit char", et préparons l'avenir. Il faut s'engager. Bientôt on aura besoin de vous".

23
Compte-rendus du Progrès et du Nouvelliste du 23 Septembre 41, voir Ann. 3/6.
24
Le restaurant Martin étant situé dans la même maison que l'appartement familial, j'ai pu me glisser par les cuisines jusqu'à la salle de restaurant.


"Formidable ovation", précise J.F.PERRETTE. "L'adjudant-chef MENEU traduisant l'émotion générale" (25) monte sur sa chaise et s'écrie: "Mon coeur m'a fait monter sur cette chaise pour vous assurer que nous sommes tous là, derrière vous, tous ceux des Chars, mon général" (26).

Cette assemblée générale n'intéresse, il est vrai, que trois départements, mais réunit les plus actifs des anciens. Leur président, le Colonel BARON, quitte la région pour regagner la Zone Occupée; cependant un bulletin trimestriel régional parait au début de 1942 avec le même grand souci de regrouper les anciens, en suivant ainsi le mot d'ordre du Général (27).
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7° Le Sommet de Lyon

La réunion de Bourg, malgrè son succès, ne ressemble qu'à une répétition devant l'importance du rassemblement du Jeudi 16 Avril 1942 à Lyon, à l'occasion du 25° anniversaire de Berry-au-Bac. Après la messe à St-Bonaventure célébrée par le Cardinal GERLIER, plus de 5OO participants provenant de toute la France sont réunis à la Bourse du travail, sous la présidence du Général DELESTRAINT, installé sur une estrade. Certains sont venus de la Zone Occupée. L'atmosphère est tout de suite chaude. Plusieurs officiers résistants donnent le ton, dont le Lt-Colonel MALAGUTI. Il a annoncé cette séance à de jeunes officiers qui sont présents.

Le lieutenant de WITASSE en est un. Ancien du 508° R.C.C. de Lunéville; il s'est battu avec le 41° B.C.C. pendant la campagne de France; il a été fait prisonnier. Voilà quelques mois il a réussi une évasion sensationnelle depuis la Haute Silésie, grâce à un uniforme allemand de sa confection. Arrivé en Zone non Occupée, affecté au 27° B.C.A. d'Annecy (Cdt Valette d'Osia) il a rencontré plusieurs généraux qui lui ont tous conseillé de se rendre aux Allemands.
Il arrive à cette rénion d'anciens des chars où il trouve une ambiance bien différente. MALAGUTI glisse à son sujet un mot à l'oreille du Général. Celui-ci annonce immédiatement à tous qu'est présent parmi eux un jeune lieutenant récemment évadé du fond de la Silésie. Il propose non seulement de l'applaudir mais de lui demander le récit de son exploit (28).

25
Compte-rendu du Bulletin N°1 "Ain, Jura, Saône et Loire".
26
Perrette, Jean-François. Op. Cit. p.99.
27
Bulletin N°1. Voir à l'Annexe 3/7, les premières pages.
28
Interwiew du Général de Witasse, le 1°.02.92.


Le lieutenant de WITASSE doit s'exécuter, moins à l'aise que dans son char. Il parle des émotions qu'avec deux de ses compagnons il a ressenties, en franchissant les limites de l'Oflag, et à Sarrebrück, quand un motocycliste allemand s'est arrêté à leur hauteur. Sous les ovations de tous, y compris de FERNANDEL, ancien des chars, dont l'enthousiasme est visible, le général DELESTRAINT, qui ne connaissait pas le Lt de WITASSE auparavant, le félicite chaudement en le citant en exemple à suivre, l'évasion étant un acte de Résistance. Il déchaine par ses paroles une ovation sans fin (29). En tant que capitaine, de WITASSE partira bientôt par l'Espagne rejoindre le Général LECLERC et sa 2° D.B. avec laquelle il participera à la libération de Paris et aux combats héroïques de Grüssenheim en Alsace.

Mais le principal discours du Général DELESTRAINT est encore prononcé ce jour-là à la fin du banquet qui se tient dans un des manèges du 11° Cuirassiers de la Part-Dieu, devant toute l'assemblée électrisée par le désir de résister à l'ennemi, de le combattre(30) "Il invite tous les participants à garder leur foi dans la victoire finale de la France" (31). Il galvanise ceux qui sont déjà convaincus, il décide les hésitants, il jette le doute dans l'esprit de ceux qui suivent encore Pétain. Quoiqu'il en soit, l'impression de ceux qui ont participé à cette journée est bien moins d'avoir assisté une assemblée d'anciens combattants qu'à un meeting gaulliste.

A la fin du repas, des contacts s'établissent avec plusieurs officiers qui entourent le général; certains veulent le prendre à part pour lui confirmer leur désir de servir. Il reçoit ainsi les confidences du Colonel GRANIER qui le connait déjà pour lui avoir manifesté, avant guerre, son entier accord sur l'emploi massif des Chars dans la bataille. Il l'avait perdu de vue depuis sa première mise au cadre de réserve en Mars 1939. Le Général l'attire dans un coin de la salle et l'interroge sur ses sentiments. Le colonel lui dit toute sa confiance dans la défaite allemande. "Enfin, un croyant", s'exclame-t'il, mon vieux, la foi soulève des montagnes...il faudra que nous nous revoyons. Donnez-moi votre adresse personnelle..." (31) .

Bien des Français ont repris espoir; les évènements ne laissent plus indifférents. Les positions se cristallisent; le lendemain de cette journée de Lyon, DARLAN laisse la place à LAVAL. La politique de collaboration se fera plus rigide.

29
Interwiew du Général de Witasse, qui précise que le général Delestraint a été le seul général français à l'avoir félicité à son retour d'évasion, les autres lui conseillant fermement de se rendre aux Allemands.
30
Perrette, Jean-François. Op. Cit. p.100.
31
Mémoires du Général Granier: A.D.R. 31 J. B.10.
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8° Lons-le-Saunier

Tout se passe comme s'il existe une accélération du processus des réunions devant leur succès grandissant, et surtout devant le caractère virulent et contestataire qu'elles ont adopté.
L'association des trois départements Ain, Jura, Saône-et-Loire, grâce à son nouveau président, le Lt- Colonel HUDRY et au capitaine LAMIELLE, organise à Lons-le-Saunier, le dimanche 28 Juin, une rencontre qui obtient un franc succès. Au cours de son discours, le général DELESTRAINT fait applaudir la résistance héroïque des Français Libres à Bir-Hakeim (32). Les associations comportent des éléments solides dont le Général connait maintenant la valeur et les possibilités. C'est ce qu'il désirait. Il a d'ores et déjà atteint son but.
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9° Les dernières réunions, dont celle de Condrieu

Septembre 1942, Le général DELESTRAINT est déjà contacté pour prendre en charge l'Armée Secrète. La période de propagande est terminée. Il accepte encore de paraître à deux manifestations d'anciens "chars", mais ses paroles seront beaucoup plus prudentes, et l'on n'entendra plus ses allocutions qui sentaient la poudre. Il se contentera en aparté de donner son opinion, à ses fidèles, à ses intimes.

Le dimanche 6 Septembre, il se rend à nouveau à Vichy pour une rencontre d'anciens. Il laisse la présidence au général FRERE qui, au Cadre de Réserve, s'est retiré à Rom. Cérémonie officielle précédée d'une messe. Le caractère "ancien combattant" apparait dans toute sa neutralité.
Le Commandant PICHAT a voulu réunir les anciens du 504° R.C.C. à Condrieu sur la rive droite du Rhône, en aval de Lyon. Il a demandé au général de s'y rendre en uniforme pour la présider.
La rencontre du dimanche 20 Septembre 1942 comporte un double intérêt: il s'agit de la dernière de ces réunions, et la dernière fois de sa vie qu'il parait publiquement en uniforme: cinquante jours plus tard les Allemands seront là.
Une photographie des participants de cette rencontre dont le caractère intime est manifeste, a été conservée (33).

32
Photographies de la remise de la gerbe au monument aux morts de Lons le Saunier le 28 Juin 1942. Voir Annexe N°3/8.
33
Photographie de la réunion des anciens du 504° R.C.C. à Condrieu, le 20 Septembre 1942. Voir annexe N° 3/9.
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LES SOURCES (3/I)

A- Le repli

Si la période du repli à Bourg-en-Bresse a nécessité des recherches aux archives du Service Historique de l'Armée de Terre, il a été fait aussi appel aux témoignages de la famille et particulièrement à celui de Madame Tourtel-Delestraint, et des documents qu'elle a bien voulu nous transmettre.
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B- Le refus.
C. La cause gaulliste.
D. Le groupe d'amis.

La prise de position immédiate du Général DELESTRAINT en faveur de la "dissidence" est essentielle. Il est vrai qu'à cette période aucun document ne peut confirmer les témoignages, aussi nombreux soient-ils.
Il a été demandé aux Archives départementales de l'Ain si des rapports préfectoraux faisaient état de l' opinion du Général DELESTRAINT au cours de cette période. Aucune pièce n'a relaté aux autorités supérieures son opposition au gouvernement du Maréchal. D'ailleurs, Monsieur THOUMAS, préfet de l'Ain, n'était pas homme à amplifier et à répercuter les rumeurs ou les dénonciations parvenues à ses oreilles. Le seule mise en garde que le général reçut et dont nous avons fait mention provient d'une dénonciation anonyme parvenue au cabinet militaire du Maréchal PETAIN. Nous l'avons évoqué. (page 3/9).
Une enquête a été pratiquée après la guerre, afin de déterminer à partir de quelle date le Général DELESTRAINT avait pu être considéré comme rappelé à l'activité en tant que "Français Libre". La date du 15 Juillet 1940 a été fixée. (page 3/8).

E- Les Anciens des Chars

La documentation sur les anciens des chars provient en très grande partie du Commandant Jean- François PERRETTE, soit par son ouvrage, auquel il est fait souvent référence, soit grâce à la correspondance échangée avec lui et aux documents transmis. Cependant, il a été retrouvé des articles de journaux figurant en annexes, ainsi que des photographies transmises par des témoins ayant participé à ces réunions; le témoignage de l’ancien dentiste du Général sur la première réunion de Novembre 1940 est capital. La photocopie du Bulletin de liaison de décembre 1940 nous permet de comprendre ce que PERRETTE et DELESTRAINT veulent faire passer dès cette époque aux Anciens Chars (33b). On a trouvé le témoignage du Général GRANIER aux Archiv. Départ. du Rhône.
Il nous a été possible enfin de joindre quelques rares anciens participants de ces réunions, particulièrement celle du 16 Avril 1942 qui présenta un caractère exceptionnellement intéressant. Le témoignage du Général Jacques de WITASSE est essentiel.

33-b
Photocopie du 1°Bulletin du Cdt Perrette: Annexe 3/7-b.
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REFLEXIONS ET CONCLUSIONS (3/I)

La période 40-42 est dans la vie du Général Delestraint intéressante à plus d'un aspect. Tout d'abord, nous l'avons dit et redit, le Général a été un résistant de la première heure. Tous ceux qui l'ont connu pendant ces années en conviennent et l'enquête l'a certifié.
Cependant il n'a pas voulu adhérer à un mouvement de Résistance quelqu'il soit. Il a estimé, et l'avenir lui a donné raison, qu'il convenait d'user de son influence pour créer et développer une atmosphère gaulliste auprès de ses subordonnés. Le début s'est avéré difficile, mais progressivement le Général DELESTRAINT a pu constater que l'emprise qu'il gardait sur les officiers et sous-officiers donnait des résultats positifs. Il a pu faire une sélection, et pouvoir affirmer que certains d'entre eux seraient susceptibles de devenir des cadres de l'Armée Secrète, proposition d'ailleurs repoussée dès le début par Henri FRENAY.

Le Général voyait tellement dans ses officiers et sous-officiers un potentiel valable de cadres, qu'il a demandé très rapidement d'en faire état à Londres. Rappelons-le: après avoir rencontré le Général, Marcel PECK veut faire envoyer à Londres un premier câble, le 3 Août; il demande au Général s'il veut faire passer une information, et l'on peut lire sur ce message: "Il a dit à Werther (Marcel PECK) avoir rassemblé éléments, officiers de chars en ZNO ..."(33). Il en reparlera d'ailleurs à Max et à Nef (FRENAY). Nous aborderons à nouveau ce sujet dans le prochain chapitre.

L'action du Général Delestraint ne s'est pas limité à l'élément militaire. Le rayonnement que le Général a pu avoir sur la jeunesse au cours de cette période de 40 à 42 a été considérable à Bourg-en-Bresse, et cela n'a pas été sans conséquence sur l'engagement des jeunes de cette petite préfecture qui, avant guerre, n'était guère prédisposée à jouer un rôle de cette envergure. Elle le fit cependant particulièrement dans la constitution des futurs maquis de l'Ain.

33
Copie du câble du 3 Août 1942, dont la photocopie nous a été aimablement remise par Mr Paul Rivière.
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II- LE GENERAL VIDAL

A- LE DEBUT DE L'ARMEE SECRETE DE LA RESISTANCE FRANCAISE

Il apparait indispensable de préciser encore une fois que le terme d'ARMEE SECRETE concerne exclusivement les formations militaires métropolitaines de la France Combattante, donc des Mouvements Unis de Résistance qui ont accepté l'unicité du commandement du Général de GAULLE, et sa délégation, à travers Jean MOULIN, le Général Vidal, c'est-à-dire le Général DELESTRAINT.
Il convient aussi de rappeler que ce commandement de l'Armée Secrète ne se porte au cours des premiers mois que sur la Zone Sud, non occupée.
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1° Les premières dispositions

Pendant le séjour de Gervais et de Bernard en Angleterre au cours duquel sont décidées la création du Comité de Coordination des mouvements de la Zone non Occupée, la naissance de l'Armée Secrète, et la nomination de Vidal à sa tête, Max rencontre plusieurs fois Vidal à Lyon. Il le met déjà au courant des directives reçues au mois d'Août, destinées à être entérinées à Londres. Il lui fait part du courrier reçu du B.C.R.A. apportant entre autres directives, celles relatives:
- au Comité de Coordination que présiderait Rex et où siégeraient les représentants des mouvements, mais aussi le chef de l'A.S.,
- à l'organisation de l'Etat-Major de cette Armée Secrète,
- au découpage de la Zone Libre en six régions correspondant à celles établies par Vichy,
- aux transmissions radio avec Londres de l'E.M. de l'A.S. (34).

34
Se reporter à la page suivante.


Les discussions menées à Londres le 2 Octobre, que nous avons déjà évoquées, amènent à modifier ou à adjoindre certaines directives. Daniel CORDIER fait remarquer que deux paragraphes portent la marque d'une rigueur toute militaire: celui qui enjoint chaque mouvement à verser ses groupes paramilitaires à l'Armée Secrète, et celui qui précise que "sur le plan militaire le Comité de Coordination est aux ordres du Général de GAULLE dans le cadre du plan stratégique interallié". Mais, un troisième paragraphe laisse la porte ouverte à bien des contestations, lorsqu'il indique que "les décisions prises par le Comité de Coordination seront mises à exécution, les unes par les mouvements de Résistance sur instructions des chefs des mouvements, les autres par le Chef de l'armée secrète" (35).
Mais surtout l'Instruction Personnelle et Secrète du 29 Octobre 1942, signée par de GAULLE, apporte des précisions quant au rôle de l'Armée Secrète, sur ses deux formes d'action: le Sabotage, soit l' Action Immédiate (A.I.) et la Préparation au débarquement: action à différer, à prévoir (36). Ainsi, le Général Vidal, avant même d'avoir la confirmation écrite du Général de GAULLE de sa nomination, en connait la réalité et peut être renseigné par Jean Moulin sur l'essentiel des décisions de Londres.
Alors, à Bourg en Bresse le général DELESTRAINT peut bien prendre ses premières dispositions:
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a- la désignation de son adjoint

DELESTRAINT rend visite au Général DESMAZES, dont la détermination est connue. Il accepte immédiatement de remplir les fonctions d'adjoint du Général Vidal à l'Etat-Major de l'Armée Secrète. Il portera dorénavant le pseudonyme de "Richard".

b- le Service de Renseignement de l'A.S.

Le Général rencontre à plusieurs reprises le capitaine GASTALDO et lui demande de prendre en mains le 2° Bureau de l'Armée Secrète (37) GASTALDO donne immédiatement son accord. Il possède déjà tout un réseau d'informateurs qui s'étend même au delà de la ligne de démarcation. Il dirige le 2° bureau de la 7° Division Militaire. Depuis l'armistice il a consacré totalement son énergie à la cause gaulliste. Il fait déjà partie de "Combat" depuis qu'il a rencontré son ancien camarade Henri FRENAY, mais il n'hésite pas à appartenir à l'Etat-Major du Général qu'il connait bien maintenant. Il sera toujours son fidèle compagnon. Il conservera son pseudonyme "Galibier".

35
Cordier, Daniel. Jean Moulin L'Inconnu du Panthéon. Paris-J.C.Lattès. Tome I. 703 pages. Préface p.91.
36
Cordier, Daniel. Ibidem. Le texte partiel de l'I.P.S. du 29 Octobre 1942 en Annexe 3/10-a.
37
Et non pas le poste d'adjoint de Vidal, comme l'avance Claude Bourdet, dans son livre : L'aventure incertaine. Paris Stock page 155. Galibier ne sera chef d'Etat-Major du général Vidal que fin Mars 1943.
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c- Un logement à Lyon

Fin Septembre ou début Octobre, le général me convoque. Il m' annonce que le général de GAULLE l'a désigné pour organiser et commander l'Armée Secrète de la Zone non occupée. Sachant les liens qui unissaient ces deux chefs, je pense que ce choix est naturel et excellent. Je suis ému de la confiance que le Général me témoigne, d'autant plus qu'il me demande de travailler pour lui, dès cet instant. Il est vrai que j'ai toujours manifesté mon enthousiasme; mais ce jour-là est mémorable. A la profonde admiration que je porte au Général, j'y ajoute reconnaissance, et dévouement, pour lui et pour la Cause qui est la nôtre!
D'abord je serai son agent de liaison. Mais puisque depuis l'automne 1941, j'habite Lyon, d'abord pour l'année du P.C.B. (à la faculté des sciences, quai Claude Bernard), puis pour mes études de Médecine, il me charge d'une première mission: lui trouver un logement dans cette ville où il faudra bien qu'il réside, au moins une bonne partie de chaque semaine.
Tout se passe à Lyon, la direction des trois grands mouvements de Résistance de la Zone Sud, la délégation du Comité Français dont il dépend directement. "Lyon, capitale de la Résistance", dira un jour de GAULLE à la Libération.
J'ai conté souvent dans quelles circonstances j'avais à ma disposition une chambre à Lyon dans un vaste appartement inoccupé. Sa locataire, une vieille cousine de la famille, l'avait abandonné pour la durée de la guerre; trop près du pont de chemin de fer de Perrache, elle avait préféré, dans la crainte d'un éventuel bombardement, venir se réfugier chez ma mère à Bourg-en-Bresse.
Il a été donc tout à fait normal de proposer au Général Vidal la plus belle chambre de l'appartement de l'entresol du 4 avenue Leclerc. Le nom de cette avenue nous a toujours réjouis pendant l'occupation; il s'agissait en fait d'un célèbre vétérinaire lyonnais, de nous inconnu, et non pas, bien entendu, du vainqueur de Koufra et de Mourzouk (38-a).
Au début de son installation, cette adresse n'est destinée qu'au logement, au bureau privé; connue que de moi-même, elle ne devait pas servir de lieu de rendez-vous. Mais pour une question de commodité, de difficulté à trouver un autre lieu privé de rencontre, se créeront certaines exceptions. Dès le mois d'Octobre, le Général s'y installe, non pas totalement au début, mais pour y séjourner à l'occasion de rencontres particulièrement importantes et successives. Habituellement, en cette fin d'année 42, il demeure à Bourg-en-Bresse, y garde ses archives (d'ailleurs en les dissimulant en dehors de l'appartement familial). Mais progressivement, en fonction de l'importance que prend l'A.S., il restera le plus souvent à Lyon, à partir de fin Mars 43, pour pratiquemment s'y fixer (38-b).

38-a
Voir Annexe 3/19.
38-b
Au début de ses fonctions, le Général préférait faire des allers et retours afin de conserver une certaine vie familiale; mais, bientôt continuellement sollicité, autant par nécessité que par souci de sécurité pour les siens, il en vint à prolonger ses séjours à Lyon jusqu'à y résider complètement.
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d- Le courrier

Mon autre fonction consiste à organiser la réception de son courrier, autrement dit de lui trouver une "boîte aux lettres" lyonnaise, et de lui remettre chaque jour les lettres que ses correspondants de la Résistance lui adresseraient, soit au 4 Avenue Leclerc lorsqu'il y réside, soit en me rendant chez lui à Bourg, en un rapide aller et retour.

Un de mes camarades, Jacques METIVIER, est alors étudiant à la Faculté de Lettres; il prépare une licence d'Anglais. Ses parents, français de Londres, travaillent au "Savoy", et y sont restés. Jacques vivait chez sa soeur, Madame Mac GUINESS, veuve d'un aviateur britannique, tué pendant la campagne de France.
Leur appartement est situé 57 rue de la Thibaudière dans le 7° arrondissement.
Jacques m'a souvent manifesté son désir d'entrer dans la Résistance. Ayant toute confiance en lui, je lui demande, fin Octobre, s'il est disposé à me trouver cette "boîte aux lettres" lyonnaise, sans lui préciser bien sûr sa destination. Il me propose immédiatement la sienne, étant entendu que puisqu'il est le seul à relever sa boîte il apportera chaque jour le courrier à la faculté de Lettres, quai Claude Bernard. A mon retour de la faculté de médecine je passerai à la bibliothèque de la faculté. Il m'y remettra le courrier. Ce système fonctionnera fort bien jusqu'au mois d'Avril où se produira un incident que nous aurons à évoquer.

En un mot, les dispositions de la vie quotidienne, le logement, le courrier, les billets de chemin de fer, mais aussi les liaisons ou autres impedimenta représentent autant de missions dont je suis chargé, au début de ma présence auprès du Général. J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer mes souvenirs, lorsque le Commandant PERRETTE me demanda mon témoignage pour son livre "Le général Delestraint" en 1972. A son retour de Londres j'accompagnai le Général beaucoup plus fréquemment à l'occasion de rendez-vous en ville et j'assumai une tâche de secrétariat plus pointue. Aussi, mes souvenirs personnels jalonnent-ils ces mois en apportant, autant que je le puis, la précision des dates. Elles ne seront pas évoquées dès qu'elles s'avèrent imprécises.

Un évènement, au milieu de nos préparatifs, distrait notre attention, nous enthousiasme et alimente bien des conversations. Depuis le Vendredi 23 Octobre, on parle de l'offensive de MONTGOMERY à El-Alamein précédée d'une gigantesque préparation d'artillerie. On parle de l'échec de l'offensive allemande à Stalingrad, de contre-attaques soviétiques. Bien que toutes ces nouvelles soient minimisées par la presse de Vichy, les Français s'interrogent quand ils n'écoutent pas la B.B.C.

Serait-ce le tournant de la guerre ?
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2° Entrée en fonction

Le général Vidal rencontre à plusieurs reprises Max, mis au courant régulièrement des principales décisions de Londres. Le retour de Gervais et de Bernard ayant été différé, il est entendu que l'on ne peut plus attendre et que la prise de commandement de l'A.S. partira du 11 Novembre. Ensuite, la présence des deux principaux chefs de mouvement permettra la réunion constitutive du Comité de Coordination au cours duquel Vidal leur sera officiellement présenté, ainsi qu'à J.P.LEVY, chef de Franc-Tireur
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a- Les 8 et 9 Novembre 1942.

Il était préalablement prévu que le Général demeurerait à Lyon une grande partie de la semaine du 9 au 14 Novembre pour sa prise de fonction et les contacts avec certains chefs régionaux ou départementaux. Je vais prendre avec lui le train de Lyon de 7 heures ce lundi 9, à la gare de Bourg.

Les premières émissions de la radio du dimanche 8 annoncent la grande nouvelle: le débarquement américain en Afrique du Nord, au Maroc et en Algérie. Les réactions des Français sont considérables et variées allant de la colère des collaborateurs à la joie à peine voilée des Résistants, en passant par la peur de bien des gens qui n'ont pas pris partie. Mais tous en parlent; certes de façons fort différentes. Le deuxième front est enfin constitué, bien qu'il ne concerne pas directement l'Europe.

Le lundi 9 Novembre, je retrouve donc le Général au train de 7 heures. Il me sera bien impossible d'oublier ce voyage au cours duquel le Général me fait un cours sur la stratégie inter-continentale des Allemands, de l'énorme tenaille dans laquelle ils espéraient prendre tout le bassin méditerranéen et le Moyen Orient, pour tendre la main peut-être plus tard aux Japonais. Le débarquement en Afrique du Nord inhibe définitivement les prétentions germaniques, en prenant de dos l'Afrika Korps. Dans le même temps, depuis le 23 Octobre, Montgomery après les avoir bousculés contraint les germano-italiens à décrocher de leur position privilégiée entre la mer et la dépression d'El-Qatara. C'est le véritable tournant de la guerre. Le moment est venu d'organiser l'Armée Secrète, d'unifier les efforts de tous les Résistants. Mais les réactions allemandes risquent encore d'être très vives. Les ressources et la vitalité du peuple allemand et du 3° Reich ont toujours été à la mesure de sa pugnacité. Ses réflexes sont rapides. Ce point de vue stratégique et ses conséquences, évidentes après guerre, ne l'étaient pas le 8 Novembre 1942.

Ce 9 Novembre Gervais et Bernard sont toujours à Londres. C'est donc une simple réunion préparatoire concernant en priorité l'Armée Secrète qui se tient dans un petit appartement lyonnais. Max et Vidal arrivent ensemble, Jean-Pierre LEVY est là. Les responsables des groupes paramilitaires sont aussi présents: Raymond AUBRAC ainsi que Claude BOURDET (39).

Max n'a pas à présenter Vidal à ce dernier qui s'est rendu à Bourg-en-Bresse, mais il le présente à MORIN-Forestier à Raymond AUBRAC, lequel racontera plus tard ses impressions :
"Monsieur Vidal était de taille moyenne, très vif d'allure, très "lieutenant de Chasseurs", et nul n'aurait su lui donner les 63 ans qu'il avait alors. Il allait vite et tout droit à l'essentiel et le travail était fécond" (40-a.)
Les participants l'entendent pour la première fois. Il parle de l'Armée Secrète, de l'efficacité indéniable qu'aura la fusion. Il parle en connaissance de cause, puisqu'à Bourg il a bénéficié de contacts avec des Résistants de mouvements différents. La base acceptera volontiers la fusion qui se réalise actuellement.
"Ce qui nous frappait, dit encore Raymond AUBRAC, c'était le souci qu'il avait de considérer notre combat clandestin par rapport à l'ensemble des opérations de guerre. Il avait très longuement pesé et médité tous ces aspects et ses conclusions le ralliaient aux idées et mots d'ordre d'action" (40b).
Il est vrai que Vidal regarde toujours les évènements et les problèmes qui en découlent avec une optique à la fois transcendantale et pragmatique.
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b- 11 Novembre 1942: Quelques souvenirs

Ce réflexe de défense de l'Allemand devant l'initiative de l'adversaire, qu'attendent les initiés, se réalise dans la nuit du 10 au 11 Novembre: La Wehrmacht franchit la ligne de démarcation et envahit la zone sud de la France. Le Maréchal dont certains attendent une réaction se contente d'une protestation toute platonique, devant une aggression qui rompt les conditions de l'armistice qu'il a signé près de deux ans et demi auparavant. Le mythe du double jeu de PETAIN s'effondre, étayé par aucun argument. "Le débarquement en Afrique du Nord réduit à néant les chances d'obtenir une paix de compromis"(41).
Pour nous, Résistants, la colère que nous éprouvons à être les témoins de l'arrivée à Lyon des colonnes de la Wehrmacht n'a de compensation que dans la satisfaction de travailler à la naissance de notre Armée Secrète.

39
Michel, Henri. Jean Moulin, l'unificateur. Paris Hachette 1971 252 pages. p. 89.
40a
Aubrac, Raymond. Conférence du 28 Juin 1947 à Vannes.
40b
Aubrac Raymond. Ibidem.
41
Paxton, Robert O. La France de Vichy. Paris Seuil. 1973 366 pages. p. 287.


Cependant, ce même jour, j'assistai dans l'après-midi à un cours de chimie médicale du Professeur FLORENCE; ce dernier, debout, superbe dans un complet impeccable, commença par ce qu'il appela "quelques mots de circonstance" et qui prirent vingt bonnes minutes. Je l'entends encore:
"Messieurs, il y a 24 années aujourd'hui l'allemand demandait l'armistice; nous avions su vaincre un ennemi qui nous avait agressés quatre ans auparavant. Aujourd'hui, après notre défaite de 1940, il vient de rompre l'armistice signé qui nous garantissait une Zone non Occupée. Voilà comment l'on peut se fier à la parole donnée par l'allemand. Ne perdons pas confiance, la France redeviendra libre. Et surtout ne nous soumettons jamais".
Ce fut un tonnerre d'applaudissements puis la Marseillaise entonnée par tous ceux qui étaient restés. La plupart. Certains autres, horrifiés, avaient précipitamment quitté l'amphithéâtre dès le début (42-a).

Le Général arrive tard au 4 Avenue Leclerc, après avoir rencontré encore Max et les responsables des groupes paramilitaires. Malgrè les évènements de la journée, il est content des progrès réalisés, de l'Armée Secrète qui vient de voir le jour, de la prise de commandement que le délégué du général de GAULLE vient de lui transmettre. Grande journée. Si nous assistons à l'invasion de la Z.S., nous savons maintenant que l'allemand n'est plus maître de la situation et l'A.S. est née.
Dès le lendemain matin il repart à Bourg où il me convoque le Samedi 14, chez lui.
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3° Les débuts du Commandement de Vidal

a- Notions de clandestinité. Début des contacts.

Le samedi 14, je me présente, comme convenu, chez le général DELESTRAINT. Il veut me faire rencontrer le capitaine GASTALDO, afin que je reçoive de lui quelques notions de la vie clandestine, de mon rôle dans l'équipe. Il me donne alors mon pseudonyme: Mercure, (bien entendu !) Cependant j'aurai très rapidement à employer quotidiennement celui de Barry.
L'état-major de l'Armée Secrète va se constituer pour être accrédité au Comité de Coordination des Mouvements de Résistance de la Zone Sud, dès le retour de FRENAY et de d'ASTIER.
Déjà, une étude a été envoyée au B.C.R.A. par Avricourt (AUBRY) et par MORIN-Forestier, complétant celle de FRENAY, sur l'organisation de l'A.S. (42-b). D'autres suivront avec Vidal.

42-a
Le Professeur Florence fut déporté à Hambourg. Mis dans un laboratoire allemand, il refusa de pratiquer la vivisection sur de jeunes enfants juifs, et fut exécuté par les nazis.
42-b
I.H.T.P.: A.S. I. N°19. Voir Annexe 10-b.
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b- Le destin de la lettre du général de Gaulle

Ainsi, dans la nuit du 17 au 18 Novembre les chefs de "Combat" et de "Libération" touchent le sol de France à Courlaoux, près de Lons-le-Saunier; le Jeudi 19 Novembre Vidal reçoit la lettre que le général de GAULLE lui a écrite le 22 Octobre et qui l'accrédite (43). M'ayant prié de venir chez lui, à Bourg, il me fait prendre connaissance de son texte, et j'ai le privilège de me voir confier ce document:
"Votre nouvelle mission consiste à recevoir en dépôt cette lettre; cachez-la en un lieu sûr; en aucun cas, l'allemand ne doit la découvrir lors d'une perquisition éventuelle, soit chez moi, soit chez vous à Lyon, soit chez votre mère; vous me la rendrez après guerre, ou si je n'y suis plus remettez-la à mon épouse ou à une de mes filles".
Recevant cette lettre comme un viatique, estimant que le meilleur moyen de préserver cette missive de toute perquisition est bien de l'enterrer, à condition de mettre dans la confidence au moins ma mère, on ne peut plus digne de la recevoir. Je mets le document dans une bouteille, bouchée et cachetée à la cire, et je l'enterre ce même dimanche 22 Novembre dans le jardin familial, au "Champ de Mars" de Bourg, où se trouve actuellement l'immeuble du 16 Boulevard du Maréchal Leclerc, en un endroit précis, donc uniquement connu de ma mère et de moi-même (44).

Bien entendu, le général Vidal n'aura jamais besoin d'exhiber ce document accréditif, étant alors reconnu par tous comme le chef de l'Armée Secrète de la France Combattante, de la Résistance.
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c- Vendredi 27 Novembre 1942

Une grande journée, lourde d'évènements. Dès le matin, nous sommes réveillés par le passage sous nos fenêtres d'éléments blindés, de camions allemands. L'occupation par la Wehrmacht de la caserne de la Vitriolerie, de l'Ecole de Santé Militaire, toutes proches, occupation accompagnée de l'expulsion des militaires français, est pour ce quartier de Lyon la manifestation de la dissolution de l'armée de l'armistice. Restée l'arme au pied pendant 16 jours l'armée allemande passe à l'action en prenant possession de toutes les installations militaires et désarmant les unités françaises. Nous apprendrons le soir avec consternation le désastre de Toulon. Le général est navré de savoir la flotte française sabordée, alors qu'elle aurait pu, qu'elle aurait dû, seize jours plus tôt, tenter de s'échapper vers l'Afrique du Nord.

43
Voir en annexe 1/8, le texte de la lettre du général de Gaulle au général Delestraint.
44
Dès la libération, j'ai facilement retrouvé la bouteille et ai remis le document intact à Madame Delestraint. Il est actuellement la propriéte de Madame Tourtel-Delestraint.


Ce même Vendredi 27, se réunissent à Collonges-au-Mont d'Or (45-a) dans la propriété de MARTIN- CHAUFFIER, sous la présidence de Max, les chefs des trois grands mouvements de la Zone Sud: Henri FRENAY, Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE et Jean-Pierre LEVY.
Mais le Général DELESTRAINT est présent. Membre du Comité à titre consultatif, il est présenté à tous comme Chef de l'Armée Secrète. Après quelques mots de Max qui salue la réalisation d'une coordination qu'il appelait de ses voeux est évoquée la directive du 2 Octobre au cours de la conférence de Londres à laquelle assistaient Charvet et Bernard et qui a en effet consacré sa réalisation. On aborde la question de l'Armée Secrète: la désignation des chefs militaires nationaux et régionaux (45)
Tout de suite, Charvet prend la parole et " a alors demandé au Comité de prendre en considération qu'étant donné l'inexpérience inévitable bien que provisoire de Vidal en matière d'A.S. et sa méconnaissance des cadres régionaux comme du travail clandestin..." il propose "d'être en permanence auprès de Vidal le représentant du comité et [...] reconnu comme le représentant du Comité auprès de Vidal, et en outre de procéder lui-même à la préparation d'outils: l'intensification du recrutement, l'encadrement et l'armement, à charge pour lui de rendre compte à Vidal de l'état d'avancement des régions A.S"(46).

Dès ce moment, Charvet trouvera dans les reproches constants qu'il fait à Vidal de son inexpérience clandestine, le terrain propice pour tenter de prendre effectivement le commandement. Quant à Bernard, il comprend l'avantage qu'il a à pousser Charvet vers le militaire, en appuyant ses prétentions face à Vidal, afin de garder pour lui le quasi monopole de l'action politique (47).

On se quitte, étant entendu que l'on se réunira tous les 7 à 15 jours, plus fréquemment si les circonstances l'imposent (48). Cinq réunions du C.C. se tiendront. L'ambiguité de la directive du 2 Octobre, que nous avons évoquée, laisse déjà planer quelques doutes sur l'harmonie du Comité de Coordination. Dans l'esprit du B.C.R.A cette alternative des décisions à prendre ne pouvait en aucun cas concerner l'Armée Secrète.

Très rapidement, des divergences vont naître devant la nostalgie ressentie par Henri FRENAY d'avoir dû laisser le commandement militaire à un autre, et la possibilité pour lui de le récupérer en s'appuyant sur ses fonctions définies auprès du Comité de Coordination.

45-a
Photographie de cette maison historique en Annexe 3/10-c.
45-b
Calef, Henri. Jean Moulin. Op. Cit. p.304.
46
Frenay, Henri. Rapport de Charvet du 28 Janvier 1943, in "Livre Blanc du B.C.R.A.".
47
Soustelle, Jacques. Envers et contre Tout. Tome II. Paris Robert Laffont. 1950. 447 pages. p. 142.
48
Bourdet, Claude. L'Aventure Incertaine. Op. Cit. p.164.


Vidal, étonné des restrictions apportées à son commandement découlant des décisions prises en Comité de Coordination, fait part de ses craintes à Max. Celui-ci lui demande de le tenir au courant des difficultés qu'il pourrait rencontrer dans l'exercice de ses fonctions. Des difficultés, il en rencontrera, mais il ne connaitra pas toutes les interférences que la dualité de commandement induira. On ne les lui révèlera pas.
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d- Proclamation du général Vidal à l'Armée Secrète

Le Général, depuis la prise de commandement du 11 Novembre, attend la réunion du Comité de Coordination pour faire connaître l' Ordre Général N°1 de prise de commandement dont le texte est le suivant (49):

"Commandement de l'Armée Secrète aux Cadres et Militants de formations paramilitaires des Mouvements de Résistance ".

"Par ordre du général de GAULLE j'ai pris, à la date du 11 Novembre 1942, le commandement de l'Armée Secrète. A tous, j'adresse mon cordial salut.
Dans les circonstances présentes, l'ennemi installé partout en France, l'union de nos forces est un devoir impérieux.
Combat", "Libération", "Franc-Tireur" l'ont compris, et leurs formations paramilitaires constituent dès à présent le noyau de l'Armée Secrète dont j'ai pris le commandement. L'instant est proche où nous pourrons exercer notre action. L'heure n'est plus aux atermoiements.
Je demande à tous une stricte discipline militaire. Nous lutterons ensemble contre l'envahisseur, sous les ordres du général de GAULLE et aux cotés des alliés, jusqu'à la victoire.
Le Chef de l'Armée Secrète:
VIDAL".

Vidal en remet un exemplaire à Max qui le fait passer au B.C.R.A. On l'y retrouvera. Cet Ordre du Jour est archivé.
Il estime, le mercredi 9 décembre, que le moment est venu de le faire diffuser et le remet dans ce but à Forestier lequel en fait part immédiatement à FRENAY. Celui-ci juge cette "sorte de proclamation si absurde" qu'il décide de ne pas la faire publier (50-a). Le Général ne connaitra le sort de son ordre du jour que plus tard. La question de l'autorité du chef de l'A.S. se pose.

49
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France. Tome 3. Paris Robert Laffont; 1972. 696 pages. p.57.
50-a
A.N. 72.AJ/46. Fonds Combat. A.I. n°2.


Si la bibliographie apporte comme toujours des sources aussi nombreuses que fort valables, les Archives Nationales livrent souvent des renseignements souvent inédits. Le sort de l'Ordre Général N°1 du général DELESTRAINT en est un exemple. Un mémorialiste tel que Passy, a pu évoquer la proclamation de Vidal. Un exemplaire n'avait-il pas été adressé au B.C.R.A par l'intermédiaire de Max ? Cependant les Archives, à la référence apportée, révèlent que, retenue par Henri FRENAY, la proclamation n'a jamais été diffusée, ayant été jugée, par lui, "trop absurde". Très certainement, le commandant PERRETTE, ayant retrouvé trâce de cette proclamation dans l'ouvrage de Passy, en fait état dans son "Général DELESTRAINT", comme si elle avait été largement publiée dans tous les groupes de la jeune Armée Secrète.
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e- Le premier Etat-Major de l'Armée Secrète

Au cours de la séance du 27 Novembre, Henri FRENAY précise qu'il introduit à l'Etat-Major de l'Armée Secrète certains de ses lieutenants.
-Dès le 27 Novembre, Henri FRENAY prend le poste de chef d'Etat-Major. En tant que chef du mouvement possédant les plus importants groupes paramilitaires de la Zone Sud il prétend pouvoir briguer ce poste, mais très vite, ne pouvant pas cumuler les fonctions, il y renonce devant certaines réserves des autres chefs, et préfére garder celui de délégué du Comité auprès du chef de l'A.S. Vidal n'y voyant aucun inconvénient à première vue, accepte volontiers que son chef d'Etat-Major soit celui qui exerçait auparavant les mêmes fonctions à la tête des groupes paramilitaires de "Combat"; il s'agit de François MORIN-Forestier (Méchin), polytechnicien ayant de réelles connaissances techniques militaires.
-Le Général demande que le 2° Bureau soit tenu par le Capitaine Joseph GASTALDO (Galibier), qu'il connait et apprécie au point de le juger excepionnel et tient à se l'attacher. Etant donné qu'il fait partie de "Combat", tout le monde tombe d'accord.
-Quand il s'agit de trouver son adjoint le Général parle de son ami de Bourg-en-Bresse, le général DESMAZES (Richard).
-Ce ne sera que plus tard qu'Henri FRENAY introduira au 3°Bureau de l'Etat-Major un des siens, spécialiste des voies ferrées, en tant qu'ancien cheminot, René HARDY (Carbon, Didot).
-Le 4° Bureau n'est pas encore fourni, mais les inspecteurs des régions sont choisis parmi les responsables militaires des mouvements à savoir:
Henri AUBRY (Avricourt puis Thomas) qui exerçait déjà ces fonctions à "Combat", Raymond AUBRAC, responsable militaire de "Libération", KRIEGEL-Valrimont (Gayet) de "Libération".

Ainsi la composition du premier Etat-Major du Général Vidal est arrêtée (50-b)).

50-b
Le Colonel Gastaldo a dressé après guerre le tableau de la première composition de cet Etat-Major:
A.N. 72 AJ/1899. Fonds Appleton. Voir Annexe 3/11.


Si l'on veut fixer une date, il est possible d'affirmer que dès fin Novembre ou les tout premiers jours de décembre M0RIN-Forestier a déjà remplacé Charvet au poste de Chef d'Etat-Major, et Chef du 1° Bureau. La 2° séance du C.C. s'en est occupée.
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f- Quelques souvenirs personnels

Le Général me met à cette époque au courant de certains détails. Galibier, qui vient souvent voir Vidal au 4 Avenue Leclerc me donne encore de véritables leçons de clandestinité, nous parle de la France Combattante dont nous faisons partie dorénavant. Il est possible que je sois envoyé plus tard en Angleterre pour des stages plus approfondis. Mes fonctions sont précisées, mais cette année je conserve mon rôle qui s'étend progressivement vers le Secrétariat, travail toujours compatible avec la poursuite de mes études, ce à quoi le Général tient au moins autant que moi.

Le jeudi 10 Décembre, je fais la connaissance de MORIN-Forestier de façon inattendue. Arrivant de la faculté, le soir, avec le courrier que Jacques METIVIER vient de me remettre, je trouve à la porte de l'appartement un homme fort bien habillé, longiligne, mince , lunettes et moustache. Cet appartement est à l' entresol ou rez-de- chaussée surélevé de 7 à 10 marches. Manifestement, il sonnait vainement à notre porte. Entendant mes pas il se retourne sans se méfier de la première marche, et dévale le petit escalier... jusque dans mes bras. C'est MORIN- Forestier qui veut voir Vidal. Il doit l'attendre, mais l'appartement n'aura plus le caractère secret qui lui était primitivement destiné !
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B- L'ARMEE SECRETE FIN 1942

Le 19 Novembre 1942, le B.C.R.A. peut établir une note de 17 pages sur l'A.S., après enquête auprès de Charvet, Méchin et Avricourt. Elle apporte les informations essentielles sur la structure des anciens groupes paramilitaires de Combat (51).

1° L'Inventaire des forces de l'Armée Secrète

a- Une fusion qui ne connaît pas de grandes difficultés

Lorsque le Général Vidal prend le commandement, la fusion est en cours de réalisation. Entamée en Septembre, elle sera effective au cours des derniers mois de 1942. Des particularités de cet amalgame apparaissent:

1- Sa réalisation est beaucoup plus simple que ne le pensaient certains dirigeants de mouvements, du fait du phénomène déjà décrit : la base est beaucoup plus disposée à l'unification de la Résistance que ne le sont quelques chefs des mouvements.

2- Nous savons que les petites organisations ont été invités à rejoindre les trois grands mouvements de la Zone Sud. Certaines d'entre elles se sont fait un peu prier. Ainsi Jean Moulin a signalé à Londres que le groupement du Général COCHET ne veut pas verser ses membres à l'un des trois grands, mais les donne, par contre, directement à l'Armée Secrète. On retrouve ce même souci chez plusieurs petits groupements (52). L'Armée Secrète se trouve de ce fait plus étoffée. Raymond Aubrac et Forestier qui entretiennent entre eux d'excellentes relations ont le mérite de parvenir rapidement à cette fusion.

3- Par contre, le Comité d'Action socialiste, le C.A.S., a créé des groupes paramilitaires, sous le commandement du Colonel VINCENT dont le pseudo est "Vény". Ces groupes prendront son nom. D'abord rattachés à Libération-Sud, ces "groupes Vény" s'en détachent et refusent, malgrè les efforts de Max, de fusionner avec l'Armée Secrète. Ce ne sera que bien après l'arrestation de Vidal qu'ils accepteront d'y adhérer (53).
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b- Effectifs

Comme nous l'avons vu déjà, les groupes provenant de "Combat" sont de loin les plus étoffés. Cependant les formations de "Libération" se développent rapidement au cours du second semestre 42, et celles de "Franc- Tireur" commencent à apparaître.

51
B.C.R.A. Note du 19.11.42. I.H.T.P. (A.S. n°19.I) Annexe 3/12a
52
Michel, Henri. Jean Moulin, l'Unificateur. Op. Cit. p.87.
53
Passy, Colonel. Souvenirs. T.III Missions secrètes en France. Opere Citato. p. 31 et 220.


Le 15 Octobre 1942, il était possible au B.C.R.A. de dresser le bilan suivant, après avoir entendu Charvet et Bernard :

1- Région R1: 4.500 dont 2.500 pour "Combat" ( dont les 2/3 sont encadrés) (54). L'encadrement régional est aussi assuré par le mouvement d'Henri FRENAY. Muni de chefs départementaux.
2- Région R2: La situation est bonne au 15 Octobre où la fusion est pratiquemment réalisée: on espère 25.000 hommes à la fin 42. 16.800 sont répertoriés dont la plupart proviennent de "Combat".
Les encadrements régional et départemental sont aussi fournis par cette organisation, les Hautes-Alpes non comprises.
3- Région R3: En voie d'une reprise en mains. L'objectif à atteindre en effectifs pour le 1° Janvier: 12 000 hommes.
Quatre des départements sont déjà pourvus d'encadrements supérieurs.
4- Région R4: Rien de solide en Octobre, mais tout semble devoir rapidement démarrer (54).
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c- Armement de l'A.S.

Obtenir des armes, un des premiers soucis de Vidal, peut aboutir soit grâce aux Anglais, soit en récupérant les armes de l'Armée de l'Armistice, ou armes camouflées depuis 1940.
Les négocations avec le B.C.R.A ont donné ces résultats:

1- Les déclarations de Charvet et Bernard, le 15 Octobre, se résument ainsi: les régions R1 et R2 possèdent bien des armes de poing, mais anciennes et de modèle divers, une demi-douzaine de mitrailleuses pour R.2.
2- L'armement de l'A.S. est d'ailleurs l'objet d'une conférence, le 9 Octobre, au cours de laquelle il est suggéré de recourir à la fabrication, en France, d'explosifs.
3- L'armement anglais destiné à être parachuté consiste en:
A: Armes disponibles en Octobre 42:
1-Mitraillettes Sten dont le poids est de 2 à 3 kgs, chargeur de 23 cartouches de 9 mms (peut employer les munitions allemandes du parabellum).
2-Revolvers et pistolets britanniques.
3-Grenades à main.
4-Grenades incendiaires.
5-Plastics (explosifs) intéressants: objectifs gardés réservoirs à essence, transformateurs...
6-Explosifs Nobel 808.
7-Artifices pour assurer le fonctionnement des explosifs.
8-Charges anti-pneus.

54
A.N. Fonds B.C.R.A./182. A.S. 1 et 2.
55
A.N. Fonds B.C.R.A./182 Op. Cit. N°5.


B: Armement prévu:
1-Brens-guns et 3.000 cartouches par arme.
2-Mines anti-chars de 2 kgs 1/2 (genre teller-mine)

4- L'Armement existant en France. L'A.S. et les mouvements doivent le déceler, l'identifier, s'en emparer.
5- Les équipes : (projet présenté par le B.C.R.A) de 10 hommes formant 2 "mains" de 5 hommes.
Chacune des "mains" possède une arme automatique, des révolvers, grenades.
L'équipe lourde chargée des gros objectifs: 12 hommes.

6- Des instructeurs seront envoyés. Déjà certains fournis pour atterrissage de Lysander et parachutages (S.O.A.M.)(56)

Ce bilan de l'armement de l'Armée Secrète est très amélioré par les promesses anglaises. Il est vrai que les parachutages britanniques comporteront des armes destinées à l'Armée Secrète, mais ces opérations seront au début très rares, elles ne deviendront intenses qu'au moment du débarquement. Pour être complet, il convient de préciser que l'aventure d'Annemasse en Mars 1943 a donné un sérieux coup de frein aux expéditions de ce genre, effectuées par la R.A.F.
En dehors de ces promesses, quels moyens nous restent-ils ?
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d- Récupération des armes dissimulées

Un des premiers soucis du général Vidal est bien d'essayer de récupérer des armes françaises dont une bonne quantité est camouflée depuis Juin-Juillet 1940, par le C.D.M. (Service français de Camouflage du Matériel). Il s'agit de l'armement lourd, parfois même quelques auto-mitrailleuses. D'autre part, l'armement léger provenant de l'armée de l'Armistice, récemment dissoute subsiste. Il s'agit d'un armement dissimulé, donc bien entretenu, mais bien des armes ont été livrées aux Allemands ou découvertes par eux.
Les dépôts d'armes camouflées, en effet, doivent être révélés aux Allemands, ordonnent les généraux BRIDOUX et DELMOTTE, dès le 12 Novembre. "Sous peine de mort, vous déclarerez les dépôts que vous avez, ceux que vous connaissez" précisent le Ministre de la Guerre et son adjoint (57).
Le général Vidal essaye, dès après le 11 et avant le 27 Novembre, de récupérer le plus possible de ces armes. Il entre en pourparler avec l'E.M. de l'Armée d' Armistice. Il obtient une promesse d'armes individuelles et de mitrailleuses.

56
A.N. Fonds B.C.R.A./182 A.S. N°5.
57
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France. T.3. Paris Robert Laffont. 1972. 646 pages. p.38: témoignage du Général Mollard.


Les officiers du C.D.M., lui assure-t'on doivent prendre contact avec leurs homologues pour que ce transfert se fasse non seulement à Lyon, mais à Bourg, à Clermont-Ferrand, à Montpellier. Toutes précautions sont prises pour que les militaires ignorent tout des mouvements de Résistance et des nouveaux dépôts (58).
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e-Les missions de Raymond AUBRAC

Tous ces contacts ont débuté à la même prériode, très précocement, début Octobre, peut-être même fin Septembre. Ils concernent aussi bien la récupération des armes que les premiers contacts avec l'O.R.A. Au début, c'est Max qui l'envoie.
Puis, le Général prend le relais. Il expédie Raymond AUBRAC, responsable militaire de Libération, en qui il a eu toujours grande confiance, voir le Général FRERE à Chamalières, avec la mission d'obtenir par son intermédiaire des contacts avec des officiers de l'Armée d'Armistice qui avaient constitué des stocks. Il importe qu'ils soient transférés à la Résistance. Les premiers voyages apportent peu de résultats.
Arrive le 11 Novembre; Raymond AUBRAC retourne une nouvelle fois à Chamalières (il y va cinq à six fois) pour dire au Général FRERE :"Cette fois-ci, mon Général, j'ai un problème particulier, très brûlant et immédiat à vous poser, aidez-nous à récupérer des armes". Il met l'envoyé de Vidal en relation avec le Général REVERS qui se montre plus méfiant que le Général FRERE envers l'Armée Secrète gaulliste.
Le Général FRERE donne d'autres contacts: "Allez voir tel ou tel officier, à tel endroit" se souvient Raymond AUBRAC, :"Trois ou quatre contacts et cela n'a pas été très brillant. Nous avons eu cependant quelques résultats, notamment un dans l'Ain. Je me souviens de deux camions d'armes qui provenaient d'une cache de l'Armée d'Armistice, qui ont débarqué à Lyon, devant ma villa, au petit matin, l'adresse donnée n'existait pas, et il a fallu improviser rapidement un endroit pour mettre trois à quatre tonnes d'armes et de munitions".
A Grenoble, il sollicite un Colonel commandant un régiment, au moment où les Italiens emportent des armes de son unité, et manque de se faire arrêter par cet officier qui croit faire son devoir en s'opposant à la Résistance (59).

En général, les résultats obtenus sont très faibles et finalement une très importante partie des armes de l'Armée de l'Armistice, de loin la plus grande, est livrée, tout simplement, aux Allemands et aux Italiens.

L'armement de l'Armée Secrète ne proviendra qu'en très faible proportion de la récupération. Nous devrons nous tourner vers le B.C.R.A. pour obtenir des Alliés des armes parachutées ou livrées. Les débuts seront difficiles, et pourtant, à cette même époque, l'apparition des premiers maquis nécessiterait un armement plus important.

58
Lettre de Vidal à Bernard, en date du 22 Novembre 1942, donc peu de jours après le retour de ce dernier de Londres. : A.N.:72 A.J./182. Fonds B.C.R.A. N°10.
59
Interwiew de Raymond Aubrac. Paris, le 12 02.88.
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2° Premiers maquis

a- Le Service du Travail Obligatoire

Le Service du Travail Obligatoire a eu un précédent dans ce que l'on a appelé la "Relève". Cet envoi masqué de travailleurs en Allemagne afin d'y remplacer les ouvriers polonais tués à la tâche résultait des accords Laval- Saukel de Mai-Juin 1942. Ils devaient aboutir à la fin de l'automne à l'envoi de 250.000 travailleurs spécialisés.
Dans les usines de la région lyonnaise, la réaction est rapide: un tract est distribué le 26 Octobre 1942 dont le texte débute par:
"Pas un homme en Allemagne"
tract signé par les trois mouvements de Résistance de Zone Sud, par le Front National et par le Parti Communiste.
Le volontariat du départ en Allemagne s'avère être un échec. Le Travail Obligatoire le remplacera. Certes, déjà 240.000 travailleurs sont déjà partis en 1942. Mais SAUCKEL estime que ces résultats sont insuffisants. Pour obtenir davantage il dispose de l'ordonnance allemande du 27 Janvier 1943, la "loi d'airain", du travail obligatoire en Allemagne pour les ressortissants de tous les pays occupés par le 3° Reich, l'enrôlement dans les usines allemandes. Bien entendu, Pierre LAVAL ne tardera pas à instituer un décret, le 16 Février, instituant officiellement le S.T.O.
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b- "L'Allemagne ou la Montagne"

Henri Noguères rapporte le mot de l'historien allemand Eberhard JÄCKEL qui conclut avec bon sens que "le recrutement ne s'opérait pas seulement au bénéfice de l'industrie allemande: il profitait aussi à la Résistance" (60).
Les jeunes gens des classes touchées par le S.T.O. n'auront qu'une alternative à la soumission, ce sera le départ au maquis.
Un slogan court aussi bien dans les usines que les facultés: "L'Allemagne ou la montagne!", simplification du dilemme où se trouvent les jeunes Français.

Ce départ pour l'Allemagne, auquel se plient nombre d'entre eux, soit qu'ils pensent qu'il n'y a pas d'autre solution, soit qu'ils ne connaissent aucun point de chute, soit, pour le plus petit nombre, qu'ils croient qu'il est de leur devoir d'obéir à Vichy, ou pire d'aider par leur travail le Reich, est l'occasion de scènes pénibles ou de manifestations anti-Vichystes.

60
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France. T.3. Opere Citato. p. 163.


L'officier britannique Yéo THOMAS envoyé en Zone Nord pour accompagner PASSY et BROSSOLETTE, lors de la mission "Arquebuse-Brumaire", pour insister auprès de ses compatriotes sur l'urgence de l'aide à apporter aux Français, se fait le témoin de ces départs en gare de l'Est à Paris où "les victimes manifestent par des cris comme "Pétain au berceau, Laval au poteau, Vive de Gaulle" (61).

Par contre, Julien, tourneur à Billancourt refuse de partir en Allemagne, racle les fonds de tiroir, prend sans savoir où il va le Paris-Modane, se retrouve en vallée de Maurienne où il se renseigne auprès de paysans sur les maquis possibles. Après avoir travaillé, avoir été nourri de ferme en ferme, il finit par être intégré à l'A.S. de Maurienne (62).
De même l' étudiant en Médecine parisien, surnommé fatalement "Cara", connaîtra un parcours comparable, au hasard, pour atterrir dans les maquis Ain-Haut-Jura, où il assurera les soins de quelques camps (63).
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c- La naissance des maquis

Prosper Mérimée dans son "Colomba" a raconté le maquis corse. Dans les années 1930, on a beaucoup parléde ces irréductibles Corses qui "prenaient le maquis", après une vendetta. Par analogie, ces jeunes qui, se coupant de la légalité vichyste, gagnent la montagne, vont prendre le "maquis".
Bien qu'il ne soit pas possible ici de s'étendre sur les débuts de tous les camps, il est nécessaire de prendre l'exemple de deux des maquis les plus importants, parmi les tout premiers, ceux qui concerneront directement le général Vidal.
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1- La Formation des maquis de l'Ain

Bourg-en-Bresse constitue un milieu de Résistance où tout bouillonne depuis le début. Bob FORNIER est à la tête de "Combat" pour le département, Rémond CHARVET en occupe le S.R. (Service de Renseignement) et le N.A.P., Léon MORANDAT y a lancé "Libération", avec Paul PIODAT qui en prendra la direction départementale. Mais tous se connaissent, travaillent amicalement ensemble. Ils réalisent l'exemple de l'union spontanée de la base de la Résistance française au cours des années 1940-1943. Avec Yves MARTIN, l'on peut affirmer que "fin 1941, à Bourg, la Résistance a dépassé le stade de l'ébauche" (64)

61
A.N.72 AJ/232. Fonds B.C.R.A Rapport de Yéo Thomas du 14.03.43
62
Témoignage personnel: Compagnon de maquis rencontré en Haute-Maurienne.
63
"Cara" (Gayet, Noël) Des Hommes dans la Forêt. Plaquette ronéotypée le 10.12.71 à Abidjan.
64
Martin, Yves. La Formation des Maquis de l'Ain. Bourg-en-Bresse: Association des Anciens des Maquis de l'Ain et du Haut-Jura. 1987. 243 pages. p. 15.


Nous avons vu précédemment que tous connaissent le Général DELESTRAINT, que Rémond CHARVET est son dentiste, mis en rapport avec le Général par ma famille; les FORNIER dont le fils ainé, André, directeur de la Brasserie régionale, dit Bob, est responsable de Combat, mais dont l'action dépasse ce mouvement. N'a-t'il pas fait évader de l'Hotel-Dieu de Bourg, en décembre 1942, un aviateur canadien à la jambe fracturée, prisonnier des Allemands ! Le Général a recours à lui pour tous les services possibles que Bob est toujours capable de rendre grâce à son entier dévouement, à son sens aigu et légendaire de la "débrouillardise".

D'après les consignes reçues de la direction des trois mouvements, d'après les conseils appuyés du Général qui ne manque jamais de rencontrer Bob et les autres, la Résistance de l'Ain a pu séparer ceux qui optent pour l'action paramilitaire de ceux qui continuent l'action politique, de propagande. Qu'il s'agisse parfois des mêmes est un fait possible encore en Novembre 1942, mais pas pour longtemps.

Le Général Vidal, lui-même, à cette époque, nomme Bob FORNIER (Virgile), chef départemental de l'A.S. Son adjoint sera Jean PERRET (Homère). Leur première tâche sera d'implanter dans tout le département les différents secteurs. Ils en créent dix:

a-Le secteur de Bourg, s'étendant à Jasseron, Ceyzériat, Lent, Polliat, est dirigé par ECQUOY, où sizaines et trentaines y seront organisées. Spécialités: sabotage et S.O.A.M.

b-Le secteur du Valromey, comprenant les cantons de Virieu-le-Grand, Belley, Seyssel, Champagne et Lhuis, est confié par Bob à Paul DEBAT. A MORRIER (Plutarque) est attribué la mission du recrutement mais il devra repérer les terrains de parachutage. Plutarque y réussit si rapidement que dès Janvier il est nommé responsable départemental du S.O.A.M. (65)

c-Le secteur des Dombes est particulièrement intéressant, car il a été installé par un homme énergique: Paul DUBOURG, et le mari de sa nièce, le Lieutenant d'active Edouard BOURRET. C'est à eux deux que Virgile-Bob confie l'organisation et le recrutement de l'A.S. qui s'étend à Villars-les-Dombes, Vonnas, Chalamont, jusqu'aux rives de la Saône, Thoissey. (66) En Juin 43, il deviendra le secteur 8, commandé par le Capitaine Ravignan.

d-Le secteur de Montrevel, essentiellement rural, est commandé par BILLANDY, CHARVET, DELAIN; Pont de Veyle Montrevel, le secteur comprend la région Nord et Est du département.

65
Martin, Yves. La Formation des Maquis de l'Ain. Op. Cit. p. 27 à 40. et A.N. 72 AJ/1899. Fonds Appleton.
66
Dubourg, Paul. L'Armée Secrète Secteur de Chatillon/Chalaronne Mémoire. 1982 Copy-Service. 70 pages.


e-Le secteur de Nantua-La Cluse présente une grande importance, étant donné le regroupement d'opposants de la région autour du Docteur MERCIER. On se contentait jusque là de propagande, de développer les contacts. Mais il faut s'organiser. Le docteur MERCIER est certainement l'un des plus ardents gaullistes. Bob le connait bien. En Novembre 1942, il accompagne le Général DELESTRAINT à Nantua; ils rencontrent le docteur MERCIER chez lui, dans cette maison qui en conserve le souvenir par une plaque commémorative (67). Le Général DELESTRAINT nomme le Docteur MERCIER chef du Secteur A.S. de Nantua. Se jugeant lui-même insuffisant sur le plan militaire, il aura un adjoint qui commandera les groupes d'action paramilitaire, ce sera Auguste JEANTET. Un an plus tard, le 14 Décembre 1943, le docteur MERCIER sera assassiné par les Allemands, sans jugement, sur simple dénonciation (68). Son épouse qui a largement participé à l'action résistante, et son fils Pierre, entretiennent fidèlement le souvenir de ce médecin patriote hors du commun.

f-Le secteur de Neuville/Ain essentiellement rural aura d'abord relativement peu de volontaires. Il sera commandé par Jean PEILLOD qui essayera de déboucher sur une structure plus vaste.

g-Le secteur d'Ambérieu présente deux activités motivant l'esprit de Résistance: La base d'aviation avec son dépôt jusqu'au 27 Novembre et l'autre "dépôt", celui de la SNCF. Une forte densité de cheminots communistes fait supposer une opposition ardente, mais souvent partiale. BRUCHER, lorrain, ancien de "l'Aviation", entré à la SNCF est vite accusé de gaullisme par ses camarades. Ce secteur fusionnera avec celui de Neuville: Chef SIGRAND.

h-Le secteur de Bellegarde, garde une orientation syndicaliste, par la présence de Marius MARINET qui donne l'impulsion. A Seyssel, le docteur VUILLARD en prend la direction.

i-Le secteur de Gex est un lieu riche en Services de Renseignements. La Résistance y a sa place grâce au Lieutenant de gendarmerie MARIN. Ce secteur n'est pas rattaché à l'A.S.

j-Le secteur d'Oyonnax présente un carctère politique qui accepte mal l'action paramilitaire exclusive de l'A.S. Le comité clandestin ne s'intègre à aucun grand mouvement, et JEANJACQUOT parvient à organiser des groupes paramilitaires indépendants jusqu'au milieu de 1943. Ce comité s'étend à Belleydoux, Echallon.

Mais si huit secteurs seulement comportent des organisations de Résistance, , Ambérieu, Bellegarde et Oyonnax restent encore indépendants pendant encore de longs mois. Seuls, Bourg, Nantua, le Valromey, la Bresse et les Dombes se structurent dès le début hiérarchiquement avec des groupes d'Armée Secrète (69).

67
Plaque commémorative, voir annexe 3/12b.
68
A.N.: 72 AJ/92. Fonds Ain-Appleton. Témoignage de Mme Mercier.
69
Martin, Yves. Ibidem p.39.


Ce regroupement est le fait de Bob FORNIER et de Rémond CHARVET. Aucune difficulté ne s'est manifestée. Aucun groupe n'a protesté lorsqu'il a été question de faire le choix entre le politique et le militaire. Yves MARTIN précise même que "là où l'A.S. s'implante, il est rare que d'autres formes d'organisations résistantes subsistent" (70).

Bob et CHARVET vont dès ce mois de Décembre 1942 reconnaître une grotte spacieuse au signal de Chougeat, près de Matafelon. ECQUOY nommé chef du secteur de Bourg et PERRIN y envoient des réfractaires. Un autre camp est installé à la ferme de Revers; fin Avril 43 un autre camp se constitue au dessus de Nantua, le maquis du Mont.

Un horticulteur-maraicher d'Ambérieu, Marcel Démia, a consacré ses économies et son temps libre avec Marius Chavant, adjoint de Montgriffon à rechercher des fermes de la montagne qui pourraient accueillir les réfractaires. A l'occasion d'une visite de parents à St-Etienne, Marcel DEMIA rencontre Henri PETIT, officier de réserve, décidé, voulant se battre. Il promet de venir visiter les montagnes du Haut-Bugey, du Jura-Sud. Il vient en Janvier 1943, voit avec DEMIA, CHAVANT les repaires des premiers réfractaires, veut les prendre en mains. Voilà Romans-Petit.!
Les maquis de l'Ain, immédiatement reliés à l'A.S., sont nés (71).
Lorsque Bob FORNIER sera arrêté en Octobre 1943, ce sera très normalement le Colonel Romans-Petit qui prendra la direction départementale de l'A.S (72).
Le Mercredi 24 Mars 1943, très informés par leur direction régionale et nationale, les responsables départementaux des deux mouvements (Combat et Libération seuls à être actuellement représentés dans l'Ain) se réunissent chez Rémond CHARVET. Il s'agit de procéder à la réunion constitutive des M.U.R., surtout, dit ALBAN- VISTEL, de "sanctionner un état de fait, car nulle rivalité d'organisation ou de personne ne s'oppose à l'accord"(73)

Jusqu'à son arrestation, le général Vidal sera tenu au courant des progrès des maquis de l'Ain et du Haut- Jura, l'une des plus belles formations de l'Armée Secrète, provenant de la fusion de groupes paramilitaires ne connaissant aucun sectarisme, mais tous mus par la même ardeur, celle de combattre l'Allemand et ses alliés de Vichy. Ces combattants de 1943 concrétisent l'esprit du chef de l'Armée Secrète à laquelle ils appartiennent, le Général Vidal.

70
Martin, Yves. Op. Cit. p. 39.
71
Alban-Vistel Origines de la Résistance dans l'Ain. in Visages de l'Ain. N°138. Mars-Avril 1975. et A.N: 72 AJ/90. Fonds Ain.
72
Romans-Petit, Henri. Les Obstinés. Lille Janicot. 1946. 264 pages. p. 39.
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2- Débuts du maquis du Vercors

Un monument sur le domaine d'Ambel rappelle au passant que fut créé en ce lieu en 1942 le camp du premier maquis du Vercors. Est-ce le premier maquis de France ? Peut-être, dit le Général LE RAY. Peu de temps sépare, il est vrai, la création du maquis du Vercors de celui de l'Ain. Sans vouloir prendre parti, il est évident que le concours de circonstances de cet automne 1942 amène bien des jeunes à prendre une décision.

Nous avons montré le S.T.O. comme l'une des motivations premières de la décision de "prendre le maquis". Le Général LE RAY en note une autre, non négligeable, du moins pour certains cadres. De très nombreux engagés de l'Armée d'Armistice, et particulièrement des Alsaciens-Lorrains qui ne pouvaient revenir chez eux se trouvaient dans une situation difficile, sans ressources, sans logis. Avec leurs cadres, "ils vont se regrouper et constituer les premiers camps d'appartenance militaire qui ne tarderont pas à prendre le chemin des Préalpes forestières et bientôt du Vercors" (73). Nous aurons d'ailleurs à revenir sur cette catégorie de volontaires que les évènements de Novembre apporte à l'A.S.

Le mouvement "Franc-Tireur" est déjà bien implanté dans la région dauphinoise, dans le Vercors. Le groupe formé par quelques Résistants rattachés à Franc-Tireur, pense aux jeunes qui cherchent à éviter le départ en Allemagne, ils ont envisagé déjà la solution du "maquis". Un de ceux-là, le docteur SAMUEL va trouver à Pont-en- Royans un homme qui connait parfaitement le Vercors, Louis BRUN. Celui-ci avec le frère du docteur, SIMON et un autre camarade, le 19 Décembre 1942, montent à la "Ferme d'Ambel", inhabitée, en un site tout à fait désert (74).
Le premier maquis du Vercors est créé. Les jeunes occuperont les lieux le 6 Janvier. Il dépendra de l'Armée Secrète; le Général Vidal en affirmera sa destination dès son voyage à Londres, projet qui hélas ne sera pas respecté.

Ces deux grands maquis diffèrent dès leur origine: si les camps de l'Ain se sont installés "théoriquement" sur une infrastructure déjà bien établie de l'Armée Secrète, le Vercors ne connaissait fin 1942 aucune organisation paramilitaire même embryonnaire capable d' accueillir et d'encadrer les jeunes réfractaires; seuls, quelques militants de "Franc-Tireur" prendront les choses en mains... L'Armée Secrète, nous le verrons, sera contactée ensuite. Cependant, un point commun se retrouve dans l'histoire initiale de ces deux "maquis": le souci immédiat de subvenir aux besoins essentiels de ces jeunes, les loger, les nourrir.

73
Le Ray, Général Alain. La Résistance du Vercors. in Le Pionnier du Vercors. Supplément au N°71. Imprimerie nouvelle de Valence. Juin 1990.
74-a
Dreyfus, Paul. Histoire de la Résistance en Vercors. Paris Arthaud. 1984. 289 pages. p.31.


En se limitant à l'étude, succincte, des deux premiers maquis, ceux de l'Ain et du Vercors, nous les avons fait coïncider du même coup, à ceux qui ont été mélé directement à l'action du général Vidal.

1°-L'Ain, parcequ'ayant habité Bourg-en-Bresse, il y a connu et estimé plusieurs grands résistants, dont Bob FORNIER nommé par lui-même à la tête de l'A.S. départementale. Deux ouvrages sur les maquis de l'Ain ont servi principalement de supports à cette étude: Celui du Chef qui les a guidés depuis l'arrestation de Bob jusqu'à la Libération, le Colonel ROMANS-PETIT; son ouvrage, "les Obstinés" est plus une narration attachante d'anectodes qu'un document historique.
L'étude d'Yves MARTIN dans son mémoire de Maitrise d'Histoire a été l'élément de base de "La Formation des Maquis de l'Ain". Cet ouvrage constitue un document de référence (65).

2°-Le Vercors et l'histoire de la Résistance en Vercors ont été le sujet de nombreux ouvrages, étant données les controverses dont ce maquis a été l'objet. -Si nous avons laissé de coté le livre du Général de LASSUS-SAINT-GENIES: "Combats pour le Vercors et pour la Liberté" puisqu'il ne relate pas la toute première phase de l'histoire du Vercors qui nous intéresse ici (74-b)), nous nous sommes appuyés surtout sur les quatre ouvrages suivants:

-Celui de Pierre DALLOZ, "Vérités sur le drame du Vercors", qui correspond au témoignage de celui qui a connu la gestation et la naissance du Vercors (74-c).
-Celui de Paul DREYFUS, "Histoire de la Résistance en Vercors" qui révèle avec détail le plan initial de l'opération (74-d).
-Les nombreux écrits du Général Alain LE RAY, l'ancien chef militaire, et parmi eux le plus complet: "La Résistance en Vercors"(74-e).
-Le dernier en date, "La Bataille du Vercors" de Pierre VIAL, est très complet, assez complet pour nous convaincre (74-f).

Tous ces ouvrages, ces écrits permettent de faire la lumière sur l'origine du plan de l'opération "Les Montagnards". Ce grave sujet sera abordé ultérieurement.

74-b
de Lassus Saint Geniès. Combats pour le Vercors. Valence Peuple Libre. 1982.
74-c
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Op. Cit.
74-d
Dreyfus, Paul. Histoire de la Résistance en Vercors. Op. Cit.
74-e
Le Ray, Gén. Alain. La Résistance du Vercors in Le Pionnier du Vercors. Supplément du N° 71.
74-f
Vial, Pierre. La Bataille du Vercors. Op. Cit.
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3°- Finances de l'Armée Secrète

a- Max, bon gestionnaire

Depuis l'arrivée en Janvier 1942 de Max, c'est bien lui le délégué du général de GAULLE pour la zone Sud, qui distribue les fonds provenant de Londres.
En atterrrissant dans les Alpilles, le 1° Janvier 1942, il apporte la maigre somme de 500.000 frs, nous apprend Henri MICHEL, dont il donnera la moitié à Henri FRENAY (75). CORDIER est en ce point en contradiction avec lui, lorsqu'il avance la somme de 1.500.000 frs, alors qu'il réclame le double (76).
Max est économe et tient bien ses comptes, et jusqu'à sa disparition expédie à André PHILIP le relevé des sommes versées (77). La suspicion de Bernard qui vaut à Max la lettre de demande d'explications du 10 Mai n'est qu'une manoeuvre non fondée (78).
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b- Les sommes distribuées

Selon Jacques SOUSTELLE (79), Max distribue:
Du 17 Décembre 1942 au 10 Janvier 1943: 7. 888.900 frs.
Du 12 Janvier au 28 Février 1943: 15.839.000 frs.
En Mars 1943 c'est 18.500.000 frs,
En Avril plus de 19.000.000 frs
En Mai, en comptant socialistes et syndicats: 15.000.000 frs.
Ces chiffres correspondent en gros à ceux donnés par Passy, en dehors du mois de Mars, où ce dernier rajoute les sommes versés par lui et BROSSOLETTE en Zone Nord. On les retrouve aussi dans les archives des M.U.R. (80). Dès le 27 Novembre, les sommes versées par Max aux trois mouvements de la zone sud sont sensiblement augmentées.
Il est intéressant de remarquer que si les mouvements de Zone Sud sont les plus favorisés, puisqu'ils bénéficient plus précocement de ces allocations, certains mouvements de la Zone Nord recoivent quelques subsides dès le mois de décembre 42, ainsi que certains représentants parisiens, sans doute, de Jean MOULIN. Ainsi dans son dessein, il inclut déjà la zone Nord.

75
Michel, Henri. Jean Moulin, l'Unificateur. Op.Cit. p. 62.
76
Cordier, Daniel. Jean Moulin, l'Inconnu du Panthéon. Préface Op. Cit. p. 58.
77
Michel, Henri. Ibidem pages 106 et 137.
78
Cordier, Daniel. Ibidem pages 230-231.
79
Soustelle, Jacques. Envers et Contre Tout. T. II. Paris Robert Laffont 1950. 447 pages. p 145.
80
A.N. 72 AJ/65. Fonds M.U.R. A.I.6.
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c- Pour l'Armée Secrète, des subsides sont prévus

A la fin de 1942 et en Janvier 1943, il est à remarquer qu'aucune somme n'est versée spécifiquement à l'Armée Secrète. Il est entendu dès le 27 Novembre 42 que le représentant du Comité de Coordination pour les affaires militaires recevra l'argent alloué par Max à l'A.S. D'ailleurs, à partir du 2 Février, apparaissent sur les états de versements les sommes qui lui sont destinées.
Cependant, il est bien spécifié, chaque fois, que l'intermédiaire, ou plutôt celui qui est chargé de répartir cet argent est encore Meletraz, c'est-à-dire MORIN-Forestier (81).

Y est confirmé que "Combat" reçoit, de loin, les plus fortes sommes, ce qui est justifié par l'importance de ce mouvement, que l'allocation initiale de Février qui lui est attribuée -3.200.000- reçoit une rallonge de 300.000 frs le 23 Février), que cette manne de 3.200.000 frs reste la même pour Mars et que "Combat" entretient encore ses propres troupes paramilitaires.

Dans le cadre de l'A.S., mais spécifiquement sous l'appellation "les Montagnards", au moment où Max encourage l'initiative du Vercors de FARGE et de DALLOZ, il leur accordera des subventions, dont 25.000 frs le 28 Janvier; Cordier, sur instructions de son chef leur remettra le 18 Février une bien plus grosse somme:
1.167.000 frs, 1.200.000 frs en Mars, 1.663.000 frs en Avril, et 554.750 frs en Mai.

On remarque que depuis Mars, l'Armée Secrète reçoit directement des subsides, par Mélétraz, c'est-à-dire par le chef d'Etat-Major du général Vidal, MORIN-Forestier, puis après l'arrestation de ce dernier, par son nouveau chef de cabinet, Thomas, c'est-à-dire AUBRY.

Les sommes remises par la délégation à l'A.S, sont les suivantes:

02 Février par l'intermédiaire de Mélétraz 1.125.000 frs
10 février par l'intermédiaire de Mélétraz 300.000 frs
23 février par l'intermédiaire de Mélétraz 100.000 frs
En Mars directement 1.200.000 frs
En Avril par l'intermédiaire de Thomas 2.430.000 frs
14 Avril 11.000 frs
En Mai par l'intermédiaire de Vidal 2.000.000 frs

Un industriel, monsieur Paul VIGNON, s'est engagé à gérer les fonds disponibles de l'A.S.

81
Passy, Colonel. Souvenirs. Tome III. Missions Secrètes. Op.Cit. Annexe XXII, pages 380 à 384.
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d- Des rapports financiers sur l'A.S.

1- des rapports prévisionnels pour Février et pour Mars 1943 de Morin-Forestier, englobent les quatre premières régions, auxquelles sont rajoutés les groupes Froment-Véni (82).
2- Le rapport financier dressé le 5 Mars 1943 par MORIN-Forestier a le mérite d'apporter quelques précisions sur certains besoins financiers de l'Armée Secrète. Il veut démontrer que son budget va en augmentant depuis Février, et en ce qui concerne les dépenses courantes de l'ensemble de la Zone Sud, il peut facilement atteindre 3.000.000 frs par mois. Sans compter les dépenses imprévues. Il donne l'exemple d'une des armes classiques de la guérilla: les clous à répandre sur les routes. Un achat massif à prévoir: vingt tonnes au prix de 105.000 frs la tonne. D'autre part, pour camoufler des hommes réfractaires au départ en Allemagne il propose d' envisager 2.000 frs par mois et par homme. Activité incompatible avec les moyens mis à notre disposition(83).
MORIN-Forestier présente un travail sérieux. Ses rapports permettent d'estimer l'homme. Le général Vidal l'a rapidement jugé et apprécié depuis qu'il est à la tête de l'Etat-Major de l'A.S nationale. Ancien polytechnicien, ses qualités de gestionnaire sont indiscutables. Malheureusement, il reste trop lié à "Combat", et la constitution d'archives, mal protégées, amèneront leur saisie par la police française, quelques jours après qu'il ait mis le point final à ce dernier document.
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4°- Fin d'année: nouveaux effectifs de l'A.S.

Sous le nom de "Méchin", le chef d'Etat-Major du général Vidal, sur sa demande, en cette fin d'année 1942, lui présente un rapport concernant les Etats Majors régionaux et leurs effectifs.
Ces effectifs, difficiles à préciser, différent de ceux provenant des discussions londoniennes d'Octobre, ils pêchent sans doute par excès, mais ont l'avantage de mettre en évidence les régions à stimuler. région R1, il donne le détail par département: total de 6.150 membres actifs, et 3.700 formation région R2, il arrive à un total de 16.500 hommes organisés.région R3, aucun effectif n'a pu être retenu.
région R4, pratiquemment néant.
région R5, Limoges 500 hommes. Corrèze: 500 et 3.000 prévus.
région R6, aucun renseignement.

Ce qui porterait à environ 30.000 hommes le nombre des hommes recensés, dont près de 5.000 seraient en formation (84).

82
Rapports prévisionnels des 18 Janvier et 24 Février 1943 de Forestier: A.N. 72 AJ/65. Cote 139 Voir annexe 3/13.
83
Rapport financier sur l'A.S.: A.N. 72 AJ/65. cote 143. Se reporter à l'annexe 3/14.
84
Rapport du 4.12.42 sur l'A.S.:A.N. 72 AJ/65 Voir annexe 3/15.
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5° Les groupes Veny

Le Colonel Veny a organisé des groupes armés dépendant d'abord du parti Socialiste. Ce fameux Colonel VINCENT (Vény), qui donna son pseudo aux groupes qu'il commanda, n'accepta pas au début la fusion de ses formations paramilitaires à l'A.S.
Le commandement des groupes "Vény" fit un rapport début 43 dont la conclusion est intéressante: il explique que son refus de fusionner avec l'A.S. n'était pas alors motivé par une opposition à la personne du général Vidal. Il y précise:

"Le général Vidal doit commander. Il est, je le crois, très capable de le faire, mais son autorité doit être soutenue et non annihilée par le Comité de Coordination nationale et les Comités régionaux et départementaux. Son Etat Major doit être composé de gens énergiques, mais sensés et prudents * ..." (112).

*
mots soulignés dans le texte.
112
Rapport du Colonel Veny: A.N. 72 AJ/182.N°33. Voir Annexe 3/20
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C- ORGANISER ET COMMANDER L'ARMEE SECRETE

1°- Premières difficultés.

a- La mine des "Anciens des Chars" à exploiter.

Le général Vidal pense toujours à son projet de proposer à l'A.S. des cadres, officiers et sous-officiers, provenant des chars. Il les connait bien, il sait que certains sont dignes de confiance. Il en a déjà parlé à Marcel PECK, à Claude BOURDET, à Henri FRENAY, lorsque ceux-ci sont venus lui rendre visite à Bourg-en-Bresse, en Août.
Revenons à cette époque. Ces officiers, ces sous-officiers dont il répond, ne doivent pas rester inemployés, soit qu'ils aillent servir dans les rangs de la France Libre, soit qu'ils soient utilisés en France à l'A.S.; ainsi, pense-t'il, pourraient-ils se mettre à la disposition de l'A.S., même de Combat, précise-t'il, sans connaître alors les méandres des discussions que la fusion induit.
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b- Echange de télégrammes sur le projet Vidal

Son projet sur les "anciens chars" lui tient tellement à coeur qu'il a demandé à PECK, (Battesti, ou Werther pour le B.C.R.A) que Londres en soit informé. On doit justement envoyer un câble pour demander des instructions. Sif (FASSIN) en fait état dans son télégramme du 3 Août dont nous citerons les principaux passages concernant les officiers de chars:
(extrait du télégramme de Sif du 3.8.42 N°99):

"
Il (Delestraint) a dit à Werther avoir rassemblé éléments [officiers] de chars et être prêt à se [les]* placer à la disposition de Lifra (Combat) et du Général de Gaulle" (85).
85
Message radio du 3 Août 1942, dont il a été déjà question.. Voir Annexe 1/3.
*
Il semble qu'en vue d'une meilleure compréhension le pronom "les" puisse être employé. Cependant Delestraint par ce câble se déclare aussi personnellement disponible.

La réponse y fait écho puisqu'on lit dans le télégramme du 4 Août provenant de Londres, cette phrase prouvant que l'idée de DELESTRAINT intéresse:

(A Sif. télégramme du 4.8.42. N°64):
"1- Général (de GAULLE) d'accord utilisation de LESTRAIN, qui aura pseudo DELE, je dis DELE".
"2- Entre autre, utilisez DELE recherche officiers active brevetés si possible, désireux rejoindre F.F.C.".
"3- Somme à verser pour famille officiers volontaires pouvant aller jusqu'à 25.000, je dis 25.000. DELE fixera montant dans chaque cas".
"4- Noms volontaires devront être signalés d'urgence. Après accord, donnez pour chaque adresse avec mot de passe car opérations enlèvements maritimes seront extérieures votre réseau (sic). Fin"(86).

Autrement dit, depuis que DELESTRAINT a évoqué devant PECK cette source d'officiers et de sous- officiers, qu'il entretient dans le plus pur gaullisme et qu'il tient en réserve en attendant d'en faire des cadres de la future A.S., il attire l'attention, certes de PECK, mais aussi du B.C.R.A., de la France Combattante de Londres, qui manquent d'officiers de manière chronique.

Ceci est tellement vrai que le câble que reçoit Sif lui conseille d'utiliser "DELE" pour rechercher des officiers, si possible brevetés pour rejoindre les F.F.C., en leur proposant des conditions spéciales.
DELESTRAINT s'apercevant qu'il n'est question que d'officiers, et craignant que leur nombre ne soit trop réduit précise que des sous-officiers et hommes résolus sont aussi disponibles:

Extraits du Télégramme du 23.8.42 de Sif. N°28 "DELE, je dis DELE a reçu vos ordres. Craignant recrutement insuffisant parmi officiers, DELE demande si possible étendre à sous-officiers et hommes d'équipages chars" (87).

Mais le télégramme N°29 révèle la perplexité de DELESTRAINT qui voit son projet quelque peu déformé pour les besoins des F.F.C. de Londres. Par contre, il tient à remplir sa mission de prospection sur les anciens des Chars. Il a même incité Henri FRENAY (Nef) à en faire de même sur l'ensemble des cadres de l'Armée, de la Marine, de l'Aviation, afin de connaître les sympathisants disposés à suivre la France Combattante.

Extraits du Câble N°29 envoyé par Sif, arrivé le 28.08 à Londres:
"Rechiffré le 28. DELE, je dis DELE, demande à quoi seront utilisés éléments qu'il recrutera pour les envoyer en Angleterre".

86
Ce télégramme daté du 4 est parti en fait le 6 Août.
87
Documents provenant des archives personnels de Paul Rivière.


Ainsi, au moment où le Général DELESTRAINT est nommé par le Général de GAULLE, au commandement de l'Armée Secrète, il propose de faire entrer dans la Résistance les cadres qu'il a formés. Certes, le B.C.R.A. est intéressé par cette source nouvelle pour la Résistance extérieure, et certains officiers "anciens des chars" passeront effectivement à cette époque en Angleterre. Mais le projet de DELESTRAINT n'a pas changé: parmi tous les anciens qu'il a contactés pendant ces deux années, il en connait: officiers, sous-officiers et hommes, très valables, disposés à servir à l'Armée Secrète, parfois comme instructeurs. Toujours prêts à encadrer les jeunes arrivant dans ces maquis privés jusque là de toute instruction militaire.
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c- Premiers accrochages avec Henri Frenay

Dès le mois de Décembre, au cours des deux séances auxquelles le général a participé, il rappelle la proposition qu'il avait déjà présenté à PECK, à Claude BOURDET, à Henri FRENAY: il met à la disposition de l'Armée Secrète les gradés dont il connait les convictions réelles de résistance, voire de gaullisme.

Vidal est surpris d'entendre Gervais * attaquer violemment son projet. Celui-ci lui reproche sévèrement de vouloir faire entrer à l'A.S. des cadres de l'Armée de l'Armistice, des cadres "vichystes" précise-t'il (88).
Pourtant, Gervais connait cette proposition depuis Août. N'a-t'il pas accepté de faire une prospection auprès d'anciens officiers d'active des trois armes, démobilisés depuis Novembre ?

Le Général revient le soir au 4 Avenue Leclerc avec l'aspect fermé. Quelques confidences à Gastaldo:
"Qui commande l'Armée Secrète? Est-ce lui Vidal, est-ce Gervais ?". "D'abord, ne pas se tromper d'adversaire. L'ennemi c'est celui qui occupe l'ensemble du territoire; notre objectif est de le combattre, non pas de s'entredéchirer entre résistants"... "Le Comité de Coordination n'est pas un lieu d'affrontements, mais de coopération". "Les cadres proposés sont au moins aussi sûrs que ceux que Gervais a enrôlés. Ne pas juger sans savoir"...

Jean MOULIN le 27 Novembre a désiré aplanir les obstacles. Il a accepté que Gervais joue le rôle de représentant du Comité auprès de Vidal. Mais une dualité de commandement va se créer. Elle se développera jusqu'au retour du séjour londonien.
Sans doute, "la diplomatie et le désir de conciliation de Jean Moulin ne sont pas étrangers à cette cote mal taillée"(89).

*
Gervais est un des pseudos d'Henri Frenay pour la France, Charvet est celui que le B.C.R.A. emploie pour le désigner.
88
Frenay, Henri. La nuit finira. Paris Robert Laffont.1973. 573 pages. page 321.
89
Michel, Henri
. Jean Moulin l'Unificateur. Paris Hachette. 1971 248 pages. p. 90.

Par contre Vidal ne tient pas à jouer les figurants (90). Ce n'est pas sa nature. Il a accepté, de grand coeur, de se mettre sous les ordres de Charles de GAULLE; il a reçu sa mission, il l'accomplira; mais voir son rôle amputé, déformé, se voir subordonné à une autorité imprévue, à laquelle ni de GAULLE ni MOULIN ne l'avait formellement soumis, est incompatible avec sa nature. Il en réfère à Max qui comprend le danger d'un bicéphalisme à la tête de l'A.S.

Le danger est réel, puisque à plusieurs occasions, sans en référer à Vidal, Gervais prend l'initiative d'abord de faire des rapports qu'il adresse à Londres, sur l'organisation de l'A.S., de son Etat-Major, sans passer par le général Vidal, puis de critiquer ouvertement celui-ci.

Arrive la fin de 1942. Le Général a tenu à passer à Lyon la journée du lundi 28 Décembre afin d'y prendre connaissance de son courrier, de s'assurer qu'aucun responsable ne l'avait demandé depuis le Week-end prolongé de Noël. Il fait connaître sa présence à MORIN-Forestier. Il repart le Lundi soir à Bourg-en-Bresse en faisant savoir qu'il sera à Lyon le Samedi 2 Janvier.

Ma présence Avenue Leclerc pour la remise du courrier est indispensable. Comme souvent, je prends le train du lundi matin. en compagnie du Général. Une fois ma mission achevée, j'ai l'avantage de déjeuner avec lui dans un restaurant de l'Avenue Berthelot, avant qu'il ne reparte à Bourg.

C'est le Mardi 29 Décembre que Gervais écrit un rapport sur l'organisation de l'A.S., en commençant par ces mots:
"L'absence de Vidal doit durer jusqu'au 2 Janvier. Il est préférable de ne pas attendre son retour pour organiser l'E.M. de l'Armée Secrète".
Remarquable rapport, d'ailleurs, précisant les fonctions qu'au cours des tout premiers mois, Henri FRENAY (Tavernier) désire remplir auprès de Vidal, c'est à dire celle de chef d'E.M. et chef du 3° Bureau, en plus de celles de délégué du Comité de Coordination auprès de Vidal. Certes en cas d'absence il sera remplacé par AUBRAC. Par contre, MORIN-Forestier, qui a été à "Combat" un des premiers lieutenants de FRENAY, prendrait en mains tout le courrier. Il se chargerait alors de tenir la situation de l'A.S., encadrement, armement, liaisons aussi bien entre les membres de l'E.M. qu'avec le S.O.A.M. ou le Comité de Coordination. Il est précisé que Avricourt (AUBRY) de Combat "et son adjoint AUBRAC" Gayet de Libération, Lebailly (J.G.BERNARD) de Combat, rempliront le rôle d'inspecteurs auprès des régions. Ils recevront leur mission de Tavernier(FRENAY), ou à défaut d'Aubrac. Les liaisons seront pour le moment celles de "Combat"(91).

90
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance en France T.3. Op.Cit. p.82.
91
A.N. 72 AJ/65. Fonds MUR. A. N°3 I. Cote 4. Rapport de Tavernier du 29.12.1942. Se reporter à l'annexe 3/16. Est-il besoin de préciser qu'Aubrac n'a jamais été l'adjoint d'Aubry?


Certes, d'après ce projet, on pourrait prédire que l'A.S. serait en grande partie entre les mains du Chef de "Combat" et de ses adjoints, mais surtout le chef de l'A.S. serait pratiquemment exclu. Il ne lui reste aucune initiative. Mais Vidal décidemment ne tient pas à jouer les figurants...!
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2° Constitution des M.U.R.

Lorsque le Samedi 2 Janvier 1943 le général revient à Lyon, il trouve dans son courrier le projet. Dès qu'il rencontre Forestier -il semble que ce soit dans l'après-midi du Samedi- il refuse fermement. Il tient que ce soit par le général de GAULLE lui-même que ses prérogatives soient fixées une fois pour toutes.
Il prend contact avec Max, dès le lundi. La prise en mains par Gervais de l'A.S. par ce biais est fermement écartée. Trop de questions restent en suspens. Le moment est venu d'en référer au général de GAULLE.
Au cours de ce mois de Janvier, Vidal a ressenti le contrecoup de son refus. Il n'a pas assisté à une réunion du Comité de Coordination sans avoir subi les attaques de Gervais. Max et Vidal insistent à chaque réunion pour obtenir la séparation dans les rangs de la Résistance du Politique et du Militaire.
Alors, les critiques de Gervais veulent atteindre Vidal sur sa méconnaissance de la vie des mouvements et des nécessités de la vie clandestine, de la psychologie des militants; il met en doute ses compétences (92).
Vidal a voulu présenter son adjoint, le général DESMAZES (Richard). Cette initiative a été l'occasion de vives critiques des deux généraux de la part de Gervais (93).
Jean MOULIN, depuis de longs mois, doit retourner à Londres. Des entretiens avec le chef de la France Combattante ne peuvent plus être différés. De nombreuses questions restent en suspens: l'extension de la délégation à l'ensemble du territoire, son grand projet: le Conseil National de la Résistance, devant le refus des mouvements de faire entrer au Comité de Coordination les partis politiques, même rénovés (94). Vidal accompagnera Max. Par Sif et Sif bis le S.O.A.M. est chargé de la réalisation du voyage.

Mais un évènement intervient, une victoire de la patience de Max, qui lui apporte une grande satisfaction, à lui comme aux Résistants de la Zone Sud: L'Union des Mouvements de Résistance. Il s'agit là d'une grande étape vers l'unification de toute la Résistance française, voire son unicité. Le Mardi 26 Janvier 1943 à Miribel, dans la maison de la famille DESCHAMPS, le Comité de Coordination devient le Comité Directeur des Mouvements Unis de Résistance (M.U.R) ou "Directoire".

92
A.N.: 72 AJ/46: Fonds Combat. A.I N°2.
93
Noguères, Henri. Opere Citato. T.3. p.173.
94
Hostache, René. Le général de Gaulle, Jean Moulin et le C.N.R. Paris La Bruyère. 1989. 269 pages. page 64.


Disons-le, la constitution du Comité Directeur est aussi une grande date pour certains Mouvements qui pensent trouver en ce "Directoire" de la Zone Sud une relative émancipation vis à vis de l'autorité gaulliste.
FRENAY et d'ASTIER, alliés pour la circonstance, le ressentent ainsi. J.P. LEVY juge constructive l'union sous la présidence de Max (95).
Car la présidence en est toujours donnée au délégué du Comité de Londres. Mais chacun des trois représentants des grands mouvements prend une responsabilité particulière, qui veut être un pouvoir et non une simple représentation: FRENAY devient Commissaire aux Affaires Militaires, d'ASTIER, Commissaire aux affaires Politiques, Jean-Pierre LEVY Commissaire aux Renseignements, à la Sécurité, et aux Moyens Matériels.
Des Comités Régionaux sont organisés sur le même modèle.

Quant à l'Armée Secrète, le Directoire prétend en prendre les destinées en mains. Vidal dépendrait de ses décisions. Il lui serait entièrement subordonné (94-b). Donc, de ce fait, le Commissaire aux Affaires Militaires, c'est-à-dire Gervais souhaiterait être vu comme une sorte de Ministre de la Guerre (96), et ainsi commander l'Armée Secrète de facto, et non pas comme un simple président de la Commissission Parlementaire de la Défense nationale ce qu' envisagerait volontiers Vidal.
Rappelons que jusque là, le Général DELESTRAINT a conscience de dépendre directement du Général de GAULLE, uniquement par l'intermédiaire de son représentant en France, Jean MOULIN. Jusqu'à nouvel avis, il ne se plie pas à ce nouvel état de choses. Il ne l'acceptera que sur l'avis du Comité National Français et de son chef, de GAULLE. On retrouve ainsi la dualité de commandement de l'A.S. que veulent éviter Max et Vidal.
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3°- L'urgence: se rendre à Londres

Ainsi, le voyage à Londres devient indispensable. Max voit ajouter à ses propres motifs ceux de Vidal qu'il fait siens. Il s'est fait le défenseur du chef de l'Armée Secrète devant la collusion Gervais-Bernard. Il réfute les accusations continuelles portées contre celui qui, à ses yeux, représente le commandement légitime de l'A.S. de la France Combattante. Certes, le Général a des difficultés à s'adapter à la vie clandestine, mais celà importe peu à Max, puisque Vidal est destiné à rester à un niveau tel qu'il ne doit pas avoir de contacts constants ni avec les cadres subalternes ni avec la troupe (97).
Il serait souhaitable que le Général puisse se reposer sur son entourage, sur les membres de son Etat- Major et demeurer inconnu du plus grand nombre.

94-b
Hostache, René. Ibidem. page 64.
95
Veillon, Dominique. Le Franc-Tireur. Paris Flammarion. 1977. 397 pages; p.125.
96
Interwiew de Mr Raymond AUBRAC: lettre du 13 Novembre
90. 97
Se reporter à la Première Partie.


Cependant, Max le sait-il ? L'Etat-Major du Général est constitué de nombreux membres de "Combat". Certes on y trouve des hommes comme Galibier, lui qui a compris à la fois le bénéfice essentiel que l'A.S. retire de son appartenance à la France Combattante, et la valeur du Général Vidal, même s'il s'assimile mal à la vie clandestine. Par contre, le poste de Chef d'Etat-Major est tenu par MORIN-Forestier, homme de grande valeur, intelligent et compétent, mais dont la fidélité à Gervais ne lui permet pas de garder toute l'impartialité lucide désirée dans le service qu'il doit au Chef de l'A.S., puisqu'il informe son ancien chef d'au moins certaines décisions que prend le nouveau (98).

Ainsi, en cette fin du mois de Janvier, pour Vidal, les véritables motifs de ce voyage comportent plusieurs volets:
1° Connaître de façon précise quelles sont ses pouvoirs; de quelle autorité dépend-il ? Puisque les mouvements de Résistance ont reconnu l'autorité du Général de GAULLE, donc du Comité National Français, dépend-il, lui Vidal, directement de de GAULLE ou bien des M.U.R.? L'Armée Secrète est-elle l'Armée Secrète des Mouvements Unis de la Résistance, ou celle de la France Combattante, intégrée à l'ensemble des Forces alliées ?
2° Puisqu'il est question d'étendre la mission de la délégation à l'ensemble du territoire métropolitain, est-ce le moment d'envisager la même extension pour l'Armée Secrète ? Ceci pourrait aplanir bien des difficultés en Zone Sud.
3° Le nouveau problème que pose le S.T.O., l'apparition des maquis, qui sont appelés à s'intégrer à l'A.S.
4° L'armement pour lequel l'A.S. est entièrement dépendante des alliés, puisque la récupération des armes camouflées s'est soldée définivement par un échec.
5° L'encadrement, les officiers de l'Armée d'Armistice se dirigeant surtout vers l'O.R.A., au moment où la rivalité Giraud-de Gaulle est aiguë.

D' autres raisons, tel le problème de l'Action Immédiate, allaient se préciser d'ici le mois de Février, pour entreprendre l'aventure d'un transport aller et retour en Lysander du délégué du Général de Gaulle en France et du chef de l'Armée Secrète.
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4° Contacts de l'O.R.A. avec les M.U.R.

Du mois de Novembre 42 à Février 43, l'O.R.A. essaye en vain de négocier avec le Comité de Coordination, puis avec les M.U.R.(99-a). Le Général Vidal tente d'entrer en rapport avec l'E.M. de l'Armée d'Armistice puis de l'Organisation de Résistance de l'Armée. L'armement, les cadres sont au centre des préoccupations. Quelques résultats sont obtenus (99-b). Le Général LENCLUD, rencontre séparément les Généraux Vidal et Richard. Aucune suite valable immédiate n'est alors donnée.

98
Frenay, Henri. La nuit finira. Op. Cit. p. 321.
99-a
Passy, Colonel. "Souvenirs" T.3. Op.Cit. p.22.
99-b
A.N. 72 AJ/182. Fonds B.C.R.A.(A.S). Se reporter Annexe 3/17 et A.N. 72 AJ/36. A.I. N°4.
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5° Départ pour Londres manqué

Il est entendu que l'enlèvement de Max et de Vidal doit se faire dans la nuit du 26 au 27 Janvier, sur le terrain "Courgette" à l'ouest de Lons-le Saunier, à 1 km au N/NE de Courlaoux (100). Etant passés par Villevieux, ils sont amenés au terrain alors que les deux Lysander sont déjà repartis. En fait, le message "le Castor foulera la neige deux fois" annonce l'arrivée de deux Lysander, et de celui de Hugh VERITY en réserve. Or celui de McCAIRNS est rappelé avant l'atterrissage, sans doute du fait d'une dégradation des conditions méteorologiques (101). Ainsi, nos deux voyageurs sont ramenés à Villevieux où ils finissent la nuit chez les dames BARBEROT.
C'est le lendemain que le Général tient à se rendre à la messe du village malgrè les remontrances d'une des dames le prêtre passant pour être pétainiste.
Un câble, le 27, demande à Londres s'il convient d'attendre sur place un nouvel atterrissage. Un message leur parvient le Jeudi 28 les informant qu'aucun atterrissage ne peut avoir lieu avant mi-Février (102). Ils regagnent Lyon.
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6° L'idée du Vercors

Pierre DALLOZ raconte qu'aux Côtes de Sassenage, un jour de Mars 1941, il était avec son ami Jean PREVOST en train d'abattre un noyer mort dans sa prairie, lorsqu'en se tournant vers les rochers il pense tout haut: "Il y a là une sorte d'île en terre ferme, deux cantons de prairies protégées de tous les cotés par une muraille de Chine; les entrées en sont peu nombreuses toutes taillées dans le roc. On pourrait les barrer, lâcher des bataillons de parachutistes, puis le Vercors éclaterait dans les arrières de l'ennemi..."(103).
En Novembre 1942 après l'invasion de la Zone Sud, Pierre DALLOZ reprend son idée, écrit quelques pages, et part à Lyon voir Yves Farge de Franc-Tireur qu'il connait. Il le trouve au journal "Le Progrès". Celui-ci lui parle d'un certain "Max" à qui il faut montrer cela...

100
Photographie d'un Lysander sur le terrain de Courlaoux: Août 1990. Voir annexe 3/18.
101
Verity, Hugh. Nous atterrissions de nuit. Paris France-Empire. 1982. 373 pages. p. 52 à 54. et 317.
102
Grâce au Colonel Paul Rivière nous possédons le texte de ce dernier télégramme: Voir annexe 3/21.
103
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Paris Fernand Lanore. 1979. 310 pages. p. 33-34.


C'est à Grenoble qu'Yves FARGE revoit Pierre DALLOZ, le 31 Janvier. Il lui apprend que Max "est emballé" par son projet, et lui remet une subvention (104). Yves FARGE lui transmet la consigne de Max: "Il faut que vous preniez contact avec Vidal, mon secrétaire vous indiquera le rendez-vous".
Dalloz prend contact avec le Commandant POURCHIER, puis avec le Capitaine LE RAY, évadé du fort de Colditz, ce qui constitue une "admirable première" pour cet alpiniste chevronné. Le jeune capitaine apporte son accord, convainc trois lieutenants, COSTA de BEAUREGARD, JEANNEST et REGNIER qui entament sur le champ l'instruction des jeunes maquisards. Le Capitaine LE RAY entrevoit immédiatement le point de vue stratégique en se basant sur les données de DALLOZ (105). Tout sera mis au point ultérieurement. Le plus urgent est d'accueillir, loger, nourrir les premiers réfractaires.
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7° L'Opération "Les Montagnards".

Le Mercredi 10 Février, journée chargée, sinon historique. Le rendez-vous, entre FARGE et DALLOZ d'une part, et "Alain" (CORDIER) d'autre part, est fixé à midi dans la salle des pas perdus de Perrache. Alain leur apprend que Vidal les attend à Bourg en Bresse à l'arrivée du train qui part de Lyon à 16h20.

Ce même 10 Février a lieu à Collonges-au-Mont-d'Or chez Martin-Chauffier une réunion du Directoire des M.U.R. Vidal y est convoqué puisqu'il sera question de l'organisation de l'A.S. Dès le début de la réunion, Max s'approche de Vidal et à mi-voix lui fait savoir que le départ pour Londres est prévu dans la nuit du Jendi 11 au Vendredi 12. Rendez-vous est donné dans l'après-midi du Jeudi 11 à Lons-le-Saunier. Dès les premiers mots, l'atmosphère de la réunion se tend devant les attaques de Gervais contre Max au sujet du montant de la mensualité de Février, et quelques griefs envers Vidal, ce qu'il n'apprécie pas du tout (106).
Ce n'est pas pour cette raison qu'il s'esquive dès qu'il le peut. Je le vois arriver au 4 Avenue Leclerc; il prépare en hâte sa valise en me donnant quelques consignes. Il m'avertit qu'il ne reviendra pas à Lyon avant son départ pour Londres; le Capitaine GASTALDO passera me voir à plusieurs reprises pendant son absence; il convient de suivre ses consignes. Le Général prend le premier train à destination de Bourg; je l'accompagne à Perrache.

La nuit est déjà tombée lorsque le train amenant FARGE et DALLOZ entre en gare de Bourg-en-Bresse. Il est entendu qu'un des deux hommes tiendra à la main un numéro de "Signal", hebdomadaire allemand en langue française.

104
Les 25.000 frs que Max a remis le 28 Janvier: voir p.
105
Dalloz, Pierre. Op. Cit. p.43-52.
106
Est-ce en revenant de cette réunion ou d'une autre que le Général, irrité, me dit:
"J'accepte volontiers les conseils, mais jamais les reproches lorsqu'ils sont tendancieux". ?


Ils doivent se placer devant l'octroi. Ils ont bien la description de celui qu'ils savent être Vidal. Ils le voient arriver. Ils se présentent sous leurs pseudonymes. Ensemble, ils descendent l'Avenue Alsace-Lorraine tous les trois en devisant de choses et d'autres, comme trois amis, et entrent au N°15 de l'Avenue, à coté du fameux patissier Nivon, dont Pierre DALLOZ se souvient depuis son enfance (107). Ils montent au premier étage, entrent dans les bureaux des Assurances "l'Union". En fait, Charles FORNIER, l'ami du Général, a laissé à sa disposition les locaux de son agence d'Assurances pour une telle rencontre.
Mais dès la porte d'entrée s'est glissé derrière les trois hommes un quatrième resté jusque là dans l'ombre de la rue. Dans la salle du premier étage, il se présente, le "Général Richard", l'adjoint du "Général Vidal". Il s'agit du Général de Division DESMAZES, déjà amplement cité, dont la détermination, la droiture, l'intégrité sont bien connues (108).
Une fois installés, Pierre DALLOZ présente des documents, son rapport, une carte, des photographies, et il parle, il parle de son projet qu'il a mis au point avec l'aide du Capitaine LE RAY: pourquoi le Vercors ? forteresse naturelle à condition de respecter certains impératifs:
"La mission des maquis serait de vérouiller les accès du plateau pendant deux ou trois jours, de protéger une invasion du Vercors par les airs, d'accueillir les éléments aéroportés, de les conduire à leurs positions en vue de raids immédiats et puissants en direction de Grenoble et Valence. Ainsi serait coupée la retraite ennemie. Le succès d'un tel plan [suppose] la surprise et le choix judicieux de la date d'intervention, dans les jours qui [suivent] un débarquement sur les côtes de Provence" (110).

Le général Vidal prend des notes, pose des questions, car, lui homme du Nord, ne possède du Vercors que des connaissances livresques. Il veut connaître les points d'accès, demande qu'on lui montre la carte. Certes il n'a pas la possibilité de se rendre sur place. Il confie à ses compagnons qu'il va partir pour Londres très bientôt et désire emporter les documents de DALLOZ:
"Un mouvement de Résistance est-il concerné ?" demande Vidal, Franc-Tireur! faisons-lui confiance, mais le projet doit rester strictement militaire. On appelera ce plan "Les Montagnards". Il sera présenté à Londres et s'il est retenu un message vous informera de tout mettre en oeuvre. Ecoutez la B.B.C. chaque soir, à la fin de ce mois ou au début de Mars. En attendant, constituez une équipe et mettez-vous au travail (111). A mon retour, nous reprendrons contact, et je me rendrai sur place".

107
Dalloz, Pierre. Op.Cit. p.56.
108
Le présent récit est complété par mes souvenirs personnels, ayant contribué en partie à l'organisation de cette rencontre.
109
Vial, Pierre. La Bataille du Vercors. Paris Presses de la Cité. 1991. 301 pages. p. 23.
110
Dalloz, Pierre. Op.Cit. p.52.
111
Le Ray, Général Alain. La Résistance du Vercors. in Le Pionnier du Vercors. Supplément au N°71. Juin 1990.


Le Général Richard partage entièrement l'avis de son ami Vidal. Ce projet est séduisant, mais il faut connaître l'avis de Londres, car l'infrastructure du plan ne peut être mise en valeur que si elle est soutenue par la logistique militaire.

La chaleur des poignées de mains au moment de la séparation de ces hommes témoignent de leur estime mutuelle, du respect et de la satisfaction que ressentent les deux civils pour ces officiers généraux, leurs ainés, qui ont su les écouter sur leur projet purement militaire.

Voilà pour le général Vidal une raison supplémentaire de se rendre à Londres, un sujet de plus à présenter au B.C.R.A. et au Général de GAULLE. Dès le lendemain, jeudi 11 Février, dans l'après-midi, Vidal a rendez-vous à Lons-le-Saunier avec Max.
Il y sera.
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QUELQUES REMARQUES. (3/II.)

A- Le danger de la dualité de commandement.

Le conflit qui est en train de prendre corps en ces tout derniers jours de 1942 n'a qu'un nom: la dualité de commandement. - Si l'Armée Secrète est uniquement celle des Mouvements Unis de Résistance, le Général Vidal est subordonné uniquement au Directoire. Le pouvoir réel est entre les mains du Commissaire aux Affaires Militaires, Henri FRENAY. Depuis fin Octobre, il veut opposer son pouvoir à celui de de GAULLE, en qui il ne veut voir qu'un "symbole". Il a espéré que Vidal ne ferait pas le poids devant la force de "Combat", magnifique organisation, si bien installé. Les principaux responsables des Etats-Majors, national et régionaux, sont entre les mains des hommes du chef de Combat. La plupart d'entre eux n'ont qu'un souci, celui de la lutte contre l'Allemand, mais tous les anciens de "Combat" ont l'habitude d'obéir à Charvet, et c'est tout naturellement qu'ils continuent de le faire.
Charvet, d'ailleurs, en cette fin de 1942 et début 1943, prend des initiatives d'organisation et de commandement sans en référer à Vidal. Il demande à Méchin (MORIN)), un de ses lieutenants,, d'établir des rapports sur l'organisation de l'Etat-Major de l'A.S., sur les Etats-Majors régionaux, sur la mission des Inspecteurs (120), en dehors de Vidal, quitte à lui montrer le travail une fois terminé.
Si le premier rapport prévoit de demander l'avis de Vidal, il ne l'inclut pas dans l'organisation de l'Etat-Major.

Par contre, Vidal s'en tient uniquement à la seule subordination acceptée, le pragmatisme militaire de haut niveau, l'articulation à l'Etat-Major interallié par l'intermédiaire de de GAULLE, donc par celui de son représentant sur place, en France, Max. Et lorsqu'on lui conteste son pouvoir, il se tourne vers ce délégué lequel partage son point de vue. Il est convaincu de l'importance de l'entité de la France Combattante, c'est-à-dire de toute la Résistance Française, extérieure et intérieure.

Devant les conflits renouvelés, à l'occasion de tout prétexte, et particulièrement d'une inexpérience de la clandestinité, Vidal s'exprime,
1° pour déplorer de constater que certains Résistants en arrivent à se tromper d'adversaires,
2° pour préciser qu'il est ouvert à tout conseil donné dans un esprit de coopération constructive, mais refuse tout reproche dans un contexte d'agréssivité,
3° pour décider de référer cet état de choses au plus haut niveau, afin qu'une fois pour toutes il soit précisé qui détient le commandement de l'Armée Secrète, et quels en sont son pouvoir et ses limites.

120
A.N. 72 AJ/65. A.I.: N°3 Rapports divers: Cotes 4, 5 à 8. 11. 12, 21, 139 etc...
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B- La sécurité.

On est étonné que dans la grande quantité de ces rapports, il ne soit pas davantage question de sécurité. Le cloisonnement des services, certes, est un souci réel.
Il est cependant regrettable que les archives de l'Armée Secrète, qu'ont pris en mains les anciens reponsables de "Combat", et en premier lieu Forestier, aient été si légèrement protégées. Leur très rapide découverte en Mars par la police de Vichy, dont le zèle n'était pas cependant la qualité première, a été fort lourde de conséquences. Ces mêmes archives comportaient, entre autres documents, tous les rapports dont il est question ci-dessus. Nous aborderons ce sujet plus loin.

En dehors de la sécurité des documents, la sécurité des personnes est tout aussi négligée.
Il est surprenan que la sécurité des personnes de Max, représentant du Général de Gaulle et de Vidal, chef de l'Armée Secrète, n'aient pas été prises immédiatement en charge par les Mouvements de la Zone Sud. Les officiers du B.C.R.A. parachutés en France auraient peut-être dû en avoir eu le souci; mais ils étaient bien trop peu nombreux pour entreprendre une telle garde. Ils ne pouvaient organiser une protection efficace sans passer par les mouvements. Ceux-ci étaient habilités à organiser une surveillance autour des chefs de la Résistance française, au moins lors des rencontres importantes.
Lors du premier voyage de Vidal en Zone Nord, certains Résistants seront émus de constater que Vidal ne bénéficiait d'aucune protection réelle, et son mouvement s'organisa pour la lui fournir. Mr Beuchon de "Ceux De La Libération" écrit :
"Notre réseau a apporté à Vidal ce qui lui était nécessaire, car il était démuni de tout et peu habitué à la vie clandestine dont nous avions deux ans d'expérience". (121).

Il semble bien que Max ait eu le souci de la sécurité de Vidal, lorsqu'il lui impose de ne pas se déplacer dans les régions, pour inspecter les diverses formations de l'A.S. Cette mesure sera sans doute assouplie à la fin du printemps 1943, en prévotant d'ailleurs une protection.

Malheureusement, Vidal fut dépourvu de cette couverture à Paris le 9 Juin. Cependant il n'est pas possible d'en faire grief au C.D.L.L., qui a été victime d'une grande rafle a cette époque. Quoiqu'il en soit, le souci d'assurer la sécurité d'un chef est plus constructif que le fait de l'accabler de reproches.

121
Lettre personnelle de Monsieur Pierre Beuchon, du 9 Septembre 1987.
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C- Les Contacts avec l'O.R.A.
Il a existé une certaine différence dans les rapports avec l'O.R.A. Certes, l'Organisation de la Résistance de l'Armée est née et a pris son essor depuis le 11 Novembre 1942 et particulièrement quelques semaines plus tard, à partir de la démobilisation forcée de l'Armée de l'Armistice, le 27 Novembre. De ce fait, bien des officiers se ralliant à l'O.R.A. avaient auparavant misé sur le prétendu double jeu de Pétain. Ils avaient été déçus et souhaitaient vraiment la victoire des Alliés. Ayant gardé un certain contentieux vis à vis des Britanniques et de de Gaulle, ils voyaient en la présence en Afrique du Nord des armées américaines soutenant Giraud une solution favorable à leurs aspirations.

Ainsi, en France métropolitaine s'installait une Armée Secrète giraldiste, face à l'Armée Secrète gaulliste. Vidal, quant à lui, n'a jamais varié dans ses opinions: la légitimité gaulliste est la seule qui puisse s'installer en France, qu'elle soit politique ou militaire. Cependant il n'y mettait aucun manichéisme ni aucun souvenir rancunier. L'armée secrète aurait besoin de bonnes volontés, de cadres et d'armes. Il convient de s'entendre sans vouloir cependant perdre son identité gaulliste.
Les rapports des deux "armées secrètes" suivront la courbe des rapports entre de Gaulle et Giraud, l'Armée Secrète gaulliste aura sans doute finalement la suprématie, mais sans triomphalisme dominateur. Ces formations sont appelées à lutter ensemble contre l'ennemi commun, ayant besoin l'une de l'autre. Certes le passé, les années 40-42 ne seront pas si facilement effacées. On retrouvera les mêmes problèmes, et la même fusion finale, entre les F.F.L., qui tiennent à garder leur véritable différence, et l'Armée d'Afrique.

La légère différence des M.U.R., par rapport à l'O.R.A. réside dans ce rejet initial de tout contact avec ces officiers, dont certains, il est vrai, avaient été vichystes (122). Les rapports se feront ultérieurement plus sereins. Finalement, une seule et unique Armée Secrète, les Forces Françaises de l'Intérieur, luttera pour la libération du territoire. Malheureusement le Général DELESTRAINT ne sera plus là pour la commander.

122
Passy, Colonel "Souvenirs" T.3. page 22.
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D- L'Attitude de Gervais

Henri FRENAY est un chef particulièrement apprécié des siens. Il a été, pour la Zone Sud le premier à organiser un Mouvement dont la structure est son oeuvre. Il est un organisateur. Il en donne la preuve encore lorsqu'il établit avec MORIN-Forestier des rapports, des plans remarquables.
Devant le refus des chefs des autres mouvements de le voir à la tête de l'A.S., il a accepté de présenter, lui-même, à Londres, le général DELESTRAINT. A-t'il vu en lui le "figurant", celui qui n'est là que pour "inaugurer des chrysanthèmes", comme dira bien plus tard Charles de GAULLE.
C'est possible.
Un autre facteur intervient. L'attitude d'Henri FRENAY semble avoir changé à Londres fin Octobre, début Novembre 1942. Elle s'est durcie à la suite des conférences. Lorsqu'immédiatement après son arrivée, il entre en contact avec le général de GAULLE, il l'a admiré, il le dit lui-même. Et puis, devant l'opposition d'Emmanuel d'ASTIER, devant la rigueur du B.C.R.A., il voudrait retrouver les siens, son mouvement, les formations, tout ce qu'il a créé, "son enfant". Cet enfant, il va le laisser à d'autres, il en prend alors conscience. Au Général de GAULLE il ne peut en faire grief, il est trop grand. La réponse qu'il lui a été faite au cours de ce repas célèbre est sans appel.
Mais une fois de retour en France, ses interlocuteurs, les représentants de de GAULLE, Max et Vidal, seront d'autant plus à sa hauteur que lui sera entouré des siens; ils seront certainement plus vulnérables à ses griefs, plus accessibles à ses doléances, mais aussi peut-être plus disposés à lui accorder par le biais du Comité de Coordination de retrouver le commandement effectif de l'Armée Secrète.
Les séances ont montré qu'après avoir concédé à Gervais le poste de représentant de ce Comité auprès de Vidal, elles ont été presque toujours orageuses, du moment où Max s'opposa et imposa son autorité en vue d'une Résistance véritablement articulée aux Alliés par l'intermédiaire de de GAULLE.
Quelles motivations ont amené Gervais à vouloir écarter Vidal du commandement de l'A.S., en l'accablant de ses reproches, sans lui avoir prodigué de véritables conseils, tout au moins au cours de cette période ? Pourquoi, lui héros de la Résistance, qui avait touché à la gloire, a-t'il poursuivi constamment Max et Vidal de ses griefs, le plus souvent calomnieux, jusqu'après leur arrestation, jusqu'après leur mort héroïque, même par des ouvrages parus après la disparition de de GAULLE ? C'est uniquement le sentiment humain, le ressentiment d'avoir dû abandonner ce qu'il avait conçu, bien que ce fut pour une fin essentielle, et l'amertume de devoir renoncer au commandement de l'Armée Secrète.
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III- LONDRES

A- LES PREPARATIFS DE LA RENCONTRE.

1° A Londres.

Les motifs de ce voyage ont donc été exposés. Ils sont nombreux. Parmi eux, ressort le souci de de GAULLE, de Jean MOULIN, de DELESTRAINT, d'étendre l'autorité des délégués, civil et militaire, sur les deux zones, soit sur l'ensemble du territoire métropolitain. D'autres motifs apparaîtront sur place !
En ce mois de Février 1943, le B.C.R.A. par l'intermédiaire de Max connait fort bien l'atmosphère de la Résistance en Zone Sud mais l'ex-zone non occupée reste encore peu connue jusqu'à l'arrivée à Londres de Christian PINEAU de Libération-Nord. Même depuis, il subsiste encore des zones d'ombre sur nombre de mouvements de Résistance, sur l'étendue de leur influence, sur leur détermination, sur la possibilité de fusion de leurs groupes paramilitaires, sur leur armement éventuel.
Une mission du B.C.R.A. (Arquebuse-Brumaire) va être envoyée en Zone Nord, afin d'entrer en contact avec les dirigeants des mouvements. Elle sera formée de trois hommes dont l'importance n'est pas mince.
Deux français: le chef du B.C.R.A.: le Commandant Passy, sera accompagné de son adjoint, Pierre BROSSOLETTE, dont la carrière politique a pris fin par son option totale au gaullisme, et son détournement des partis. Le nom de cette mission, "Arquebuse-Brumaire", est formée des pseudos de ces deux chefs du B.C.R.A. BROSSOLETTE d'ailleurs part d'abord, le 27 Janvier, par le Lysander du Lt-Colonel PICKARD.
A la mission se joint un officier britannique ayant longtemps habité en France, désigné par le S.O.E., parlant le français sans le moindre accent, et même l'argot (112); il apportera une contribution intelligente et courageuse à cette mission, et plus tard un témoignage précieux.

L'ordre de mission que le Général de GAULLE signe le 9 février 1943 fixe les buts de cette expédition clandestine en Zone Nord: ils concernent le fonctionnement des réseaux de Renseignement; les contacts avec les mouvements en vue de la "coordination" de l'action militaire de cette zone et entre les deux zones; la constitution d'un Comité directeur "chargé de mettre au point toutes les questions civiles" (113).

112
Passy, Colonel. Souvenirs. T.III. Missions Secrètes en France. Paris. Plon. 1951. 300 pages. p. 74.
113
Passy, Colonel. Ibidem. p. 63.


Le Général de GAULLE tient beaucoup à ces rencontres; voilà quatorze mois qu'il attend ce moment où il va retrouver celui qui le représente. Il a regretté qu'il n'ait pu être "ramassé" en Septembre pour participer aux conférences de Londres. Voilà près de quatorze mois que ces deux hommes se sont quittés.
En ce qui concerne DELESTRAINT, ce sont aussi des retrouvailles. Ils se sont quittés début Juin 1940, après Abbeville. Mais ce ne seront pas des souvenirs d'anciens combattants qui seront évoqués, mais le rôle de l'A.S., son armement, ses cadres, les obstacles que Vidal rencontre, la confirmation et la limite de ses pouvoirs, l'essor des maquis avec en exemple celui du Vercors, seront à l'ordre du Jour.
Passy de son coté attend Jean MOULIN avec impatience. On sait à Londres les difficultés rencontrées par le délégué en France, comme par Vidal (114-a). Le départ de Passy (Mission Arquebuse-Brumaire) aura lieu pendant le séjour à Londres de Max et de Vidal. Passy regrette de ne pas pouvoir assister à toutes les conférences.
Sa présence à Londres sera prolongée de façon inattendue du fait d'un faux départ. Le même jour où de GAULLE signe l'ordre de mission de Passy, il écrit une lettre à MOULIN par laquelle il élargit ses pouvoirs et lui signifie toute sa satisfaction. La lettre est confiée à Manhès qui prend le Lysander piloté par McCairns pour revenir en France.
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2° En France

Les télégrammes entre le B.C.R.A et le S.O.A.M. en France s'échangent depuis la fin de Janvier, afin d'établir l'enlèvement de Rex et de Vidal. On sait qu'un câble avait annoncé que l'enlèvement de "REX et DELE" était impossible avant la nuit du 14 au 15, avec un accord pour le message :"Je suis seule ce soir", au terrain Euréka.
Ce message est bientôt infirmé par un autre télégramme du B.C.R.A, parti le 7 Février, avertissant en même temps l'imminence d'une rafle de la police, ces jours prochains, dans la région lyonnaise; il prévient que la Royal Air Force accepte une opération de Lysander sur le terrain Bouc, prêté à Kim (Paul SCHMIDT) par Pal (AYRAL). Par contre les opérations suivantes à partir du 14 se feront sur le terrain Léontine, (près de Villevieux au nord de Lons-le-Saunier), d'autres peut-être à Courgette (Courlaoux) peut-être à Izard (115).

C'est ce message qui a mis en alerte Max et Vidal par Sif (FASSIN), qui leur demande de se rendre le 11 à Lons-le Saunier. Ils doivent se retrouver au départ du Car pour Bletterans. C'est Bob FORNIER qui emmène le Général de Bourg à Lons dans une camionette à gazogène de la Brasserie Régionale (116).

114
Passy, Colonel. Ibidem p.40.
115
Textes des Câbles N° 58 et 62 expédiés par le B.C.R.A. à Sif. ( documents de mr Paul Rivière). Se reporter à l' Annexe 3/21.
116
Interwiew de Bob Fornier, le 14 Septembre 1988.


Nos deux voyageurs prennent donc le car et descendent à Villevieux, où Monsieur MOLARD les attend et les conduit à la fromagerie. Là un repas leur est préparé. A l'heure où la nuit est bien tombée et le village parfaitement désert, ils sont emmenés discrètement au "château" des trois dames BERGER0T (117). Le général leur offre à chacune un bouquet de violettes.
En attendant une décision, Max et Vidal restent au château. Max a découvert la bibliothèque et il se plonge dans la lecture des "Essais" de Montaigne (118). Bien entendu, ils écoutent les émissions de la B.B.C. et les messages. Mais il ne semble pas à ce moment que l'opération puisse avoir lieu avant le 14.

Un nouveau télégramme du B.C.R.A., le N° 69, parvenu à la connaissance de Sif le 12 Février au matin informe qu'une opération Lysander double -avec deux Lysander- est prévue au terrain Léontine ( celui de Ruffey près de Villevieux) à la lune de Février. Le message de la B.B.C. doit comporter impérativement le nom de "Maman" et le nombre "28". Cela voudra dire que l'opération aura lieu la nuit suivante. Le même câble donne aussi le programme pour le mois de Mars et pour le mois d'Avril (119).
Mais Max et Vidal auraient été informés que rien ne se passerait avant le 13, le premier quartier de lune apparaissant seulement le 12.
Ils retournent vers Lyon, mais s'arrêtent à Miribel chez Monsieur et Madame DESCHAMPS. Ils connaissent bien la maison où s'est tenue dix sept jours auparavant la réunion constitutive des M.U.R. Ils sont fourbus de fatigue et de froid. Un bon repas préparé par la maîtresse de maison les restaure, suivi d'un Kirsch de St Bon-Tarentaise. Max demande à Madame DESCHAMPS d'écouter les messages de la B.B.C.
"S'il y a le nombre 28 c'est pour moi", lui précise-t'il. Ils s'endorment chacun de leur coté.
Bientôt, elle les réveille: elle vient d'entendre à la radio anglaise le message :" La maman de Léontine a fêté ses 28 ans!".
Ils se lèvent en hâte et peuvent prendre le car qui a un arrêt juste en face de la maison Deschamps et qui les emmène à Lons-le Saunier (119).

117
Les trois soeurs, dont l'ainée était Madame veuve Wurtz, ont témoigné d'un dévouement sans faille au cours de l'occupation allemande.
Une plaque commémorative sur le "Château", qui est surtout une fort belle vieille maison cossue du XIX° siècle, fait état des deux principaux pensionnaires des lieux, Jean Moulin et le général Delestraint.
118
Lettre-témoignage de Mr Robert Chatot de Nance-Bletterans.
119
Câble du B.C.R.A. N°69. à Sif. Se reporter à l'Annexe 3/21-b.
120
Témoignage de Mr Deschamps: A.N. 72.AJ/233. N°12. Les autres témoignages ne font pas mention de ces trajets aller-et-retour entre Villevieux et Miribel, Il apparait que la version de Mr Deschamps soit la bonne, puisqu'il fait mention du texte du message B.B.C. qui correspond tout à fait à celui du câble N°69, authentique.
On y retrouve les mots "Maman", "Léontine" et le nombre "28". Si Madame Deschamps a bien entendu ce message à la B.B.C., il s'agit donc bien de la seconde tentative de départ, soit celle de Février.
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3° Le départ.
(Opération Porpoise/Prawn/Gurnard)

Ainsi, il est établi que nos deux voyageurs ont pu revenir à Villevieux dans la journée du 13 Février et prendre les Lysander dans la nuit du Samedi 13 au Dimanche 14, ce qui confirmerait la version de la R.A.F.(121).
Ils sont amenés dans la nuit au lieu-dit, "La Grange de Paille" à 2 km au S/SO du village de Ruffey/Seille.
Le terrain a été rebaptisé récemment "Arc-en-Ciel" (122), mais le nom de "Léontine" lui est resté au moins pour le message B.B.C. du 13. Le responsable de l'opération est Sif B. Trois passagers sont prévus au départ: Max, Vidal et Me KALB (Jacques d'Alsace). Celui-ci est absent. On ne peut pas l'attendre.
Le temps n'est pas fameux, mais bien meilleur cependant que les jours précédents où les vols ne furent pas autorisés.
Les feux sont allumés sur le terrain, en forme de "L" renversé. Sif B. s'affaire en essayant de faire le moins de bruit possible.

Trois Lysander arrivent au dessus de Ruffey / Seille:
-le premier piloté par le Lt VAUGHAN-FOWLER, atterrit normalement; après avoir déchargé le courrier, et sans doute Kim.A. Selon Paul RIVIERE, le Général Vidal monte dans l'appareil. Il semble qu'il y ait eu un autre passager (122).
-le deuxième Lysander piloté par le Lt McCAIRNS amène en France au moins le colonel MANHES, et sans doute Richard HERITIER. Lorsque le colonel MANHES venant de remplir à Londres une mission donnée par Max, le croise, il lui demande de ne pas partir mais lui remet la lettre de de GAULLE. BOUTOULE intervient énergiquement, sans perdre de temps, prend MOULIN par les épaules et l'engouffre dans l'avion qui décolle aussitôt, laissant MANHES mécontent. Quoiqu'il en soit, Max n'aurait pas manqué son départ pour Londres qui s'avérait tellement capital (123). Il décolle à son tour.
-le troisième Lysander est piloté par le Cdt Hugh VERITY lui même. Il n'atterrira pas. Cet appareil reste en réserve en cas d'un incident toujours possible. Il tourne autour du terrain pendant les opérations de ramassage (124). Il repart après le décollage de l'appareil de McCAIRNS.

Les trois appareils regagnent leur base sans aucun problème notable.
L'opération Porpoise/Prawn/Gurnard est terminée (125).

121
Verity, Hugh. Nous atterrissions de Nuit. Paris France-Empire. 1988. 373 pages. p.114 et 317.
122
Verity, Hugh. Ibidem. Note 3 du Chapitre 6. p.378.
123
Moulin, Laure. Jean Moulin. Paris Presses-de-la-Cité. 1982. 380 pages. p. 294-295.
124
Verity, Hugh. Ibidem. p. 317, et récit de Mr Chatot. (lettre du 15 Janvier 1992).
125
Traduction: opération Marsouin, Crevette et Gournard. (Verity)
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B- RETROUVAILLES ET TRAVAIL.

1° Bien arrivés.

Il était entendu, avant le départ de Max et de Vidal, qu'un message B.B.C. serait diffusé dès leur arrivée à Londres. Le texte convenu était primitivement: "Tout va bien entre cour et jardin" devant être compris par Melle Laure MOULIN, par analogie avec la phrase émise lors de son premier voyage: "Monsieur Delacour se porte bien".
En dehors d'Alain et de la délégation, Max en a informé Vidal qui l'a transmis à sa famille.
Mais lorsqu'à Miribel en quittant les DESCHAMPS pour prendre le car, il perd un gant dans leur jardin et que Madame DESCHAMPS lui fait rapidement porter à la porte du car, il leur crie: "Je vous donnerai de mes nouvelles". Ce qui explique la transformation du texte du message aussi bien destiné à sa soeur qu'aux DESCHAMPS: "Entre cour et jardin tout s'est bien retrouvé"(126-a).
En ce qui concerne le Général, on entend avec les membres de sa famille et quelques intimes, le message transmis le 14 au soir par la B.B.C.:" Parrain à Mamie, tout va bien" (126-b).
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2° Vidal à Londres en guerre

a- L'arrivée

Sur le petit terrain d'atterrissage où se sont posés les Lysander, à l'aube de ce dimanche 14 Février, est venu les attendre le Commandant Passy. Max et Passy "tombent dans les bras l'un de l'autre comme deux frères, sans [pouvoir] cacher leur émotion" (127). Max présente le Général à Passy. Ils auront à passer ensemble de longues heures de travail.

DELESTRAINT l'a exprimé à son retour: la première impression qu'il ressent en arrivant à Londres est l'admiration devant la détermination de ce peuple qui a refusé de se soumettre en Juin 1940, qui a pansé ses plaies, qui a supporté, seul, le poids de la guerre pendant une grande année, qui la poursuit maintenant avec ses Alliés, certain de la victoire.

126-a
A.N. 72.AJ/233. N°12. Récit de Mr Deschamps.
126-b
A.N. 72 AJ/36. A.I. N°3: Fonds A.S. Souvenirs de Bob Fornier.
127
Passy, Colonel. Op. Cit. p.40.


Le Général et Jean MOULIN, (appelé "Rex" pendant la durée de son séjour londonien), ont tenu tous deux à ce que leur présence reste le plus possible inconnue. Etant données les différences de consultations qui leur sont réservées, et par souci de sécurité ils n'ont pas la même résidence. Rex est logé dans un petit appartement de Pall Mall, Vidal est à l'hôtel Connaugh de South Kensington (128). Ils ne sont pas éloignés l'un de l'autre et proches du B.C.R.A. installé alors au 3, Saint-James Square.
Au cours des semaines de ce séjour, les déplacements de Vidal seront limités et beaucoup de personnes devront se rendre à son hôtel pour le rencontrer. Ce sera le cas pour certains officiers de la France Libre et du B.C.R.A.
Malgrè toutes ces précautions les Allemands sauront que le délégué de de GAULLE et le chef de l'Armée Secrète sont à Londres.
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b- De Gaulle
Le général Vidal, après quelques heures de repos, a la grande joie d'apprendre que le général de GAULLE vient le chercher personnellement à son hôtel en voiture (129).
La rencontre des deux hommes sera un grand moment d'émotion. Se retrouver en terre, alliée certes, mais étrangère, après s'être connus à Metz, avoir travaillé ensemble, s'être battus côte à côte, en Mai et Juin 1940, et maintenant luttant encore pour la même cause, farouchement décidés, est un instant privilégié.
Sans plus attendre, il l'emmène dans ses bureaux du 4 Carlton Gardens. Là, ils peuvent parler de leurs difficultés respectives. Bien entendu, DELESTRAINT ne se doutait pas des obstacles que rencontre le chef de la France Libre dans ses relations avec les alliés et particulièrement avec les Américains.
On peut supposer que de GAULLE, au cours de cet entretien, confie à son ancien supérieur, devenu son subordonné, ses soucis. Il revient depuis quelques jours de Casablanca, où ROOSEVELT et même CHURCHILL l'ont pratiquemment obligé à rencontrer GIRAUD, en qui il voit la prolongation de Vichy. GIRAUD qui lui a toujours manifesté une réelle hostilité, surtout depuis le meurtre de DARLAN qu'il lui attribue bien à tort.
GIRAUD, l'homme que les Américains veulent lui opposer, tellement plus maniable. GIRAUD qui se laisserait manipuler au grand dam de la France. Il faut que la Résistance française appuye de GAULLE en ces mois difficiles.

Il est probable que ce soit ce 14 Février que Charles de GAULLE ait invité le général DELESTRAINT à passer cette journée de dimanche chez lui, à Hampstead, où Madame de GAULLE le reçut. Invitation intime certainement (130).

128
Calef, Henri. Jean Moulin. Op. Cit. p. 320: Témoignage du général Pierre Billotte, le 19 Octobre 1977. Le nom de l'hôtel a été repéré ultérieurement. Hotel Connaugh: Voir Annexe 3/22.
129
Suire, Pierre. Il fut un Temps. Niort Soulisse-Martin. 1947. 179 pages. p.43.
130
Le Général a parlé, à son retour, d'une journée qu'il passa dans l'intimité de la famille de GAULLE. Tout semble indiquer qu'il s'agit de la journée du dimanche 14.


En ce dimanche 14 Février, le général se rend dans la paroisse catholique de Brompton Oratory. Peu éloignée de son hôtel, à la limite du South Kensington et du Brompton (131), il pourra s'y rendre chaque matin.
C'est en cette église, qu'un jour, le commandant MALAGUTI, officier de chars, à Londres depuis quelques 4 mois, qui connait bien son Général DELESTRAINT (il l'a encore rencontré à Lyon, lors de la réunion du 16 Avril 42) a la surprise de le reconnaître lorsqu'il s'avance lors de la communion (132).
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c- J'ai vu la France.

Dès le lundi matin, le Général reçoit à son hôtel la visite du Colonel BILLOTTE, qui sera attaché à sa personne pendant son séjour. DELESTRAINT a bien connu le père, le Général BILLOTTE tué au front, lors de la campagne de France, il a connu le Colonel, alors capitaine Pierre BILLOTTE, valeureux officier de chars pendant la campagne de France (133).

Le général est emmené à l'E.M.P. (l'Etat-Major Particulier du général de GAULLE). On présente à Vidal quelques officiers de l'E.M.P. tel le commandant DUCLOS, connu sous le nom de Saint-Jacques (134), un des premiers à avoir rallié la France Libre en 1940. Il est un de ceux qui choisirent, comme pseudo, une station de Métro parisien, de même que Passy, Bonne-Nouvelle.
Il trouve chez certains de ces officiers de l'E.M.P et du B.C.R.A. un ardent désir de servir, de partir en mission en France rejoindre son E.M. ou la délégation. Il rencontre ainsi CLOSON, collaborateur d'André PHILIP.
L'animation qu'il découvre chez la plupart de ces Français Libres, brûlant d'être envoyés en France malgrè les dangers que ces missions comportent, intensifie l'enthousiasme que ressent Vidal depuis qu'il est arrivé.
Ainsi s'explique sa réflexion, lorsque de retour à Bourg-en-Bresse, il confie à son ami, Charles FORNIER:

" A Londres, j'ai vu le drapeau français... J'ai vu aussi la France" (135).

131
Située sur Brompton Road. Oratoire de St Philippe Néri. Photo Voir annexe 3/23.
132
Malaguti, Général. Le Général Delestraint. in Bulletin de l'Association des Amis de l'Ecole Supérieure de Guerre.
N°6. Octobre 1959. pages 75 à 81.
133
Le Capitaine Billotte, gravement blessé dans son char en Juin 40, fut fait prisonnier. Il s'évada avec d'autres officiers par la Russie soviétique, y fut terriblement maltraité, avant d'être remis aux Britanniques à Mourmansk. Le lieutenant de BOISSIEU, futur gendre du général de GAULLE, fut du nombre, de ceux que les Français Libres dénommèrent "les Russes".
134
Vidal a apprécié particulièrement St-Jacques, il demanda dans son rapport du 10 Mai, qu'on le lui envoyât pour son E.M., ainsi que le Lt-Colonel Morénaud: A.N.72.AJ.438.7758/URI. B.2.
135
Témoignage de Mme Ch. Fornier, transmis en 1972.
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3° Réunions et séances de travail

Il convient d'abord de comprendre que pour Max et Vidal, bien des buts à atteindre sont communs. Le général de GAULLE a besoin de savoir que toute la Résistance intérieure française, qu'elle soit politique, syndicale ou militaire, est bien derrière lui et le désigne comme son chef et représentant auprès des alliés.
Jean MOULIN a parfaitement rempli son rôle en Zone Sud, malgrè les réserves de certains chefs de mouvements, pas tous puisque Jean-Pierre Lévy lui a donné son entier accord.
Maintenant, il faut passer sans tarder à la Zone Nord, ex-occupée. Max voit son autorité s'étendre sur la France entière, et le commandement de Vidal comprend désormais tout le territoire métropolitain. L'A. S. de toute la France doit être unifiée.
Mais lorsque Max arrive à Londres, il ignore que sur l'instigation de Passy en particulier, son adjoint, Pierre BROSSOLETTE est déjà parti en France, sous le pseudonyme de Brumaire, avec une mission bien déterminée. Il s'agit "de procéder en Zone Nord à l'inventaire de toutes les forces capables, soit dans le cadre des groupements de Résistance, soit dans le cadre des organisations politiques, syndicales ou religieuses, de jouer un rôle dans le soulèvement national, de rechercher les cadres d'une administration provisoire de la Zone Nord au jour de la libération"(136). Ce sera l'origine de la querelle entre MOULIN et BROSSOLETTE, puisque Max désire étendre à la Zone Nord ce qu'il a obtenu en Zone Sud.

Les forces paramilitaires sont impliquées dans cet inventaire et aussi dans la mise à disposition de ce que l'on appelle encore, pour peu de temps d'ailleurs, l'E.M.Z.O.: l'Etat-Major de Zone Occupée. Or la lettre du 9 Février adressée à MOULIN a étendu son pouvoir sur cette Zone Nord (137). Les choses seront bientôt mises au point, la mission Arquebuse-Brumaire n'ayant qu'un rôle de prospection et non de commandement. DELESTRAINT attend des précisions sur sa mission en Zone Nord. Il exprime son souhait. Il aura satisfaction.
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a- La cérémonie d'Hampstead.

Très rapidement après l'arrivée de nos deux voyageurs à Londres, sans que l'on puisse en retrouver la date exacte, le général de GAULLE organise chez lui, dans le salon de sa maison d'Hampstead, une cérémonie intime en l'honneur de Rex. Il vient, en cette lettre merveilleuse écrite quelques jours auparavant, de lui exprimer toute sa confiance. Il veut aujourd'hui l'honorer en gardant la réserve que nécessite la clandestinité dans laquelle se trouvent ses deux hôtes arrivant de France.

136
Ordre de mission de Brumaire: Passy, Colonel. Souvenirs T.III. Op. Cit. p.55. Se reporter en Annexe 3/24
137
Calef, Henri. Jean Moulin, une Vie. Paris Plon. 1980,391 pages p.321-322.


Autre précaution afin de préserver le secret de la présence à Londres du délégué pour la France et du chef de l'A.S.: fort peu de personnes y sont conviées. Sont présents le Colonel Passy du B.C.R.A., son adjoint André MANUEL, André PHILIP, Commissaire à l'Intérieur, le Général Vidal toujours accompagné du Colonel BILLOTTE. Combien connaissent la véritable identité du héros du jour ? Seuls le Général de GAULLE et Passy, probablement. Mais le chef de la France Libre, qui vient d'entrer dans le living room ne parlera de son représentant en France que sous l'identité qu'il a lui-même donnée lors de son premier voyage à Londres: Joseph Mercier. Tout de suite Rex s'est raidi. Le général lui serre la main et dit d'une voix ferme:

"-Veuillez vous mettre au garde-à-vous ".

Puis le général de GAULLE, avec sa voix à la fois autoritaire et solennelle, prononce ces paroles:

"-Caporal Mercier, nous vous reconnaissons comme notre Compagnon pour la Libération de la France dans l'Honneur et par la Victoire"

Il prend alors la Croix de la Libération et l'épingle sur la poitrine du Compagnon et lui donne l'accolade.

On devine l'intensité émotionnelle de ces hommes, réunis en ce modeste lieu, mais tous animés de la même foi dans la Libération de la France et éloignés de leur patrie pour laquelle ils sont prêts à se sacrifier.
Lui, le Général Vidal n'est pas le dernier à être ému, sans vouloir le laisser paraître. Il n'est pas le dernier à être prêt. Se doute-t'il en cet instant, par prémonition, que son sacrifice sera total. Ne s'est-il pas désapproprié de lui-même. Pour lui, vivre intensément en cette heure privilégiée, fait déjà présumer l'offrande de sa vie, allégremment consentie pour la cause commune. Pense-t'il en cet instant que cette merveilleuse distinction de l'Ordre de la Libération, si parcimonieusement accordée, lui sera décernée un jour, mais à titre posthume, certes tellement méritée qu'elle sera une bien maigre reconnaissance de la Patrie pour qui il a tout donné, à la même mesure que son ami, Jean MOULIN..

Madame de GAULLE entre discrètement avec son aide familiale qui apporte un plateau et quelques biscuits.
Rex et Vidal sont ensuite très entourés et interrogés sur la vie en France, sur la lutte clandestine, les structures de la Résistance métropolitaine. Passy sort discrètement, puisque ses préparatifs de départ imminent pour la France accaparent tous ses temps libres (138).

138
Calef, Henri. .Jean Moulin, une Vie. Op. Cit. p.321-322:
ce récit qui trouve ses sources dans le témoignage de deux hommes présents ce jour à Hampstead, Passy et Billotte, paraît le plus fiable.
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b- Avec l'E.M.P. et le B.C.R.A.

Vidal a présenté à l'Etat-Major Particulier et au B.C.R.A. plusieurs dossiers:

- Certes celui de son commandement lui tient à coeur; il tient à être fixé sur la dépendance que l'on veut lui imposer, sous le couvert des M.U.R.; en un mot c'est le problème de sa subordination à Henri FRENAY. Celui-ci a-t-il le rôle d'un ministre de la Guerre dont dépend le Commandant de l'Armée Secrète? Il en a déjà parlé à de GAULLE en privé.
De GAULLE a été formel: En Zone Sud comme en Zone Nord, maintenant que les choses sont bien claires, lui Vidal dépend directement du général de GAULLE, donc de son délégué, Max, dont l'autorité est confirmée tant sur le plan politique que militaire (139). Celui-ci devient le représentant du Comité National Français pour l'ensemble de la France. Il a rang de Ministre. Les choses sont claires.

- Ce commandement, maintenant il le sait, connait une extension sur l'ensemble de la France. Il devra se rendre à Paris pour prendre contact le plus tôt possible avec les chefs militaires des différents mouvements de Zone Nord.
La mission Arquebuse-Brumaire permettra de gagner du temps. Par son travail prospectif, l'inventaire sera déjà effectué sinon bien avancé. Quoiqu'il en soit, les contacts obtenus par Vidal, la fusion des groupes paramilitaires qui en résultera, resteront toujours parallèles aux acquis de la délégation, notamment en ce qui concerne la création provisoire d'un Comité de Coordination de la Zone Nord.

- Vidal parle aussi du problème du S.T.O. Ils en ont appris la promulgation depuis leur arrivée. L'urgence d'organiser des maquis qui éclosent dans plusieurs régions est réelle. Il expose alors la question du Vercors. Le projet de DALLOZ et d'Yves FARGE qui a retenu son attention. Ce plan, appelé par lui "les Montagnards", il le présente; ce dossier, il le développe et le remet. Son devenir, il demande formellement s'il doit être abandonné ou développé pour devenir opérationnel dans un avenir à préciser.
Le Général insiste sur ce qu'il a appris, la structure géographique de ce haut plateau, sa surface importante, la "suite de falaises et d'escarpements de quelque mille mètres, à l'Ouest et au Nord les pentes rocheuses, boisées,
abruptes et inextricables" (140). Le Vercors pourrait jouer le rôle d'une tête de pont en profondeur pour accueillir des forces aéroportées au cas où les alliés débarqueraient dans le midi de la France. Ce projet intéresse, il ne doit pas être abandonné, mais son destin dépend des plans alliés. Devant cette réponse le général demande qu'un message soit diffusé par la B.B.C. Il le sera le 25 Février. L'émission de 20h45 le lance: "Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes".

139
Michel, Henri. Jean Moulin l'Unificateur. Paris Hachette.1983. 248 pages. p.165.
140
Le Ray, Général Alain. La Résistance du Vercors in Le Pionnier du Vercors. Supplément du N°71. Juin 1990. p.5-6.
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c- Contacts avec le grand E.M. interallié.

Le Général ne désire pas prolonger son séjour à Londres. Bien qu'il éprouve de grandes satisfactions à se trouver dans ce milieu de la France Libre avec lequel il s'intègre parfaitement, il est inquiet d'avoir dû laisser son commandement.
D'importantes rencontres sont prévues. Il a demandé instamment à l'E.M.P. du Général de GAULLE, de bien vouloir lui aménager certains rendez-vous.
Prévoyant les rencontres importantes qui lui sont annoncées, le Général Vidal a préparé un mémoire, dont il pourra se servir en parlant à Sir Alan BROOK (C.I.G.S.) (141) et à l'amiral américain STARK, ambassadeur auprès des gouvernements en exil. Il est présenté à eux sous le nom de Chevalier. Jean MOULIN est présent. Les accompagnent aussi Jean CAVAILLES de Libération-Nord, adjoint de Christian PINEAU, et bien entendu le Colonel BILLOTTE.

Rappelons que les Britanniques, par leur S.O.E., avaient déjà eu quelques entretiens restreints avec Charvet en Octobre 42. Mais rien de sérieux n'en était sorti. L'armement accordé n'avait pas été, de façon sensible, plus largement parachuté pour autant. Avec Vidal, Jean MOULIN avait suggéré que les livraisons puissent s'effectuer par voie maritime pour qu'elles soient plus importantes ou même par la Suisse (142). Vidal s'était soucié de l'armement dès Septembre avant même sa prise de commandement.

Ce 5 Mars, Il expose la situation de l'Armée Secrète et ses possibilités. Si en Septembre, son action comportait essentiellement le sabotage et les opérations de destruction en France, il est possible maintenant d'envisager des attaques de communications allemandes, de transports.
D'autre part, l'A.S. peut largement participer à "la Bataille à l'intérieur même du pays" (Battle of the Interior), comme faisant partie de la campagne pour la libération de la France"(143). Les conditions ne sont pas semblables à celles que le général MIHAILOVITCH rencontra en Yougoslavie. "Il ne peut être question que d'une immense action de sabotage, coordonnée quant à sa préparation, entièrement décentralisée quant à son exécution" (144).
Après avoir été un bon traducteur au cours de la réunion, le Lt-Commander américain T.B. KITTREDGE, représentant l'amiral STARK, se charge d'en rédiger le compte-rendu. Celui-ci ne reflète pas ce qui a été dit. Il est contesté par Vidal et Max. L'antigaullisme avéré du Lt-Commander KITTREDGE en est-il l'explication ? (144).

141
C.I.G.S.: Chief of the Imperial General Staff, qui correspond au général en chef des armées britanniques sur tous les théâtres d'opération.
142
Cordier, Daniel. Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon. Paris J.Clattès. Tome N°1. 1989 703 pages. Préface. p. 141.
143
Cordier, Daniel. Ibidem, p.141: par sa note n° 4.
144
Texte du Compte-Rendu du L.C. Kittredge avec les annotations de Vidal et de Max: Voir Annexe 3/25.


En effet, le texte du Compte-rendu du Lt-Commander KITTBRIDGE, daté du 11 Mars, est remis le 18 Mars à Vidal et à Max avant leur retour en France. Ils sont surpris l'un et l'autre de constater les graves inexactitudes qu'il contient et tiennent immédiatement à apporter ce même jour des rectificatifs ajoutés ultérieurement au Compte-Rendu par le Colonel Passy, dès son retour à Londres (144).

Une deuxième rencontre au sommet entre Sir Alan BROOK et le Général DELESTRAINT, auquel s'est joint Jean MOULIN, a lieu le 10 Mars. Ces contacts se sont produits en dehors du Colonel Passy qui alors se trouve déjà en France, puisqu'après un faux départ le 23 Février, il a été parachuté dans la nuit du 26 au 27 Février.
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d- La Résistance française appelle au secours.
Mais avant cette réunion du 10 Mars, des évènements graves se sont passés en France. Nous avons déjà évoqué la publication, le 16 Février du décret de LAVAL instituant le Service du Travail Obligatoire en Allemagne, pour tous les hommes de 18 à 31 ans sur l'ensemble du territoire métropolitain. Le nombre des réfractaires au S.T.O. est considérable. On parle de 5.000 arrivant uniquement en Haute-Savoie.

Les câbles demandant de l'aide affluent à Londres:
Les M.U.R. adressent un télégramme à Max, le 2 Mars, l'informant de la situation désespérée de ces réfractaires qui répondent aux consignes de la B.B.C. les incitant à ne pas partir en Allemagne, mais se trouvent dépourvus de toute solution de repli.
Alain (CORDIER) expédie un câble à Rex le 3 Mars, pour lui apporter quelques informations sur le S.T.O. et l'intention des mouvements de déclencher l'insurrection, mais sans espoir. Ce même jour, les chefs des trois mouvements envoient chacun un télégramme; décidés à l'Action Immédiate, par la désobéissance au S.T.O. et la révolte, ils demandent armes et argent.
Les M.U.R. lancent ce 3 Mars un appel à de GAULLE et aux Anglais.
D'ASTIER, le 5 Mars, par câble, demande à Rex des instructions précises (145).

Jean MOULIN informe Vidal dès que possible et demande une entrevue avec le responsable S.O.E., pour la France, Belgique et Hollande, Robin BROOK. Il pourra le rencontrer les 6 et 7 Mars.
Mais celui-ci ne peut rien sans décision du grand E.M. (146).
Quelles seront les réponses à ces appels au secours ?
Doit-on prêcher l'inaction, c'est-à-dire les rafles pour le départ en Allemagne, ou l'insurrection sans armes, avec le risque de l'énorme répression germano- vichyste dans le sang.?


145 Cordier, Daniel. Op. Cit. p.143 et notes page 765.
146
Cordier, Daniel Ibid. p.144.
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e- L'intervention du Général Vidal.

Le Général DELESTRAINT avait déjà exposé au C.I.G.S. la situation de la Résistance française actuelle, de son Armée Secrète, les questions d'armement, de parachutage.
Il demande de rencontrer à nouveau Sir Alan BROOK et l'Etat-Major britannique. Il retrouve à cette occasion des officiers britanniques qui le connaissent bien. Son discours est différent. Il leur parle des maquis. Il évoque l'appui qu'ils peuvent représenter pour les forces alliées. Il cite le cas du Vercors.
Il insiste sur le fait que leur potentiel opérationnel est considérable.
Tout se passe comme s'il s'agissait de la présence "de parachutistes déjà sur place". La formule frappe (147).
Le C.I.G.S. Alan BROOK apprécie fort le Général Vidal, et considère son intervention comme sérieuse. Il comprend la position du chef de cette Armée Secrète qui entre désormais dans le concert des forces alliées, et peut sérieusement s'étoffer par ces maquis.
Par l'intervention de Vidal, ce n'est plus seulement un appel au secours qu'il entend, mais la façon de détourner les réfractaires d'un isolement tragique en une armée de 50.000 parachutistes déjà sur le lieu des combats. Pour cela, il faut les armer, les instruire, il faut certes aussi les nourrir; mais les Résistants français demandent surtout à pouvoir se battre. Donc d'abord, rendre l'Armée Secrète, grossie des maquis, opérationnelle, prête pour le Jour J. (148).

A cet instant, le Général Vidal demande clairement au Général Alan BROOK si la Résistance française peut espérer que le fameux jour J. du débarquement dont on parle tant, soit prévu pour cette année. La réponse est absolument négative: Il serait irréaliste d'envisager le débarquement pour 1943, pas avant 1944 (149).
Les contacts avec les autorités militaires britanniques se poursuivent, en ce qui concerne l'armement, la formation de stocks, répartis en petits dépôts et non en un gros centre de distribution, ce qui serait beaucoup trop dangereux.
A ces entrevues tant auprès du Général Alan BROOK qu'auprès de son homonyme, Robin BROOK du S.O.E., Jacques BINGEN est présent. Il a pris des notes qui nous sont rapportées par Daniel CORDIER. Il est surpris du changement d'attitude des Britanniques: "La révélation au C.I.G.S. des possibilités de la Résistance française par l'exposé d'une personnalité comme M.Chevalier/Vidal arrivant de France, inspire confiance au C.I.G.S." (150).

147
Cordier, Daniel Ibid. p.144.
148
Témoignages de Bingen et Billotte, voir ici notes 149 et 150.
149
Témoignage du général Billotte, le 8 Mars 1977, rapporté par: Calef, Henri. Jean Moulin, une Vie. Paris Plon. 1980. 391 p. page 323.
150
Témoignage de Jacques Bingen: note sur les entretiens des 6 et 7 Mars rapportées par Cordier, Daniel. Ibidem p. 144.


Jacques Bingen note même qu'après avoir entendu DELESTRAINT les Britanniques ne rejettent plus absolument la création d'"une tête de pont" en France avant l'automne 43, et que, ce 7 Mars, "en fin de soirée, M. Robin BROOK m'a déclaré en privé qu'une prise de position du Général de GAULLE sur un plan moral et stratégique très élevé et venant après l'intervention de M. Chevalier/Vidal faciliterait une décision favorable, c'est-à-dire une décision d'offensive et non de résignation" (151).
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f- La lettre du Général de GAULLE à Winston CHURCHILL

A la suite de cet échange avec Robert BROOK, le Général DELESTRAINT prend contact avec Jean MOULIN. Ils demandent à rencontrer le Général de GAULLE. Ils confèrent tous les trois au 4 Carlton Gardens, le mercredi 10 Mars sur ces évènements. La France Combattante, seule ne peut rien. Si une opération est envisagée, elle ne peut être réalisable qu'avec le concours des Alliés et spécialement des Britanniques à cette époque.
Le Général de GAULLE décide d'écrire immédiatement à Winston CHURCHILL. Cette lettre adressée le 10 Mars est retrouvée dans les archives du Général de GAULLE (152-a) comme dans les archives britanniques (152-b). Elle informe donc le Premier Ministre avec plus de précision qu'en France les Allemands développent sans cesse la déportation des ouvriers vers l'Allemagne. Maintenant, tous les hommes de 18 à 31 ans, tous les ouvriers jusqu'à 50 ans sont tenus de partir dans les usines allemandes, ce qui va compromettre gravement l'action de la Résistance française.
De GAULLE présente bien la solution du soulèvement général. Le Comité français est prêt à ordonner aux éléments organisés dela Résistance de l'entreprendre, mais seulement s'il est étayé par une action d'envergure des alliés sur le sol français ou sur un territoire voisin; sinon l'insurrection serait vouée à l'échec total, à une répression sanglante, sans aucune compensation.
Autre argument: les 50.000 hommes de la Résistance qui sont entraînés sont tous concernés par le S.T.O.
Le C.N.F. est disposé à éviter cette déportation, mais si ces conditions sont remplies, si l'accord est entériné, il conviendrait alors de leur fournir immédiatement la subsistance, mais aussi, "l'armement et l'outillage adéquats".
Cette lettre capitale demande donc si le gouvernement de Sa Majesté britannique est disposé à fournir son aide, en un tel moment, à l'Armée Secrète dont les services britanniques connaissent bien "la nature, le rôle et les besoins".

Le Chef de la France Combattante, en présence de ses délégués en France, civil et militaire, a évalué les conditions de réussite de l'insurrection en France occupée. Qu'en dira "the War Cabinet"?

151
Cordier, Alain. Ibid. Citation des notes de J.Bingen. p.144.
152-a
De Gaulle, Charles. Lettres Notes et Carnets. Juillet 1941-Mai 1943. Paris Plon 1982. 600 pages. p. 535-536. Voir Annexe 3/26
152-b
Public Record Office. London: CAB. 80/66-67. Voir Annexe 3/27a
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g- Les réponses britanniques

Le Cabinet de Guerre britannique prend cette demande très au sérieux. Le général Lord ISMAY en informe sur le champ, ce même 10 Mars, le Comité des Chefs d'Etat-Major, et dans une note au Premier Ministre donne tout de suite son avis: il ne croit pas au maquis en France. Pour lui, le pays n'est pas propice à la guérilla comme celle de Yougoslavie, celle de MIHAILOVITCH. Il fait allusion au Général DELESTRAINT, "un certain général français qui commandait le corps d'armée dans lequel le général de GAULLE a servi" qu'a rencontré le Chef d'Etat-Major Général, Sir Alan BROOK, pour discuter de la Résistance française (152-c).

Entre temps, le Comité National Français (C.N.F.), le 12 Mars, lance une proclamation pour condamner le plus fermement possible le S.T.O., pour inviter le peuple français à opposer obstruction et sabotage aux réquisitions des Allemands aidés par la complicité de Vichy. Le C.N.F. compte sur l'appui les Alliés afin que l'Allemand n'ait pas le temps de réaliser ses desseins, pour que "l'insurrection générale des nations martyrisées puisse se conjuger avec les batailles de Libération". Un exemplaire de cette déclaration est adressé au Foreign Office. Les Français de Londres ne peuvent rien faire de plus efficace (152-d).

Le Cabinet de Guerre britannique se réunit le 19 Mars à 10h30 du matin. Il comprend, en dehors du secrétariat:
-le Maréchal de l'Air en chef, Sir Charles F.A.PORTAL qui préside.
-l'Amiral de la Flotte Sir Dundley POUND.
-le Général de Corps d'Armée A.E.NYE, représentant le C.I.G.S.
-le Général de Corps d'Armée Sir Hastings L. ISMAY, du Ministère de la Défense.
La question posée par le Général de GAULLE est étudiée; une ébauche de réponse est rédigée au nom du Premier Ministre.
Ce document exprime la crainte qu'un soulèvement en France entraïnerait un massacre "sans aucune compensation stratégique ou morale". Une opération coordonnée serait indispensable, mais actuellement prématurée; sans préparation elle mènerait à un échec, ce qui équivaudrait à un triomphe allemand, et de plus révèlerait les dispositifs secrets du débarquement. Le ravitaillement d'une armée de 50.000 hommes pour une période indéterminée est hors de question.
Aussi, convient-il d'éviter l'extension de la révolte..
Cette réponse négative est atténuée par l'assurance que le S.O.E. essayera dans la mesure de ses moyens et des avions disponibles, d'assister les Résistants français (152-e).

152-c
P.R.O. London: CAB. 80/67-68. et traduction. Voir Annexe 3/27b
152-d
P.R.O. London: F.O. 371/36064 et traduction. Voir Annexe 3/27c
152-e
P.R.O. London: CAB. 79/26. et traduction. Voir Annexe 3/27d
Les textes resteront groupés comme ils se présentent au P.R.O.


Bien que la position britannique soit fort défendable, étant donnée la volonté du Haut cCommandement de ne pas risquer l'échec d'une tentative prématurée de débarquement, un nouveau Dieppe, Vidal et Max, malgrè le bilan positif de leur séjour, restent soucieux après avoir appris les évènements de France. Certains prônent la solution de l'insurrection sans s'assurer formellement du soutien allié. Max et Vidal essayeront de dissuader les M.U.R. de précher cette révolte. Seront-ils compris ?
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h- Les graves incidents d'Annemasse.

Certains télégrammes adressés à Jean MOULIN alors qu'il remplissait scupuleusement son devoir vis-à-vis de la Résistance, résultaient d'un mouvement incontrôlé et relativement hostile à la délégation, mouvement qui s'est manifesté au cours d'une réunion extraordinaire tenue à Lyon, rue de l'Hotel de Ville. Au cours de celle-ci, des propos dépourvus d'aménité à l'adresse de Max ont été proférés. On en vint même à lui reprocher son absence (153-a). La notion de l'insurrection comporte en elle-même un aspect suicidaire qui devait être écarté par tout chef responsable. La notion de maquis, même improvisé à la hâte, doit être davantage prise en considération. C'est ce que font certains dirigeants militaires , tels que Aubrac, Gayet, inspecteurs de l'A.S. qui partent rapidement en Savoie à la recherche de solutions d'urgence.

Dans cette atmosphère, se déroule un évènement en Haute Savoie qui va entraîner un drame hautement regrettable. Un des premiers maquis, repéré par les autorités de Vichy, est signalé à LAVAL, qui faisant plus que jamais le jeu des Allemands ordonne à la Garde Mobile de l'attaquer. Lors d'une réunion des M.U.R. on demande à Alain, présent, de télégraphier à Max pour obtenir un parachutage urgent d'armes. Le câble est expédié le 12 Mars.
A peine reçu, Max et Vidal font le nécessaire auprès des Britanniques (153-b). La R.A.F. envoye alors six Halifax chargés de containers remplis d'armes et de munitions.

Nous verrons ultérieurement qu'à la suite de l'interception par la police française à Albertville de l'agent de liaison de Pascal COPEAU porteur d'un message de lui, avec sans doute les indications du lieu du parachutage, les six Halifax sont accueillis par une "Flak" importante. Trois d'entre eux sont abattus (154).
Le mécontentement des Anglais à la suite de cette funeste entreprise explique leur grande réserve, désormais, vis à vis de la Résistance française, pendant près d'une année.

153-a
Calef, Henri. Opere Citato. p.326.
153-b
Cordier, Daniel. Ibid. p.145 et Note 12, page 765.
154
Passy, Colonel. Souvenirs. T.III. Missions Secrètes en France. Paris Plon. 1951. 300 pages. page 72.
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4°- Dernières journées londoniennes.

a- Vidal travaille au B.C.R.A.

Mis à part les contacts que Vidal entretient encore avec les autorités britanniques, civiles et militaires, il vient régulièrement au B.C.R.A. se pencher sur les travaux du commandant Saint-Jacques et de son adjoint le capitaine MAMY. Avec eux, il étudie les plans de destruction mis au point au B.C.R.A. par ces officiers: avant le Jour J, au Jour J: le plan vert relatif aux destructions des voies ferrées, le plan de destructions des moyens de communication (plan violet), du réseau routier, des P.C. et des centrales ennemies. Enfin après le Jour J. Lorsque le Général part de Londres, il connait parfaitement de nombreux dossiers et spécialement ceux relatifs aux dispositions à prendre lors du débarquement (156). Une certaine estime réciproque unit "Chevalier" à Saint-Jacques.

Le Général est convié par un général britannique à assister, en civil et de façon parfaitement anonyme, à des manoeuvres secrètes d'unités blindées. Il est vu par les Britanniques comme un grand spécialiste des chars (155).

Plusieurs hautes personnalités britanniques tiennent à rencontrer Max et le Général Vidal avant leur départ.
Celui-ci rencontre Lord ISMAY, Anthony EDEN...
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b- Dernier repas de travail.

Avant de quitter le sol londonien, le général DELESTRAINT, Jean MOULIN, CAVAILLES, et BILLOTTE sont invités à un dîner de travail, où se trouvent du côté américain le Colonel HUNTINGTON, le Commandant REWER, le Capitaine Van der STRICHT de l'O.S.S., et l'inévitable Lt-Commander KITTREDGE, qui bien entendu fait le C.R. des sujets traités pendant le repas pour son chef l'amiral STARK.
Ce document, bien que demandant encore certaines réserves, est plus intéressant que celui qui a fait suite à la séance du 5 Mars. Il semble plus objectif et KITTREDGE a sans doute pris en compte les observations que Chevalier et Rex n'ont pas manqué d'opposer au contenu de son premier C.R., bien qu'il précise que l'information apportée par les français présents est "à peu près la même que celle donnée le 5 Mars" (157).

155
Conférence de R.Aubrac à Vannes le 28.06.47, page 9; et mon propre témoignage, le Général m'ayant fait part de ce fait.
156
Déposition du 3 Février 1949 du Colonel Duclos (Saint-Jacques) lors du second procès Hardy. Cote 12.
157a
Passy, Colonel. Souvenirs. Ibidem p. 67 à 69. Le texte du C.R. est reportée ici en Annexe 3/28a.


Cependant, il a retenu que, pour les Alliés, les relations avec de GAULLE sont les seules qui puissent comporter un intérêt, le "giraudisme" n'ayant aucun écho, les organisations clandestines en France se réclamant uniquement de de GAULLE, sous l'autorité duquel ils se sont mis. Depuis Janvier, les Anglais prévoient un accord imminent entre de GAULLE et GIRAUD (157.b).
Par contre KITTREDGE reprend les prétendues demandes de Chevalier et de Rex qu'ils n'ont jamais formulées et qui ont été l'objet de notes rectificatrices des deux français: ces derniers n'ont jamais demandé mille parachutages par mois d'une tonne de matériel chaque fois, pendant trois à quatre mois. Il est question des officiers de liaison britanniques et américains en relation avec les E.M. alliés qui pourraient apporter aux responsables français les informations nécessaires à la coordination de l'action.
Le Colonel BILLOTTE est partisan que l'A.S., en attendant et en préparant le débarquement, entreprenne une Action Immédiate, surtout sur les ports et bases sous-marines. Une coordination entre les bombardements et l'action de l'A.S. est nécessaire.
Le Général de GAULLE propose une réunion avec l'amiral STARK pour envisager la collaboration des Forces françaises avec les Alliés (158).

Passy situe ce dîner de travail avec les Américains au 19 Mars ce qui est infirmé par les faits, puisque le retour en France a lieu dans la nuit du 19 au 20 Mars. D'ailleurs, Passy n'a pas participé à ce repas, étant alors encore en France.
Cette dernière rencontre ne peut s'être effectuée que le Jeudi 18 Mars, après que Rex et Chevalier aient pu avoir pris connaissance du premier Compte-Rendu de KITTREDGE et en avoir apporté, ce même 18 Mars, les notes rectificatives (159-a).
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c- Promotions à la France Libre

Le Général de GAULLE informe le Général Vidal qu'une promotion très prochaine le nommera Général de Corps d'Armée de la France Libre. Dans quelques semaines il en sera informé. Par ailleurs, à son arrivée à Londres, Vidal a demandé que Joseph GASTALDO soit nommé Chef d'Escadron. A cette occasion, il l'a présenté sous son vrai jour, un officier breveté exceptionnel, entièrement dévoué à la cause. Il ajoute qu'il désire se l'attacher personnellement.
La promotion de Joseph GASTALDO au grade de Chef d'Escadron de la France Libre est acquise le 1° Mars 1943 (159-b).

157b
P.R.O. London: F.O. 371/36170. XC 4933.
158
Se reporter à l'Annexe 3/28.
159-a
Rappelons que les notes de Chevalier/Vidal et de Max concernant le premier compte-rendu du Lt Commander Kittredge ont été portées avec le texte de ce C.R. en Annexe 3/25. et voir: Passy, Colonel. Souvenirs. T.III. Op. Cit. son annexe IX
159-b
A.N.: 72 AJ/1910: documents relatifs au Colonel Gastaldo.
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C- LE RETOUR.

1° Dans l'attente des conditions météorologiques favorables.

Depuis quelques jours, Jean MOULIN et le Général DELESTRAINT demandent que leur retour en France soit hâté. Les télégrammes reçus leur causent le souci dû aux gros problèmes que posent le décret sur le S.T.O. et l'arrivée massive des réfractaires dans les maquis. De plus les inquiètent les réactions de certains responsables en zone sud, devant le vide qu'a laissé à la tête de la délégation l'absence de Max, et au commandement de l'A.S. celle de Vidal. Mais le séjour a été fructueux; toutes les questions ont reçu une réponse.
Particulièrement les contacts avec les Alliés ont permis de leur faire voir l'aspect sérieux et constructif de l'action de la Résistance. Par l'image de son chef, par les exposés qui ont été présentés, l'Armée Secrète est prise en considération et est désormais intégrée au sein des forces alliées.

Le premier quartier de la lune de Mars commence le Samedi 13. A partir de cette date le service de ramassage de la R.A.F., en Lysander, a demandé aux deux voyageurs de marque de se tenir prêts. L'opération de retour est organisée par le réseau Phalanx de Christian PINEAU.
Celui-ci est d'ailleurs à Londres en ce moment.
Phalanx a prévu son retour en France, à la lune de Mars. PINEAU pourra faire profiter Max et Vidal du Lysander mis à sa disposition (160). Cette solution leur convient. Quelques jours seront ainsi gagnés.
Cependant les conditions météorologiques au dessus de la France s'avèrent désastreuses. Que ce soit à Tempsford ou à Tangmere aucun départ de Lysander n'est permis en cette fin de semaine ni au début de la suivante.
Ce ne sera possible que dans la nuit du Vendredi 19 au Samedi 2O.

Max et Vidal ont fait leurs adieux à leurs amis de l'E.M.P. et du B.C.R.A, et en premier lieu à Charles de GAULLE, qui avait préalablement fixé à Vidal ses attributions pour l'ensemble de la France et nommé Max membre du Comité National Français, avec la mission de former à Paris le "Conseil National de la Résistance".

"MOULIN et DELESTRAINT partirent... pour le combat et pour la mort"(161).

160
Pineau, Christian. La Simple Vérité. Paris Phalanx. 1983. 589 pages. p. 287 à 289.
161
De Gaulle, Général. Mémoires de Guerre. T.II: L'Unité. Paris Plon. 322 pages(+Annexes). p 92.
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2° L'Angleterre s'éloigne.

Au soir du Vendredi 19 Mars, sont conduits au petit aérodrome de Tangmere Chevalier et Rex (donnons leur encore les pseudonymes qu'ils ont eus pendant leur séjour sur ce sol de liberté). Ils y retrouvent Christian PINEAU, toujours aussi farouchement décidé.
On leur présente le pilote, le Capitaine John BRIDGER (162). Lorsque le moment sera venu, les trois voyageurs doivent s'entasser dans la carlingue et le Lysander décolle. L'opération Sirène II est commencée.

L'Angleterre s'éloigne... Combien de fois, le Général racontera aux déportés du Struthof et de Dachau les souvenirs de ce mois fabuleux où il put constater de ses yeux et de ses oreilles la grande détermination de ce peuple, qui a tant souffert, seul, sous les bombes nazies. Il dira qu' en ces mois de Février et de Mars 43, il a vu ce pays quitter sa carapace uniquement défensive pour revêtir sa tenue conquérante, pour prendre le glaive de la revanche. Combien d'yeux a-t'il vu s'allumer, dans ces camps de misère et de géhenne, aux récits de son témoignage.
Il retourne avec ses compagnons vers la pauvre France occupée et martyrisée qu'il survole maintenant en pleine nuit. Sa patrie, elle doit se relever, se libérer, avec l'aide des Alliés, mais aussi avec les bras de ses propres enfants. Elle y parviendra, il en est certain, plus que jamais. Le système est enclenché, aussi régulier que le ronronnement du moteur du Lysander qui les ramène tous les trois vers la lutte. Cette lutte avec ses dangers quotidiens, constants, qu'il assume. Dans très peu de mois, les trois Résistants blottis dans cet appareil seront arrêtés par les Allemands; seul Christian PINEAU reviendra de déportation.
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3° Melay.

a- L'équipe de réception.

L'équipe de réception du réseau Phalanx est composée du chef d'opération, Pierre DELAYE, dit Var, de son frère et adjoint Jean DELAYE et de Henri MORIER, encore adjoint du chef d'opération, mais qui doit bientôt partir en Angleterre pour suivre le stage qui lui permettra à son tour de devenir chef d'opération.

Ce dernier témoin, seul survivant de l'équipe, rapporte ses souvenirs de la nuit du 19 au 20 Mars 1943 (163).

162
Verity, Hugh. Nous atterrissions de Nuit. Paris France-Empire. 1988. 363 pages. p. 118-119 et 319.
163
Interwiew de Monsieur Morier, le 24.01.1990.
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b- L'opération "Sirène", au sol.

Le réseau est autonome. Grâce à Christian PINEAU il peut avoir ses propres radios, ses propres contacts avec Londres. Avec les Anglais, il a pu monter l'Opération Sirène qui doit ramener le chef de Phalanx en France, et du même coup, Jean MOULIN et le Général DELESTRAINT.
L'opération est primitivement prévue pour la nuit du Jeudi 18 au Vendredi 19; l'équipe se trouve déjà à Marcigny; elle est entré en contact avec Mr COMMERCON, garagiste, bien connu d'eux. Le terrain se situe sur la commune de Melay, au Nord de Roanne, dans l'"ile de Bagneaux", entre la Loire et le Canal de Roanne à Digoin.
Mais, le jeudi 18, le groupe écoute l'emission de 19h3O de la B.B.C., ils entendent le message :
"La Sirène et ses amis veulent entendre la voix de Puce, demain à partir de 9 h." C'est à dire que l'opération est reportée au lendemain, et que le radio, Pierre DELAYE, doit confirmer.

Le Vendredi 19, ils sont deux, dans l'île de Bagneaux, dont Henri Morier, à aller en vélo reconnaître le terrain. Il y a bien une ferme à l'extrémité Nord, mais le site est tranquille et une première opération s'est très heureusement déroulée. Dans la journée, les dernières dispositions sont prises; une grange pour le premier repli est repérée.
La nuit est tombée depuis longtemps lorsque l'équipe se rend sur le terrain pour le baliser. Un beau clair de lune éclaire le paysage. Les heures passent. La Loire et le canal scintillent merveilleusement aux yeux du pilote et des passagers du Lysander lorsqu'il approche entre minuit en une heure du matin.
L'avion se présente face au terrain, séparé de la Loire par une barrière et une haie puis une autre petite prairie; est-ce par sécurité qu'à la stupéfaction de l'équipe au sol, le pilote allume son phare puissant qui illumine tout le terrain ? Le Lysander roule sur la prairie, fait demi-tour et s'immobilise; l'équipe se précipite.
C'est Christian PINEAU qui descend le premier et serre chaleureusement les mains de ses amis, les DELAYE et MORIER. Le général saute lestement de l'appareil après avoir remercié John BRIDGER. Jean MOULIN le suit; le courrier est débarqué ainsi que les bagages des voyageurs. Le Lysander repart rapidement. (164)
Jean DELAYE est parti à pied devant avec les trois passagers et la plupart des bagages. Pierre DELAYE et Henri MORIER ramassent les lampes, deux ou trois bagages et rejoignent les autres à la grange des beaux-parents de Commerçon qui les attend avec sa Traction-Avant, bien garée dans la grange..

164
Mr Morier se souvient qu'un homme est monté dans l'avion à destination de l'Angleterre, alors que, dans son livre, Hugh Verity ne note aucun passager pour le retour.
165
Interwiew de Mr Morier. Ibid.
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c- Le retour à Bourg.

Tout le monde parvient à monter dans la voiture, Jean MOULIN et le Général sont devant avec le chauffeur Monsieur COMMERCON, et derrière s'entassent Christian PINEAU, Henri MORIER et les deux frères DELAYE, pourtant tous deux de forte corpulence. Les bagages tiennent dans le coffre.
On se rend à Marcigny, où l'on arrive vers 1h 40 du matin. Tout le village dort. On se rend chez COMMERCON. Il prend bien soin de garer sa voiture, de fermer son garage, toutes les portes. Chez lui les rideaux sont tirés. On sert du thé, du café, on mange un peu de chocolat. On prend garde de ne pas élever la voix.
C'est alors que l'on entend distinctement une auto dans le village. On se tait, on écoute. La voiture, "une Traction" dit Commerçon -il la reconnait au bruit du moteur-, passe et repasse, elle tourne dans le village à plusieurs reprises.
Vers 6 heures, MORIER va faire un tour dans le village, il rencontre deux individus suspects "qui ne sont pas du coin", et qui surveillent un peu partout.
Inquiets, les sept hommes réunis chez le garagiste décident de changer les plans. Primitivement, pour nos trois voyageurs, il était prévu de prendre le car de 6h30 à destination de la gare de Roanne et d'y prendre le train de Lyon. Au départ du car, un contrôle sévère risque bien d'être effectué par ces individus, appartenant peut-être bien à la Gestapo de Roanne.
Aussi, pourquoi ne pas partir par Mâcon ? Le trajet du car pour cette ville étant beaucoup plus long et peut-être inconnu des agents allemands, le départ à 8 heures pourrait bien ne pas être contrôlé. Ainsi en est-il décidé. Un peu avant 8 heures, Henri MORIER va encore explorer les rues du village. L'animation est habituelle, plus aucun suspect n'est aperçu. La voie est libre.
Nos trois voyageurs remercient l'équipe de réception de leur diligence, Monsieur COMMERCON de son hospitalité et des risques acceptés. Mais Jean DELAYE et Henri MORIER les accompagnent, car ils rejoignent Lyon. Ils prennent tous le car de 8 heures à destination de Mâcon, parmi les fermiers et les fermières qui vont vendre leurs poulets et leurs canards aux marchés de La Clayette ou de Matour.

Dans le car le Général a demandé à MORIER s'il y a, à la gare de Mâcon, un moyen "de ne pas passer par la grande porte pour prendre le train de Paris". MORIER lui a conseillé de s'adresser à la gérante du buffet de la gare qu'il connait bien (166).
Le Général, à Mâcon, quitte Jean DELAYE, Henri MORIER, Christian PINEAU et Jean MOULIN qu'il doit retrouver lundi. Eux quatre vont à Lyon. Lui, prend le premier train de Bourg-en-Bresse. Il y arrive au début de l'après-midi de ce Samedi 20 Mars.

166
Interwiew de Mr Morier du 24.01.90. D'après cette phrase du Général, tous, sauf Max, ont cru qu'il se rendait à Paris.
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d- Melay, un village si tranquille...

Un groupe de jeunes, dont Pierre DRU, se réunit, ce vendredi soir, 19 Mars, dans une grange, au hameau des "Gallands" , près de Melay. La "manille coinchée" à laquelle ils s'adonnent est interrompue par un bruit de moteur d'avion qui en passant au dessus d'eux coupe les gaz. Ils se hâtent jusqu'au canal et se cachent derrière des fourrés. Ils voient peu distinctement ce qui se passe, si ce n'est le phare de l'avion, l'atterrissage, l'équipe de réception qui se précipite, le décollage. Ils retournent dans leur grange et se posent des questions; ce ne peut pas être un avion allemand. Aussi décident-ils de garder le secret. Ils garderont ainsi le souvenir inoubliable de cet atterrissage nocturne.
Ce n'est qu'au début des années 1980, alors que Monsieur Pierre DRU est maire, qu'on apprend à Melay quels étaient les passagers de l'avion mystérieux de cette nuit de Mars 1943. Grâce au livre de Christian PINEAU, et plus tard à celui de Hugh VERITY l'énigme de l'atterrissage nocturne de l'avion est résolue. On décide de créer une Association "l'A.C.A.L.M. (167) de faire élever un monument commémoratif, inauguré officiellement le 24 Mars 1990, en présence de Monsieur Christian PINEAU, seul survivant des passagers du Lysander, et de Monsieur Henri MORIER, seul survivant de l'équipe de réception (168).

Cependant, le samedi 20 et le dimanche 21 Mars 1943, des Allemands arrivent dans le village, vont voir le maire et lui apprennent qu'un avion, sans doute anglais, a atterri dans un champ de sa commune. Bien renseignés, les Allemands parlent de ce grand champ de quarante hectares de l'île de Bagneaux. Ils obligent le maire à venir voir les traces des roues de l'avion et exigent que le terrain soit labouré pour le rendre impraticable à tout atterrissage.
Dans la commune, on s'en souvient fort bien. Tous les hommes sont obligés d'y travailler et les Allemands désormais sont présents (169).

Les langues se sont déliées depuis. Comment les Allemands ont-ils été prévenus, dès la nuit même, pour effectuer des rondes à Marcigny à partir de deux heures du matin, et exiger le lendemain que les habitants de Melay labourent le champ ? Alors on murmure que d'une certaine ferme on a pu entendre l'avion, voir le phare et être témoin de l'atterrissage... Un appel téléphonique aurait été envoyé... Mais nos voyageurs n'ont pas été aperçus.

167
Monsieur P. DRU est le président de l'A.C.A.L.M.: Association Commémorative Atterrissage Lysander Melay, dont le siège social est à la mairie de Melay, et animée par une équipe dynamique dont le maire actuel, Monsieur Jacques Myskowski.
168
De nombreuses personnalités dont le Wing Commander Davies de la R.A.F. se sont retrouvées à Melay à cette occasion. Se reporter en Annexe 3/29-a. (Photo du monument et Presse).
169
Article du Progrès, Edition de Roanne, Août 1988. Interwiew de Monsieur Pierre Dru. Se reporter en Annexe 3/29-b.
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IV ORGANISER

A- REPRISE DE CONTACT.

1°- les informations échangées avec Galibier.

On s'imagine la joie de son épouse, de sa fille Bibiane, lorsque le Général revient de son périple en Angleterre, ce Samedi 20 Mars. Il a rapporté quelques cadeaux, bien entendu tous démarqués.
Le soir même il fait savoir à Joseph GASTALDO qu'il est de retour.
Celui-ci, de passage à Bourg sans loger toutefois dans sa famille, vient le voir rapidement pour l'informer des évènements survenus au cours de son absence: sa propre arrestation de la semaine précedente, suivie de sa relaxation immédiate. Mais surtout il lui apprend qu'Aubrac, Gayet, Forestier, ont été arrêtés le 15 Mars par la Police française. Sait-il déjà que les archives de Combat et de l'A.S. constituées par Charvet et Forestier ont été saisies ? Quoiqu'il en soit, il ignore, ce 20 Mars, qu'elles seront remises ces jours-ci à la Gestapo (170).
Ces nouvelles assombrissent l'atmosphère; le Général est inquiet. Déjà ce qu'il a appris à travers les simples télégrammes reçus à Londres l'avaient alerté sur le climat du Directoire. Les arrestations de Mars vont- elles avoir de graves répercussions ? Il lui faudra très rapidement reformer son Etat-Major et surtout le reconstituer dans le contexte des consignes rapportées de Londres.
Il donne rendez-vous à Galibier à Lyon, lundi 22. Mais déjà, il l'informe que sa promotion au grade de Chef d'Escadron de la France Libre est acquise, et lui parle longuement de ses contacts londoniens avec les alliés, avec le B.C.R.A., avec de GAULLE.
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2°- Visite du dimanche.

Un de mes souvenirs bien précis est certes celui de ce dimanche 21 Mars lorsque, revenu en Week-end chez ma mère, j'apprends que le Général est de retour par un appel de lui. Il me demande de me rendre à son domicile au cours de l'après-midi.
J'y rencontre Bob FORNIER et Rémond CHARVET. Mais laissons leur la parole lorsqu'ils ont apporté leur témoignage de cette entrevue (171):

170
Se reporter aux pages 4/12, 4/13 et suivantes.
171
A.N.: 72.AJ/36. Fonds A.S. I. N°3.: Bob Fornier et Rémond Charvet interwiewés par Mme Appleton le 14.12.51.


Devant nous trois, avides de trouver à travers notre chef, l'atmosphère du pays de liberté qu'il vient de quitter, de ce pays qui construit notre future libération, le Général commence par la mauvaise nouvelle: -"Mes amis, nous dit-il, tenez-vous bien, je vais vous jeter un coup de poing en plein estomac. Le débarquement tel que nous l'attendons n'aura pas lieu cette année. Cette année, mais pas avant 6 ou 7 mois, vous verrez de grandes choses en Méditerranée. La Sicile, la Sardaigne, la Corse et vraisemblablement une tête de pont en Méditerranée (172).
Quant au débarquement tel que nous l'envisageons sur les côtes de France, il n'y faut pas compter avant le printemps 1944. En conséquence, pas de gros maquis, pas d'esclandres, mais la clandestinité" (171)
Le Général précise donc tout de suite quelles sont les conséquences qui vont en découler: Pas de gros maquis dont "l'encadrement, la subsistance, l'armement, la sécurité ne pourraient pas être assurés si longtemps avant le jour J., sans grands dangers pour eux-mêmes et la population" (171). Nous sommes parmi les premiers en France à connaître une telle information, si lourde de conséquences. Nous garderons le silence.

Comment ne pas se souvenir de cette conversation ? Il est vrai que nous espérions un débarquement sinon prochain, tout au moins au cours de l'été 1943. Il convient ici de préciser la pensée du général. Loin de refuser la solution du maquis, le général conseille seulement d'en limiter les effectifs surtout lorsque ceux-ci ne sont pas suffisamment protégés par une géographie appropriée, par un armement adéquat en quantité et en qualité, par un encadrement compétent tant en ce qui concerne l'instruction que l'autorité.
L'instruction est esssentielle; elle doit porter sur le maniement des armes et des explosifs, et sur la technique de la guérilla, car il n'est pas question d'affronter ouvertement un ennemi supérieur en nombre et mieux armé (173). Même le char est vulnérable dans un combat de rue, ou au cours d'une action de guérilla.

L'autorité ne doit pas être absente. Le maquis doit se garder de la tentation de devenir une bande autonome qui rapidement commettra des imprudences lourdes de conséquences pour eux et pour la population. Chaque maquis dépend d' une autorité hiérarchisée, puisque l'Armée Secrète elle-même dépend désormais de l'Etat-Major interallié. '"L'Action Immédiate"n'est pas abordée ce soir-là; cette question sera traitée plus loin.

Le Général évoque devant nous trois ses contacts londoniens, la force de caractère exceptionnelle de Charles de GAULLE devant les obstacles auxquels il se heurte, dont en ce moment le général GIRAUD, soutenu par les Américains. Il nous parle avec enthousiasme des Forces Françaises Libres. Je lui avais demandé, avant son départ, de prendre si possible des nouvelles de mon cousin, Marcel ROUSSELOT, passé en Angleterre en Juin 40, comme sergent-pilote. Il a appris qu'officier pilote, il se bat constamment en Angleterre.

172
Allusion au futur débarquement en Calabre.
173
Souvenir personnel de cette conversation.
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3°- Reprise de contact à Lyon.

Le lundi 22 Mars, le Général est à Lyon. Il prend rapidement contact avec les membres de son Etat-Major qui n'ont pas été arrêtés. Il apprend par Max qu'une réunion des M.U.R. aura lieu le lendemain Mardi 23 Mars. Il y sera. Il fera un Compte-Rendu des entretiens de Londres. Il saisira cette occasion pour parler de la refonte de son Etat-Major, disloqué par les arrestations de Forestier, d'Aubrac et de Gayet, survenues huit jours plus tôt.
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4° Les griefs

La première séance des M.U.R. met à nouveau en présence d'une part Max et Vidal, d'autre part Charvet et d'une façon plus atténuée, Bernard. Jean Pierre LEVY ne pense qu'à parvenir à une institution de Résistance Intérieure constructive et efficace, dans le cadre du combat des alliés. De ce fait, il soutiendra davantage le délégué de de GAULLE. L'atmosphère de cette réunion et des suivantes sera "empoisonnée" par les positions intransigeantes que prendra le chef de "Combat" par rapport aux directives rapportées de Londres.
Charvet n'accepte pas que l'A.S. soit placée aux ordres de Duclos (Vidal) et, en dépendant de l'E.M. de Londres, qu'elle échappe ainsi à l'autorité du C.D.*, c'est-à-dire à la sienne propre. Il s'oppose toujours à la séparation, pour l'A.S., du militaire et du politique. Il croit encore que Duclos a une intention politique sur l'A.S. en y introduisant des anciens des "Chars", à qui Charvet met constamment et uniquemment l'étiquette d'officiers de l'Armée de l'Armistice (174).

Claude BOURDET, lorsqu'il donne son opinion sur ce conflit entre FRENAY et DELESTRAINT, ne peut que prendre le parti du chef de "Combat" dont il est l'adjoint. Partant de la même erreur qui lui fait regarder DELESTRAINT comme un pétainiste récemment rallié à de GAULLE, il présente cependant souvent sa critique de façon posée et honnête (à une exception près, inhabituelle chez un tel homme). Il appuie son explication de la subordination volontaire de Vidal à de GAULLE à son sens de la hiérarchie, ce qui est faux, puisque DELESTRAINT plus que tout autre a compris l'extraordinaire avantage que la Résistance française peut retirer de son intégration aux forces alliées. Max et Vidal viennent d'en mesurer le bénéfice à Londres. Claude BOURDET persiste à ne voir en celui-ci que "l'homme de Londres et le second de MOULIN"(175).

*
C.D.= Comité Directeur ou Directoire des M.U.R
174
Frenay, Henri. La Nuit Finira. Paris Robert Laffont. 1973. 572 pages. Annexe 8 p.591-594: Note de Charvet sur l'A.S. 30.05.43
175
Bourdet, Claude. L'Aventure Incertaine. Op.Cit. p. 185 à 187.
L'auteur estime en parlant de Vidal que "nous n'aurions pas pu tomber sur un officier supérieur plus dévoué, plus intelligent et modeste, plus ouvert aux problèmes de la Résistance, plus prêt à acquérir l'expérience qu'il ne possédait pas".


L'incompréhension est ainsi totale, même lorsqu'un des chefs de Combat, Claude BOURDET, voit les choses sans passion aveugle. Les attaques de Charvet se feront incessantes au cours des séances du Directoire; elles seront dirigées contre Vidal, mais aussi contre Max. Sa note du 20 Mai en donne un aperçu (176-a).

Quatre sujets feront l'objet des récriminations du chef de "Combat": la question du S.T.O. et des maquis, le commandement de l'A.S., la séparation du militaire et du politique, la question de l'"Action Immédiate". A cela, il convient d'ajouter un problème qui n'intéresse qu'indirectement l'A.S., les ressources que "Combat" obtient des Américains par la Suisse en court-circuitant de GAULLE et la France Combattante auxquels "Combat" par son chef s'était rallié un an auparavant. Les heurts seront de plus en plus violents, lors des séances du Directoire, entre Vidal et Charvet.
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a- Le S.T.O. et les maquis.
Cependant Vidal et Max, ont pris à bras le corps le problème que posent le S.T.O., dès leur retour. En ce qui concerne les maquis et la proposition de l'insurrection, lors des premières réunions du Directoire auxquelles assistent Max et Vidal, il est question du S.T.O. et des premières classes qui ont été touchées par cette mesure; tous les hommes de 18 à 31 ans seront concernés, en dehors des ouvriers. La Résistance intérieure française est exposée à être fort compromise par ces réquisitions. La réponse serait l'appel à l'insurrection générale lancé par certains mouvements de la Zone Sud. Max s'est penché sur les problèmes qu'elle induit. On ne peut pas l'envisager sans l'aide des Alliés.

Max et Vidal ont étudié, au cours de leur séjour à Londres, les propositions à présenter aux Britanniques par l'intermédiaire du Comité National Français. Eviter le départ d'un maximum de requis pour le travail en Allemagne en est l'objectif. D'autant plus qu'il convient de maintenir en France les meilleurs éléments de l'Armée Secrète déjà organisée en France, au moins 50.000 hommes touchés par les réquisitions du S.T.O.
Si les maquis ne peuvent pas absorber l'énorme quantité de réfractaires potentiels sans susciter une répression sanglante, de jeunes sans armes, sans encadrement, sans plan de repli, il faut se pencher sur la solution de l'insurrection générale, proposée par les M.U.R. Pour éviter un massacre inutile, il importe qu'une forte intervention militaire alliée puisse intervenir en France ou dans un "territoire limitrophe". Ces opérations combinées à une insurrection française auraient bien entendu le consentement et le soutien des Forces Françaises Combattantes. Encore faut-il pouvoir compter sur l'accord des alliés, pour cette opération combinée, et sur leur aide pour l' armement et la subsistance des maquis exposés aux recherches des Allemands et des Vichystes.
Voici résumé ce qu'a écrit de GAULLE à Winston CHURCHILL, juste avant le départ de DELESTRAINT et de MOULIN, sur l'instigation de ce dernier (176-b).

176-a
Se reporter en Annexe 3/29-c. Notes de Charvet sur l'A.S.
176-b
de Gaulle, Charles. Lettres, Notes et Carnets, Juillet 1941-Mai 1943. Paris Plon 1982 p. 534-535. et P.R.O. CAB. 80/68.


La réponse des Britanniques est rapide; Max et Vidal ayant déjà quitté l'Angleterre, elle leur est communiquée par André PHILIP. En un mot, le gouvernement britannique pense qu'il faut éviter la répétition "d'aventures similaires à celles de la Haute-Savoie"(177a). Il demande au S.O.E., chargé de ce genre d'opérations, de continuer de venir en aide aux réfractaires, par l'envoi de nourriture, d'armes et d'équipements, mais que l'entretien régulier d'une armée de 50.000 hommes est impossible, étant données les opérations militaires actuelles (177b).
Vidal peut être la cible des récriminations de Gervais, lorsque celui-ci lui reproche de n'avoir pas partagé son projet de l'action insurrectionnelle. Il est évident que le Général a estimé qu'il aurait été criminel de sa part d'engager des jeunes, sans armement, sans instruction militaire, sans cadres suffisants et surtout, sans soutien allié, devant la Wehrmacht très rodée dans la répression.
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b- L'Action Immédiate. (A.I.)

Depuis décembre 1942, le problème de l'Action Immédiate (A.I.) se pose pour l'Armée Secrète. A cette époque, les mouvements de la zone Sud possédaient leurs Groupes Francs. "Libération-Sud" avec RAVANEL a dans ce domaine une réelle expérience. "Franc-Tireur" est loin d'être en retard, grâce aux contacts qu'a ce mouvement avec le S.O.E., à Gilbert MUS (Frit C), à Monjaret officier du B.C.R.A. (Frit). Les résultats obtenus ont été probants. Deux voitures radio-goniométriques allemandes sur trois existantes à Lyon sautent (178). A "Combat", les G.F. de RENOUVIN s'en prennent aux Allemands depuis leur arrivée en Z.S., un véhicule attaqué à Lyon (un Allemand blessé), un S.S. abattu à Limoux, des Français du S.O.L. ou de la Milice agressés (179).

Mais progressivement l'Action Immédiate s'étend aux autres formations de la Résistance et touche les groupes paramilitaires de l'A.S.. Il s'agit pour le commandement d'éviter que les actions individuelles ne se généralisent, surtout lorsque l'initiative est diluée. La dualité du commandement a sévi lors des premiers mois de l'A.S.; il convient d'éviter de se trouver dans des situations à nouveau équivoques. Mais le Général commandant l'A.S. n'a jamais été opposé au principe même de l'Action Immédiate. Il en a bien admis la nécessité. Il veut éviter que l'A.S. tombe dans une certaine anarchie. D'ailleurs, Vidal veut faire de l'A.S. une force répondant aux attentes des Alliés, et non pas des bandes insoumises, comme c'est le cas en Yougoslavie. Mais répondre aux ordres n'exclut pas le coup de main prévu à l'avance par le commandement départemental, régional ou national.

177a
Cordier, Daniel. Jean Moulin, l'Inconnu du Panthéon. T.I. Op. Cit. Préface p.151-152.
177b
P.R.O. CAB. 79/26. 4918: Voir Annexe 3/27d.
178
Veillon, Dominique. Le Franc-Tireur. Paris Flammarion. 1977. 367 pages. p.140-141.
179
Noguères, Henri. Histoire de la Résistance. T.3. Op.Cit. p. 86


D'ailleurs Jean MOULIN dans son rapport du 4 Juin le précise: "Il semble que les intentions du Général Vidal aient été également quelque peu déformées. Il n'a jamais été dans ses projets d'interdire d'une façon absolue aux militants de l'A.S. de se livrer à aucune activité en attendant le jour J. Le Général sait très bien que ce serait pratiquemment impossible" (180).

Dès le début de "Barbarossa", la stratégie des Soviétiques se distingue de celle des Anglais. Les premiers recherchent les actions meurtrières et spectaculaires contre les Allemands, donc toujours aveugles. Les seconds dirigent leurs sabotages uniquement sur les objectifs présentant un intérêt réel par leur destruction.

Le Général Vidal désire à la fois préparer l'Armée Secrète à son intervention pour le jour J., et lui laisser la possibilité d'agir auparavant dans le cadre de l'Action Immédiate, pourvu que celle-ci ne soit pas aveugle, et qu'elle soit dirigée vers un objectif utile soit l'affaiblissement du potentiel ennemi.

Un exemple de l'opposition entre Attentisme et Action Immédiate: HEILBRONN, ingénieur des chemins de fer, qui a toujours demandé à FRENAY et surtout à René HARDY de rencontrer le Général, (et n'a pu enfin le voir qu'à Dachau!), partageait la même opinion que ce dernier, sans le savoir, sur l'opportunité du sabotage des voies de chemin de fer. Il était partisan de l'attentisme relatif pour préserver les équipes de sabotage en attendant le jour J., alors que René HARDY voulait agir tout de suite et agissait déjà fin 1942 de façon importante (181-a). Cette différence de conception opposa fermement HEILBRONN à HARDY.

D'ailleurs, si des coups de main nombreux sont réussis par Renouvin et ses G.F., bien des occasions de passer à l'action sont refusées par les dirigeants de "Combat". Daniel CORDIER a retrouvé un rapport de FASSIN, officier du B.C.R.A. attaché à ce mouvement. Il se plaint du refus de "Combat" de procéder à la destruction des voitures radio-gonios allemandes. Il doit passer par MONJARET (Frit) et nous avons vu que Franc-Tireur prend en charge l'opération et la réussit. Il cite aussi le sabotage de France-Rayonne effectué par les officiers du B.C.R.A. eux-mêmes (181-b).

Faire grief à Vidal de refuser l'Action Immédiate est une contre-vérité, déformant sa pensée sur la question.

180
Rapport du 4.06.43 de J.Moulin au B.C.R.A.: Noguères, Henri. Op. Cit. p.353.
181-a
Frenay, Henri. La Nuit Finira. Paris Robert Laffont 1973. 572 pages. p.303-304.
181-b
Cordier, Daniel. Jean Moulin, L'Inconnu du Panthéon. Op. Cit. page 155.


Par contre, il est exclu dans l'esprit du Général de laisser à l'A.S. la possibilité de pratiquer des coups de mains anarchiques, incontrôlés, sous la seule autorité du chef immédiat, qui deviendrait vite un chef de bande autonome, sans aucune liaison hiérarchique.
Le double risque résiderait non seulement dans les sévères représailles que l'ennemi ferait subir à la population civile, "sans compensation stratégique ni morale"(182-a), mais de plus une rupture de confiance avec les Alliés qui ne pourraient plus se fier à cette force de Résistance lors du débarquement en territoire français, en résulterait.

Un témoignage important vient apporter un jour nouveau sur le cheminement de pensée qu'a parcouru le Général Vidal dans ce domaine. Le Colonel GRANIER qui a été son collaborateur direct en R1 a longuement discuté avec lui de cette question essentielle.

Les deux thèses en présence ont été soupesées:
"Une thèse prônant l'action journalière continue contre le boche...assassinat de gens de la Wehrmacht, Gestapo ou autre service, attaques des dépôts et convois allemands, sabotage de voies ferrées, de lignes télégraphiques, des canaux, des péniches..."
"Une thèse prônant l'attente en vue de ménager les possibilités d'un déclenchement brutal, en liaison avec les opérations militaires alliées".
Même avant son départ pour Londres, le Général Vidal a pesé les avantages et les inconvénients des deux thèses. Il a hésité. Certes il ne désirait pas passer pour un tiède; mais "réfrénant sa magnifique ardeur, il se rangea à la thèse de l'attentisme [relatif] qui, pour moins glorieuse que la thèse de l'action, était cependant la plus sage"(182-b). Attentisme relatif, puisqu'il n'exclut pas les coups de main, organisés et commandés en connaissance de cause par des chefs conscients, pour des raisons valables.

La position de Vidal a été d'autant plus confortée par les contacts qu'il a eus à Londres auprès des Chefs de l'Etat-Major Impérial qu'elle est aussi celle de Max et de de Gaulle.

Il est évident que le Général DELESTRAINT, comme Jean MOULIN, comme le Chef de la France Combattante, comme les Alliés ne peuvent pas suivre la ligne que prône Henri FRENAY, lorsqu'il affirme que "ce n'est pas une armée que nous avons forgée(...) Nous avons en réalité créé des bandes partisanes qui veulent se battre plus encore pour leurs libertés intérieures que contre l'envahisseur"(182-c). Les motivations politiques, qui en fait n'étaient celles, fondamentales, des militants de base de "Combat", risquaient bien d'entrainer certaines "bavures" lourdes de conséquences.

182-a
De Gaulle, Charles. Lettres, Notes et Cahiers. Juillet 1941-Mai 1943. Paris, Plon 1982. 600 pages. p. 535.
182-b
Mémoires du Général Granier: A.D.Rhône. 31.J. B10.
182-c
Note de Charvet sur l'A.S. du 20 Mai 1943.
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c- Le commandement de l'Armée Secrète.

Le commandement de l'Armée Secrète continue à être contesté par deux des trois représentants des mouvements de la Zone Sud, soit FRENAY et d'ASTIER, depuis que le partage des prérogatives s'est effectué entre eux deux. Pour résumer leur sentiment, les lignes écrites par René HOSTACHE apparaissent justes et concises:
"En raison du caractère particulier de cette armée, les chefs des mouvements, et surtout FRENAY qui lui avait fourni la majorité de ses effectifs, auraient désiré en conserver le contrôle. Ils souffraient de voir leurs anciennes troupes soustraites à leur autorité et soumises à une autorité nouvelle, imposée par Londres, sous le commandement du Général DELESTRAINT" (183).
Le relais que le Comité de coordination exerçait entre de GAULLE et l'Armée Secrète n'existe plus depuis que DELESTRAINT dépend directement du chef de la France Combattante.
Dès le retour de MOULIN et de DELESTRAINT, à la première séance du Directoire des M.U.R., l'agression verbale de Nef (FRENAY) contre Mars (DELESTRAINT) est telle que Max, président, rend compte à André PHILIP dans le long rapport du 7 Mai, apporté à Londres par CLOSON, de l'atmosphère de la Zone Sud. Le commandement de l'A.S. confié à Vidal est totalement contesté par Nef. Merlin (d'ASTIER) s'est joint à lui, par calcul plus que par conviction.(184-a). On retrouve la même opinion chez Jacques SOUSTELLE qui estime que "d'ASTIER soutient FRENAY, le pousse vers les affaires militaires pour se réserver les affaires politiques. Rex arbitre dans une atmosphère de crise chronique" (184-b).
Vidal, devenant la cible régulière des écarts de langage inadmissibles de FRENAY, "déclare fermement" [à Max] "ne plus venir se faire injurier périodiquement, devant le Comité, qu'il avait été nommé commandant en chef de l'A.S. par le Général de GAULLE, que sa nomination ne comportait aucune subordination à un comité quelconque, qu'il n'acceptait que le contrôle de l'autorité, au point de vue politique, du Comité National Français et, dans une certaine mesure, du Conseil de la Résistance" (185).
Effectivement le Général s'abstient de venir à certaines réunions du Directoire, d'autant plus, déclare-t-il, que l'ambiance plus qu'agressive, hostile, qu'il y trouve va à l'encontre du but recherché, une action constructive entre résistants contre l'ennemi. Une fois de plus, certains chefs se trompent d'adversaire (186).

183
Hostache, René. Le Général de Gaulle, Jean Moulin et la Création du C.N.R. Paris La Bruyère. 1989. 269 pages.p.134.
184-a
Closon, François-Louis. Le Temps des Passions. Genève Famot. 1976. 312 pages. p.111. (Rapport de J.Moulin du 7 Mai 1943).
184-b
A.N. 72.AJ/65. Fonds: les M.U.R. A.I. n°6.
185
Closon, F-L. Ibidem. .p 110.
186
Souvenir personnel.


Le lundi 26 Avril, le Général Vidal est probablement absent, lorsque F.L. CLOSON a le "privilège" d'assister à une réunion du Comité Directeur à Lyon. Il a gardé "le souvenir d'un ton vif, violent. FRENAY, dur, comminatoire. Copeau suivait sur un régistre plus bas. Claudius m'apparut conciliateur, sans hargne. MOULIN calme, précis mais dans une situation difficile". CLOSON se souvient que le délégué était "chargé de tous les péchés de Londres", qu'il restait calme, représentait l'état français renaissant (187).
En fait, après avoir consenti à la fusion des groupes paramilitaires de la Zone Sud, après avoir accepté l'obédience de de GAULLE, après avoir trouvé en DELESTRAINT le chef responsable de l'A.S. de la France Combattante, tout se passe comme si Gervais considérait son renoncement trop considérable, impossible, comme s'il désirait revenir sur son engagement, reprendre sa parole, mais trop tard. D'un coté, de GAULLE tient bien les rênes, de l'autre, la Base veut rester unie et obéir au "Grand Charles", nom sous lequel on commence à le désigner en France.

En ce qui concerne le commandement de l'Armée Secrète, après le flottement des premiers mois, au cours desquels une dualité a pu se manifester, depuis le retour de Londres, depuis que "Duclos (Vidal) affirme avoir un chef militaire: de GAULLE, et répondre à un chef politique: Max"(188), l'ambiguité est levé. Vidal, en vrai militaire, veut voir les choses clairement. Depuis son retour de Londres, il est satisfait et ne veut plus se faire insulter.
Une seule nuance, mal comprise par certains, sera apportée à ce commandement: ce sera par l'I.P.S. (Instruction Personnelle Secrète) de de GAULLE en date du 21 Mai, sur laquelle nous reviendrons d'une manière plus approfondie.
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d- La séparation du Militaire et du Politique.

Déjà ce problème a été abordé. Dès le début la notion de séparation du militaire de tout ce qui touche la politique, la propagande, apparaît essentielle aux yeux du chef de la France Combattante. Au cours de ces mêmes mois de Mars, d'Avril, elle sera acceptée, sans aucune discussion par les mouvements de Zone Nord, lorsque Passy et BROSSELETTE la présenteront à leurs responsables militaires. Il est évident qu'elle l'eût été en Zone Sud, si le responsable militaire des M.U.R. n'en avait fait un de ses chevaux de bataille dans la lutte qu'il engageat contre Max et Vidal, entraînant derrière lui Bernard (d'ASTIER), pour les raisons citées plus haut.
Il faut comprendre que si la séparation du militaire et du civil semblait illusoire au cours des premières années de la Résistance, elle apparaît spontanément normale dès 1943. Elle le sera bien davantage lors des combats les armes à la main. Cette notion, bien que préconisée antérieurement aux premiers maquis, s'adapte parfaitement à eux, surtout lorsqu'ils deviennent armés.

187
Closon, F-L. Ibidem p.78-79.
188
Note de Charvet sur l'A.S. : A.N.: 72 AJ/36. A.II N°3.


En un mot, il est fort regrettable que de telles dissensions se soient produites, au plus haut niveau, certes pour la perte d'énergie, d'attention distraite des véritables buts que la Résistance française s'était assignée. Mais bien d'autres conséquences de ces oppositions se sont manifestées: Charvet a adressé, par télégrammes et au cours de ces mois, des rapports à de GAULLE, au B.C.R.A., dans lesquels il contestait, au nom des M.U.R., le commandement de "Mars" (Vidal); il contestait même sa valeur, sa capacité, telle la lettre du 20 Mai au général de GAULLE. Ces messages étaient peut-être porteurs de la note: "Très secret et confidentiel", ils n'en étaient pas moins décodés par nos amis Britanniques. Daniel CORDIER pense que cet étalage de nos dissensions auprès des Alliés a pu avoir des conséquences néfastes sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de la valeur du Chef de l'A.S. (189-a).
Les zizanies bien installées en Zone Sud, au sein des M.U.R., se manifestent, sinon au grand jour, tout au moins au su de tous nos Alliés; seuls les Allemands les ignorent encore. Il est vrai qu'ils ont, dans le même temps, à digérer l'énorme moisson de renseignements sur l'A.S. et ses chefs, divine surprise découverte grâce à la police française et à l'imprudence de ceux qui ont constitué de telles archives sans les mieux protéger.

Un document parmi d'autres confirme que les échelons de l'A.S. ont partagé les points de vue du Chef de l'A.S. et les ont assimilé de façon pragmatique. Monsieur Marcel Ruby reproduit le texte d'une circulaire de l'E.M. départemental de l'Armée Secrète du Rhône, dans laquelle sont présentées ces préoccupations:
"Depuis longtemps vous cherchez à conformer vos actes à vos sentiments...L'union de toutes les forces armées est une nécessité vitale... Les Mouvements Unis de Résistance et le Comité d'Alger ne reconnaissent qu'une force armée: l'Armée Secrète. Toutes les armes et tout le matériel qui se trouvent entre des mains françaises doivent être mis à la disposition de l'A.S., quelle qu'en soit la provenance. Le fait de les soustraire au contrôle de l'A.S. sera considéré comme un détournement".
"Une difficulté réside dans la pénurie des cadres. Etes-vous capable d'organiser un secteur, pouvez-vous concentrer votre énergie en vue d'un but modeste mais réalisable ? L'A.S. vous propose les tâches suivantes:
"-Si vous demeurez en dehors de gros centres urbains et à proximité d'une voie ferroviaire ou d'une route importante: formez des équipes de 4 à 8 hommes qui s'engagent à couper la voie, la route ou le réseau téléphonique, lorsqu'ils en recevront l'ordre. Une équipe doit reconnaître un objectif précis qu'elle soumettra à l'E.M. départemental dès qu'elle aura été intégrée dans l'A.S.".
"-pour qu'une équipe puisse accomplir une mission au Jour "J", elle doit être entraînée dès à présent. Son chef doit nous communiquer le lieu où elle se trouve, l'effectif qu'elle comporte, la nature de l'objectif repéré"...

189-a
Cordier, Daniel. Op. Cit. p.155-156. Par contre, lorsque Jean MOULIN adresse son long rapport du 7 Mai, très confidentiel, il attend que Closon retourne à Londres pour le lui confier.


"-pressentez des techniciens capables de désigner le point vulnérable d'usine travaillant pour l'ennemi"...
"-cherchez dans les campagnes des endroits favorables à l'établissement d'un camp de réfractaires, et groupez dans une ville voisine du maquis 3 ou 4 hommes intègres en un comité de gestion chargé d'apporter une aide précieuse à l'équipement et au ravitaillement du camp".
"Soyez très prudents dans votre activité, ne vous en vantez pas, n'en parlez pas au bistrot. Pour entrer en contact avec l'A.S., ayez recours à des amis personnels et sûrs. N'oubliez pas que les agents de la Gestapo essayent par tous les moyens de s'introduire dans les Mouvements de Résistance".
"Nous vous mettons en garde contre de vaines illusions. Nous ne vous promettons pas formellement que vous recevrez des armes. si vous ne vous sentez pas capables d'attendre longtemps et peut-être inutilement, mieux vaut ne pas adhérer à l'A.S. Des armes et du matériel nous ont été promis, mais ils doivent nous tomber du ciel pour une bonne part".
"Nous vous répétons que tout notre travail risque de rester stérile si les Alliés ne nous parachutent pas des armes en quantité suffisante, après nous avoir encouragés à nous organiser. Quoiqu'il arrive, nous estimons qu'il est de notre devoir d'être prêts à nous battre pour la France"(189-b).

Cette circulaire, dont la ligne répond à bien des questions concernant l’Action immédiate, la séparation du Militaire et de la Propagande ou du Politique, est parfaitement dans la ligne de l'Etat-Major de l'A.S. Elle en reflète l'esprit essentiel ainsi que la rigueur, même dans les incertitudes que connaissent les Résistants en ce printemps 1943.
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B-. L'A.S. S'ORGANISE

1°- L'Etat-Major, nouvel aspect.

Lorsque le 15 Mars MORIN-Forestier, chef d'Etat-Major de l'Armée Secrète, se fait arrêter par la police française, en compagnie de sa secrétaire Christine DENOYER, le Général Vidal se trouve encore à Londres.
Charvet profite de cette absence pour s'octroyer le pouvoir de le remplacer par un autre de ses lieutenants, Henri AUBRY ("Avricourt", "Thomas"), jusque là inspecteur de l'Armée Secrète.
Cependant dès que le Général apprend, à son arrivée à Bourg le 20 Mars, de la bouche de GASTALDO, les arrestations de Lyon, concernant Forestier et deux des trois inspecteurs ( Aubrac et Gayet), il décide de nommer lui-même les membres de son nouvel Etat-Major. Quand il apprend la désignation au poste de Chef d'E.M. de Thomas par FRENAY, il en est irrité. Il ne la ratifie pas, mais décide, par esprit de conciliation, de placer Thomas au poste de Chef de Cabinet. Le poste de Chef d'Etat-Major sera confié au Commandant GASTALDO, officier breveté, indubitablement plus compétent qu'Aubry, simple Lieutenant de réserve. Gastaldo qui a toute la confiance du Général conservera aussi le 2° Bureau.

189-b
Ruby, Marcel. La Résistance à Lyon. Lyon L'Hermès. 2 volumes. 1049 pages. T.2 p. 708-709.


A la tête du 1° Bureau, le Cdt ANTONY a été désigné, mais cet officier est parti sans doute pour l'Afrique du Nord. En remplacement le général demandera à Londres que lui soit envoyé le Colonel Morinaud.
Le capitaine FOULD, ami du Cdt GASTALDO, est présenté au Général. Il sera bientôt arrêté et fusillé.
Henri FRENAY parle à Vidal d'un de ses collaborateurs qu'il tient en haute estime, René HARDY. Spécialiste des Chemins de Fer, ayant tenu un poste important à la S.N.C.F., affirme-t'il, HARDY (Carbon, Didot) travaille à "Combat" la question du sabotage des voies ferrées. Sur sa demande, il sera placé à la tête du 3° bureau de l' Etat-Major. Le Général ne l'a rencontré qu'une fois, au début de l'année, lors d'une réunion, mais il est intéressé par la question du sabotage des voies ferrées. Vidal, nous l'avons vu, vient d'étudier au B.C.R.A. à Londres la question du Plan vert du Cdt Saint-Jacques. Dans l'attente de voir celui-ci arriver à son Etat-Major ainsi que le Lt-Colonel Morinaud (190), il accepte provisoirement René HARDY. Bruno LARAT du S.O.A.M. entre à l'Etat-Major au 4°Bureau. Le Général connait bien le Cl GRANIER; il lui fait toute confiance. Le Lt-Cl SCHWARTZFELD de France-d'Abord sera pris en Mai à l'E.M.

L'Etat-Major de l'Armée Secrète est ainsi constitué fin Mars 43:

FONCTIONNOMPSEUDODESTIN
-Gén.Cdt l'A.S.Général DELESTRAINT VidalDéporté,
fusillé
-Gén. AdjointGénéral DESMAZES RichardDéporté
-Chef de CabinetHenri AUBRY Thomas,
Avricourt
Arrêté,
relâché
-Chef d' E.M.
(& 2° Bureau
Cdt GASTALDOGalibierDéporté
-Adjoint 2° BureauAndré LASSAGNE AndréDéporté
-Chef 1° BureauCdt ANTONY
-Chef 3° BureauCpne FOULD
puis René HARDY
Fouquet
Carbon, Didot
Fusillé
Inculpé
-Chef 4° BureauBruno LARAT
puis Cl LACAZE
Xavier

Fusillé
Arrêté
-Chargés de missionsCl GRANIER
Lt Cl SCHWARTZFELD
Dubois
Déporté, mort au Struthof
(191)

190
Rapport du général Vidal au général de Gaulle du 10 Mai 43: A.N. 72 AJ/438. 7758/Uri.B2.
191
A.N.:72.AJ/1899. Tableau établi par le Cl Gastaldo en 1946.


Une première observation s'impose: le Général depuis son retour d'Angleterre, et surtout depuis les premières séances du Directoire ne veut plus passer sous les fourches caudines de Charvet. Il n'accepte plus que l'on lui impose quoique ce soit.

La composition de l'Etat-Major de ce printemps 1943 ne comporte qu'un membre de "Combat" dévoué à Charvet, c'est Thomas (AUBRY). Il tient le poste de Chef de Cabinet, et non pas celui de Chef d'Etat-Major qui est confié à Galibier. Certes, celui-ci est issu aussi de "Combat" mais, tout dévoué à Vidal, il a compris tout l'avantage de l'unicité de la Résistance française et de son articulation à la France Combattante.
Charvet, nous le verrons, présentera souvent Thomas comme le chef d'E.M. de l'Armée Secrète. Thomas voudra aussi en faire état, au cours de ses interrogatoires par les Allemands et même lors de l'instruction ou des audiences des procès HARDY. Cette confusion entretenue abusera jusqu'à certains officiers du B.C.R.A., tel FASSIN qui, détaché auprès de "Combat", entendra toujours parler de Thomas, comme étant le chef d'E.M. de l'A.S. (192).
Mais, nous l'avons déjà précisé, le Général ne peut pas hésiter devant le choix: Il sait que GASTALDO lui est tout dévoué. Très intelligent, il est fort compétent au point de vue militaire: officier d'active, issu de l'Ecole de Guerre, donc officier d'Etat-Major breveté, il est apte à remplir les fonctions qu'on lui destine, même et surtout au moment du débarquement. Ayant de profondes connaissances de la clandestinité, il exerce les fonctions de chef du 2° Bureau depuis de nombreux mois. Il a organisé pour l'A.S. un réseau de renseignements sur toute la France et a obtenu des contacts importants en Suisse. Comment le Général hésiterait-il, alors qu'AUBRY, simple Lieutenant de Réserve, tout dévoué à Charvet, partage ses réserves vis-à-vis de Vidal qu'il doit néanmoins servir ? Le nouveau Chef d'Etat-Major sera GASTALDO.

De nouvelles figures, de grands noms entrent à l'Etat-Major:
-L'un vient de "Libération", André LASSAGNE, lequel apportera toute son activité à la cause et son parfait dévouement pour la cause; comparable à Galibier, il sera un féal.
-Un autre, de "France-d'Abord", le Lt-Cl SCHWARTZFELD.
-Un officier venu d'Angleterre pour le S.O.A.M. un des plus purs de la France Combattante venu lutter en France, Bruno LARAT.
-Un officier bien connu et estimé du Général: lee colonel GRANIER.
-Un ami amené par Galibier, le Capitaine FOULD, mort en héros.
-Un autre officier entré plus tard, le Colonel LACAZE.
Entrent donc des Résistants qui se sentent tous concernés par l'aspect "France Combattante" de l'Armée Secrète, en dehors de Thomas et de Didot, tous deux issus de Combat en en gardant encore la prééminente nostagie; tous, même sans doute Thomas, auront le souci de servir l' Armée Secrète de la France, les deux zones ayant maintenant le même commandement.

192
A.N: 72 AJ/36.A.II N°2: Dans son rapport du 28.06.43. au B.C.R.A., Fassin dit: "Vidal était assisté d'un officier issu du Mouvement "Combat", qui jouait le rôle de chef d'E.M. pour la zone Sud et dont le nom était Thomas ou Avricourt".
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2°- La Rigueur.

Le Général a été très alarmé par les arrestations de Mars, et surtout par la saisie des archives de l'Armée Secrète dues à des négligences. Vidal est décidé à être exigeant. Fin Mars, dans une note sur l'organisation de l'Armée Secrète, apparait la rigueur. Il est conscient que le plus grand danger encouru par l'Armée Secrète est induit par le relâchement, toutes les négligences. Tout d'abord il définit l'Armée Secrète comme le noyau de la future Grande Armée française.
"Elle doit être considérée dès maintenant comme faisant partie des forces régulières dans lesquelles elle est intégrée et prévue. Aucune équivoque ne doit subsister à ce sujet ".
Il aborde le rôle des mouvements par rapport à l'A.S.:
"Les groupements, quelles que soient leur étiquette ou leur origine devront s'adapter à ce rôle en se militarisant.
Les chefs qui ne comprendraient pas cette nécessité commettraient une lourde erreur" (193).
Il en arrive à la rigueur imposée, par chacun pour la sécurité de tous; les combattants qui n'ont aucune pitié à attendre de l'ennemi sont tenus d' observer des règles sévères, à partir du moment où une seule faute individuelle est suceptible de compromettre gravement la sécurité collective...La sécurité ne permet plus même de compter "sur les hésitants, les timorés, ceux dont le coeur faible répugneraient à certaines besognes".
En ce qui concerne l'apport des volontaires, jusqu'au jour J, il convient d'arrêter le recrutement, lorsque les effectifs seront atteints. Ensuite, les hommes de bonne volonté rallieront d'eux-mêmes, surtout lorsque le succès s'affirmera.
Mais la qualité doit primer la quantité. "Donc se montrer très exigeant; n'accepter que des hommes sûrs dont le passé offre toute garantie" (193)
Le Général, à la suite des conversations récentes de Londres que des officiers de liaison britanniques ou américains seront amenés à être présents dans les groupes de l'A.S.; aussi précise-t-il qu'à chaque Etat-Major de groupement, dans la mesure du possible, la présence d'un homme parlant bien l'anglais ou ayant au moins une connaissance suffisante de cette langue est souhaitable.

Enfin, une précaution importante, après le grave évènement du mois de Mars: "Tous les documents traitant de l'organisation de l'A.S. doivent être immédiatement incinérés après avoir été lus et communiqués aux personnes auquelles ilss doivent être divulgués".
Et en conclusion : "Tout destinataire qui n'observerait pas cette précaution pourtant bien élémentaire commettrait une imprudence grave et une faute, même contre l'honneur" (193).
Dans l’esprit de de Gaulle comme de Delestraint, l’Armée Secrète nest-elle pas destinée à devenir l’Armée française, une fois amalgamée à l’Armée de la Résistance extérieure, donc futur noyau de l’Armée de la Nation française ?

193
A.N. 72 AJ/36. A.I. N°1. Document tranmis par Mr Médard.
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3° La notion de "guérilla".

Depuis plusieurs mois, même avant son départ pour Londres, le Général Vidal a mis l'accent sur l'importance de la guérilla dans le combat qui allait opposer l'Armée Secrète et la Wehrmacht.
La position de Vidal lors des discussions avec les M.U.R. est d'éviter d'engager des effectifs et des cadres, particulièrement d'élite, avec un risque trop grand lors d'un affrontement éventuel avec les unités allemandes, surtout dans des opérations de caractère désespéré. "Par contre, des cellules professionnelles et des Groupes Francs doivent être à même d'agir à tout moment. Si le débarquement allié se produit, l'A.S. devra utiliser à fond les possibilités d'action qui lui seront fournies" (194).
L'action de sabotage dès maintenant, donc avant même le débarquement, fait partie de l'Action Immédiate, en s'attaquant aux objectifs prévus à l'avance par l'E.M., selon le programme établi par le haut commandement allié, par l'intermédiaire du B.C.R.A. ou des M.U.R. dans des conditions bien précises, mais en évitant toute initiative d'une autorité subordonnée.
Le plan A. préalablement mis sur pied par Mélétraz, reste intéressant, au moment opportun après le débarquement, (bien qu'un exemplaire soit tombé aux mains des Allemands). Il prévoit:
1: une action sur les lignes de communication ferroviaires, routières et aériennes,
2: une attaque des moyens de commandement de l'ennemi: O.C., centres de transmission, traîtres,
3: une attaque des dépôts d'armes et de munitions et l'action de guérilla. (195).

L'organisation et la conduite de la guérilla vues par Vidal se basent sur des notions précises:
En tant que spécialiste de l'arme blindée, il apporte d'abord un postulat qui sera vérifié à plusieurs occasions, et même après guerre*: Le Char, dans un combat de rue, peut faire beaucoup de dégâts, mais il est impuissant devant des combattants de guérilla bien entrainés (196).
La misssion de la guérilla a pour but de désorganiser les arrières de l'ennemi, supérieur en nombre, en armement et en matériel, donc impossible à attaquer en "rase campagne". Il s'agit de le paralyser par des "agressions multiples et simultanées sur ses communications "(197).

194
A.N.: 72 AJ/65. Fonds:les M.U.R. A.I. N°3 cote 5.
195
A.N.: 72 AJ/65. Ibid.
196
Témoignage de Raymond Aubrac, le 21 Janvier 1989.
*
Lors des révoltes de Budapest en 1956, et de Prague en 1968.
197
A.N.: 72 AJ/36. A.I N°1.: Fonds Armée Secrète.


Les missions de la guérilla ont un caractère de destruction et de sabotage effectuées sur des voies ferrées, des canaux et des routes rendus impraticables, sur des réseaux téléphoniques devenus inutilisables. La guérilla aura néanmoins un autre rôle: l'attaque directe, les armes à la main, des convois peu défendus, des petits détachements, des isolés.
Mais chaque destruction, chaque sabotage doivent être effectués dans un but bien précis et non pas dans la seule idée de détruire, sans jamais oublier qu'il s'agit de notre pays et que les destructions massives et inconsidérées seraient susceptibles de gêner considérablement l'action ultérieure des troupes amies".

On y trouve aussi quelques principes:
"Combiner toujours barrage et embuscade, toujours obstacle et feu". "Ne jamais donner d'ordres écrits, se méfier des indiscrétions". "S'assurer de la complicité et du silence de la population, en l'associant si possible à l'action".
"Afin de faire perdre à l'ennemi l'avantage de son armement puissant, l'attaquer par surprise à bout portant". Pour cela, "pas besoin d'armes lourdes mais des pistolets mitrailleurs, des pistolets automatiques,, des grenades ou armes de chasse, qui dans le combat rapproché valent tout autant sinon mieux qu'une arme de guerre".
"Les opérations de nuit, toujours payantes pour celui qui est le plus faible mais qui connait bien son terrain, devront être la règle"(198).

Là encore Vidal comprend qu'une certaine rigueur doit aussi accompagner ces directives: ne pas hésiter à sanctionner la trahison, les actes de sabotage commis contre l'A.S.

Ainsi, Vidal conçoit fort bien la nécessité des actions de Commandos, les situations d'urgence, mais dans la limite où elles sont décidées par un chef non subalterne qui en assume toute la responsabilité en connaissance de cause. L'Action Immédiate n'est pas rejetée de façon formelle par lui. Il en redoute cependant les abus irresponsables. Ce sera l'objet de vifs affrontements entre Charvet et lui; en fait nouveaux affrontements qui ne sont que les manifestations d'un lourd contentieux opposant depuis plus de cinq mois un sentiment de paternité frustré à une volonté d'unification et de rattachement à une autorité suprème, celle de de GAULLE.
Les deux conceptions sont fort défendables. Tel un père qui sait bien ce dont son enfant a besoin pour l'avoir suivi depuis sa tendre enfance, Charvet proteste devant les dispositions imposées par d'autres que lui. Max et Vidal par ailleurs, tels des maîtres qui ne voient que l' émancipation de l'adolescent, proposent des directives pragmatiques menant à un but déterminé.

198
A.N. 72 AJ/36 Fonds Armée Secrète. A.I. N°1. (Guérilla).


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C- LE VERCORS.

1° Où en est le plan "Les Montagnards"?

Depuis la soirée mémorable du 10 Février à Bourg-en-Bresse, où fut ébauché le plan, Pierre DALLOZ va constituer une équipe qui sera d'abord militaire. Evidemment, il ne le perd pas de vue, le mouvement "Franc-Tireur" dominant en Vercors; c'en est une place forte. L'aubergiste Aimé PUPIN, le docteur SAMUEL, juif roumain, replié à Villard-de-Lans avec son épouse qui y est pharmacienne forment la pierre angulaire du mouvement. C'est le docteur SAMUEL qui organisa les premiers groupes "Franc-Tireur" du VERCORS. Il travaillera ardemment à la constitution matérielle des premiers maquis. Le responsable civil du Mouvement est l'ancien maire de Saint-Martin d'Hères, révoqué par Vichy, Eugène CHAVANT. L'un des chefs régionaux de Franc-Tireur est le docteur MARTIN.

Ces pionniers du mouvement en Isère, et particulièrement en Vercors que le Général ne connait pas, vont aider considérablement à l'implantation des maquis sur le plateau. Déjà, nous l'avons vu, SAMUEL, guidé par Louis BRUN, a repéré le 19 décembre 1942 la ferme d'Ambel, premier maquis du Vercors (211).

Lorsque, le 10 Février le dialogue entre DALLOZ et Vidal a porté sur le mouvement, le Général a demandé:
-"Quel est le groupement le plus important dans le Vercors" ?


C'est Pierre DALLOZ qui affirma:
-"Franc-Tireur est le seul groupement, mon Général".

-"Puisqu'il en est ainsi, marchons pour Franc-Tireur. Coupez court en mon nom à toutes les ambitions qui pourraient naître. Le Vercors doit rester sur un plan militaire et national. A partir d'aujourd'hui nous oublierons ce nom. Votre projet sera le projet: Les Montagnards" (212).

En fait, le Général est toujours très fidèle à la notion qu'il a fait sienne: la séparation à l'A.S. du militaire et du politique. S'il est naturel que le mouvement apporte toute son aide à la formation des maquis, la constitution d'une équipe purement militaire apparait indispensable. Elle sera formée d'amis. Le premier contacté sera l'ancien Commandant de l'Ecole de Haute Montagne, le Commandant Marcel POURCHIER; il habite Nice.

211
Dreyfus, Paul. Histoire de la Résistance en Vercors. Paris Arthaud 1984 289 pages. p. 31.
212
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Paris Fernand Lanore. p. 57-58.

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a- Le Comité militaire

DALLOZ le connait bien, il lui adresse un télégramme le priant de venir à Sassenage. Dès son arrivée, on lui demande un rapport sur les possibilités du Vercors, ses ressources en vivres, logements et en véhicules. POURCHIER se met en devoir d'explorer le plateau, jusqu'au plus petit hameau. L'inventaire remis apporte l'assurance que les moyens de logement, de subsistances sont suffisants pour accueillir un nombre actuellement indéfini (213), mais au moins huit mille hommes. Le Commandant POURCHIER n'a pas pu rester dans le Vercors; reparti à Nice pour y réorganiser la Résistance, il s'y fera arrêter et sera fusillé au Struthof.

Cette équipe militaire ne peut trouver aucune aide du Général L. de Grenoble à qui POURCHIER demande de lui fournir des cadres. Par contre se met à la disposition de DALLOZ un jeune Capitaine d'infanterie alpine, dont nous avons déjà parlé, connu pour être un vrai montagnard, le Capitaine Alain LE RAY; mais si ses courses dans l'Oisans sont déjà célèbres, ce dont on parle moins en ces temps d'occupation allemande, c'est de son extraordinaire évasion du fort de Colditz, de son passage en Suisse entre les deux tampons d'une locomotive: Le Capitaine LE RAY amène bientôt trois Lieutenants: COSTA de BEAUREGARD, JEANNEST et REGNIER qui se chargent de l'instruction. Le premier comité de combat du Vercors est constitué.

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b- Le plan "Les Montagnards" développé.

Le Capitaine se charge de l'étude du "plan d'utilisation militaire du Vercors". Ce plan est essentiel, Il s'appuie sur "l'examen géographique du massif". Cinq aspects sont à retenir: 1°-la surface étendue du haut plateau,

2°-la présence au nord et à l'ouest de "pentes rocheuses, boisées, abruptes et inextricables", au sud et à l'est de falaises et d'escarpements de près de mille mètres, sans solution de continuité,

3°-cinq voies d'accès aux engins de combat sont possibles, et peuvent facilement être éliminées, à une exception près, le glacis de St-Nizier,

4°-Les grandes prairies de Vassieux, de Lans, permettent des parachutages, et les grandes forêts les dispersions possibles,

5°-L'agriculture prospère du Vercors permet de subvenir aux besoins alimentaires.

Mais le Capitaine LE RAY relève deux graves inconvénients:

1°-Les points d'eau sont rares, et qui plus est sont portées sur les cartes,

2°-Les villages sont importants, leur population donc exposée(214)

213
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Op. Cit. p.48 à 52.
214
Le Ray, Général. La Résistance du Vercors. in Le Pionnier du Vercors: Supplément au N°71: Juin 1990. pages 5 à 7. Le plan du Vercors et de ses maquis est reporté en Annexe 3/40.


Le rôle du Vercors commencerait, selon le plan du Capitaine LE RAY, au moment d'une offensive alliée sur la côte méditerranéenne. Ce serait alors "une tête de pont en profondeur" ayant la vocation d'accueillir des forces aéroportées, qui pourraient alors interdire aux Allemands la vallée du Rhône, mais aussi celle de l'Isère, les accès de Grenoble.

Les maquis devront alors protéger le débarquement des forces aéroportées, pendant la période délicate de leur regroupement, de leur organisation au sol pour repartir vers leurs objectifs, les vallées, le sillon alpin. Le plan prévoit que les maquis devront tenir un minimum de quarante huit heures.

Donc, avant ce débarquement sur les côtes méditerranéennes, les maquis, une trentaine de camps, devront être organisés, être entrainés militairement et préparés à toute éventualité, "à toutes interventions extérieures sur les grands axes" (215).

Des points doivent être précisés; les maquis devront recevoir un armement léger important; mais se révèle aussi une condition essentielle, absolue: la discrétion de ces maquis au moins jusqu'au jour J. et même jusu'à un débarquement éventuel dans le midi, de l'arrivée sur le plateau de forces aéroportées et parachutées, si ces derniers évènements sont dissociés du jour J. A cette époque, en France, on ignore tout des projets alliés. Donc, auparavant, ne pas avoir recours à des coups de main, plus ou moins stériles qui ne feraient qu'attirer l'attention sur les camps du Vercors et les inciteraient à une intervention. Au jour J., selon les ordres, les corps francs pourront intervenir.

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2°- Le Général visite le Vercors

Dès son retour en France, le Général a l'intention de répondre à l'invitation que DALLOZ lui avait faite le 10 Février, se rendre à Sassenage et visiter le Vercors. L'emploi du temps est serré, puisqu'il est attendu à Paris quelsques jours plus tard. Fin Mars, le Général m'envoie à Grenoble remettre une missive dans une boîte aux lettres, sans doute destinée à Pierre DALLOZ, pour préciser le rendez-vous.

Le lundi 5 Avril, Vidal prend le premier train de Grenoble. Pierre DALLOZ, lui qui l'a déjà rencontré, est chargé d'aller l'attendre à son arrivée à Grenoble. Une chute de vélomoteur ne lui permet pas d'être présent comme il l'aurait souhaité. Farge reconnait le général à la sortie de la gare. et l'accompagne jusqu' à Sassenage où ils arrivent vers onze heures du matin. Malgrè la blessure de Pierre DALLOZ, c'est chez lui que le général est reçu (216). Et on le reçoit bien. Il retrouve donc FARGE et DALLOZ déjà rencontrés à Bourg. Après le repas, on lui présente le Commandant POURCHIER, le Capitaine LE RAY.

215
Le Ray Général. Ibidem. p. 7.
216
Dalloz, Pierre. Ibidem. p. 72. L'auteur, sur le livre qu'il m'a remis, a rectifié le texte page 72: "erreur, écrit-il, ma femme reçut à déjeuner le Général Delestraint et Farge et installa le Général au restaurant des Côtes, etc..".


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a- La conférence du 5 Avril.

Le Général situe tout de suite le problème. Il rappelle:

-"Vous savez que je ne connais pas le Vercors. Je veux me rendre compte par moi-même de ses possibilités ".
-"Mon Général, qui voulez-vous voir ?"
-"Tout votre groupe ".

C'est prévu, une douzaine de personnes sont présentes. Prévue aussi la sécurité, puisque certaines d'entre elles sont chargées du guet aux alentours.

On se met rapidement au travail. Une carte du Vercors est étalée:

-FARGE nomme les camps, les situe, il parle des maquisards, de leurs motivations. Il en trace un portrait flatteur.
-DALLOZ reprend son idée initiale, la développe.
-POURCHIER présente son bilan, l'inventaire de toutes les ressources du Vercors, les transports, les cantonnements, les moyens de subsistance.
-LE RAY, de son esprit objectif, précise les dispositifs stratégique et tactique; il résume: huit mille hommes pour tenir le Vercors répartis en cinq secteurs de trois zones de commandement chacun. Un armement de sept cent quatre vingt quinze fusils mitrailleurs et autant de mitraillettes, six mille trois cent soixante mousquetons et pistolets, cinq canons antichars et quinze mortiers absolument indispensables. Les munitions sont très largement prévues.
-DALLOZ reprend l'idée maîtresse: lorsque les alliés débarqueront sur les côtes de Provence, et que les Allemands se porteront au devant des assaillants, ils seront menacés sur leurs arrières. Les alliés lâcheront leurs parachutistes, leurs troupes aéroportées, dans la plaine de Vassieux, dans celle d'Autrans, de Lans. Regroupées, ces forces lanceront des raids vers Grenoble, Valence.
-LE RAY précise que le Vercors ne peut en aucun cas être considéré comme un bastion défensif. Son rôle: aggraver le désordre provoqué chez l'Allemand par le débarquement en Provence. Pour les alliés, le Vercors n'est pas destiné à s'y accrocher, mais à prendre pied, pour repartir rapidement en des raids.

Le Général apporte son approbation, mais fait quelques remarques: Il convient de travailler particulièrement les zones de parachutages:
-celles de matériel, d'armes surtout, zones qui doivent être abritées des regards ennemis. LE RAY sait quoi répondre: il a repéré neuf terrains de parachutage dont deux spécialement réservés à ce genre d'opérations clandestines, étant donné leur emplacement très discret (217).
-celles des unités parachutistes amies; leur rôle, celui des troupes aéroportées en général, sera décisif (218). Idée forte de Vidal qu'il répétera souvent.

217
Vial, Pierre. La Bataille du Vercors. Paris Presses de la Cité. 1991. 301 pages. p.29-30.
218
Vial, Pierre. Ibidem p.92.


Vidal partage entièrement les avis des membres présents du Comité, et spécialement la notion du rôle du Vercors ne devant jamais être assimilé à un camp retranché, les troupes alliées ne devant jamais s'y incruster.

On dit un mot de la question financière qui ne pose plus de problème depuis que Max a accordé des subventions régulières. Farge, le 1° Mars, est revenu avec le premier versement remis par Alain, de la part de Max alors à Londres (219).

Le Général est très satisfait de tout ce qu'il a entendu et vu sur la carte. Mais il se réjouit de pouvoir se rendre compte par lui-même, voir le lendemain l'aspect du "plateau".

La conférence est terminée; on fait entrer dans la salle les guetteurs, les Lieutenants COSTA de BEAUREGARD et REGNIER que le Général prend tout de suite à part. Il les interroge, les écoute. Il y a aussi Max CHAMSON, Jean LEFORT, Rémi HEIDSEICK; Vidal les félicite pour leur action.

La conversation devient générale quand on sert le champagne. C'est alors que le Général lève sa coupe pour saluer ses hôtes, mais surtout pour féliciter cette équipe de pionniers, le comité de combat, pour le travail déjà accompli, pour encourager ces hommes résolus, pour le chemin qui leur reste encore à parcourir. Il a cette phrase qui électrise tout le monde:
-" J'ai vu il y a quelques jours à Londres le Général de GAULLE. Je lui ai dit ce que vous faîtes. Il m'a chargé de vous encourager et de vous remercier "(220).

Le Général Vidal sait employer les mots qui engendrent l'ardeur. Ceux-là ont donné une impulsion nouvelle, si par extraordinaire il en avait été besoin. Tous connaissent le but de l'opération "Les Montagnards", chacun connait son rôle. L'avenir malheureusement apportera certaines déviations aux conséquences tragiques, dont les membres du Comité de Combat ne sont en rien responsables.

Pierre DALLOZ ne manque pas de faire admirer le coucher du soleil, avant que cinq d'entre eux ne se retrouvent pour dîner autour d'une table du restaurant des Côtes de Madame LESAGE: le Général, Yves FARGE, le Commandant POURCHIER, Madame et Monsieur DALLOZ (221). Une détente amicale marque ce repas (222). Hélas, les deux officiers qui y participent se retrouveront au Struthof. Aucun des deux ne reviendra.

Pour la nuit, une chambre de cette même auberge, dont les fenêtres donnent sur les Alpes, est réservée au Général.

219
A.N.: 72 AJ/89. Témoignage de Pupin (Mathieu).
220
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Op. Cit. p.74
221
Madame Dalloz, peintre de talent, signe ses toiles de son nom de jeune fille: Henriette Gröll
222
PERRETTE, Jean-François. Le Général Delestraint. Paris Presses de la Cité. 1972. 180 pages. p.123. Le Cdt Perrette rapporte même le menu de ce repas mémorable.


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b- La visite du plateau.

Le lendemain matin, Mardi six Avril, huit heures n'ont pas encore sonné au clocher de Sassenage que Pierre DALLOZ arrive au restaurant où le Général termine son petit déjeuner. Le Lieutenant des Eaux et Forêts, BAYLE de Jessé, en tenue, est arrivé au volant de sa voiture à gazogène. Le capitaine LE RAY étant absent, ce sera Pierre DALLOZ qui se charge des commentaires au cours de cette randonnée. L'ascension sur le plateau se fait par les gorges d'Engins, puis après quelques kilomètres sur la route de St-Nizier. DALLOZ fait arrêter la voiture et explique que le plateau de ce nom étant le seul point faible, la défense devrait se faire au niveau de la profonde coupure des gorges du Bruyant, là où la section de route pourrait être rendue impraticable, par le feu croisé de ceux qui la défendent des deux cotés, par les arbres abattus, par les éboulements.

La voiture de BAYLE de Jessé repart par la Croix-Perrin; le Général découvre en même temps que ce paysage exceptionnel les possibilités des terrains de parachutage de Meaudre et d'Autrans, et, après être passé par les gorges de la Bourne, l'isolement de tout le sud du Vercors si les quelques ponts qui traversent les gorges viennent à être détruits. A la demande de DALLOZ sur ce que pourraient faire ici les Panzers, il répond: "Il est de fait que le Vercors peut être imperméable à tout blindé" (223).

Après ce périple sur une partie du plateau, on s'arrête à l'heure du déjeuner à la Balme de Rencurel. C'était prévu. Aimé PUPIN (Mathieu) est venu les rejoindre depuis Villard-de-Lans. Au cours du repas, Mathieu parle au Général des maquisards -déjà près de quatre cents- installés dans les huit camps dont il se charge.

Le Général l'écoute attentivement, le félicite du travail déjà accompli, mais il lui recommande la discrétion la plus absolue, et, pour tous, se retournant vers DALLOZ et BAYLE, il répète: "observez la plus grande prudence." (224).

PUPIN parle-t'il alors de l'intention du mouvement "Combat" de s'installer dans le Vercors ? C'est probable. D'ailleurs, DALLOZ, pendant le séjour de Vidal à Londres, a accepté une entrevue avec Henri FRENAY à Grenoble par l'intermédiaire de Jean LEFORT. FRENAY veut installer à Corrençon une école de cadres. Etant donné qu'au départ les maquis du Vercors ont été créés par "Franc-Tireur", des jalousies, des dualités peuvent naître sur le plateau; DALLOZ n'accepta pas; c'était à l'encontre de ce qui avait été convenu avec le Général à Bourg, le 1O Février. Aussi DALLOZ fait la sourde oreille, FRENAY insiste (225). Aimé PUPIN, vraisemblablement, présente le cas à Vidal lorsqu'il le rencontre à Rencurel, voit le danger d'une prise d'autorité sur les maquis de F.T. FARGE alerté, prévient la Délégation qui invite "Combat" à aller ailleurs (226).

223
Vial, Pierre. La Bataille du Vercors. Op. Cit. p. 30-31.
224
A.N. 72.AJ/89: Fonds Le Vercors. Témoignage de Mr Pupin.
225
Dalloz, Pierre. Ibid. p. 66.
226
A.N. 72.AJ/89: Fonds Le Vercors. Témoignage de Mr Pupin.


La visite du Vercors touche à sa fin. On propose au Général de le raccompagner jusqu'à Culoz, d'où un train pourrait le mener à Bourg-en-Bresse. Il accepte volontiers, mais on doit passer auparavant par Grenoble pour y déposer Yves FARGE. On prend, pour ce long parcours, quelques précautions, afin d'éviter les grands axes. Quand DALLOZ et BAYLE laissent le Général, l'optimisme est peut-être de rigueur, mais Vidal l'a dit et répété; il convient d'éviter les imprudences, les maquis ne doivent pas attirer l'attention sur eux. Suivront-ils les consignes ?

Le Vercors connaîtra son essor, ses difficultés. Dès le départ du Général, le Capitaine LE RAY se met à l'ouvrage. Les maquisards affluent, les difficultés d'argent se font souvent sentir, malgrè les versements qu'assure Yves FARGE. Déjà, avec l'aide des militants, et principalement de PUPIN (Mathieu), les camps se sont créés, se sont développés. On en compte alors six, bientôt sept:

C1: Ambel. Simon en est le chef. Responsable : Bourdeau.
C2: Près de Corrençon: le chef: André. Responsable: Beaudouin.
C3: Camp Ecole: Chef : Robert. Responsable: Martin.
C4: à Cournouze. Chef: Akermann. Responsable: Roche.
C5: au Rousset puis à Meaudre. Chef: Feutrier. Resp: Charlier.
C6: Près de la Chapelle-en-Vercors. Responsable: Malaussane.

Le camp 7 provient du camp "Combat" au plateau St Ange, délogé deux fois par les Italiens. Pris en charge par PUPIN, il devient le camp C7. Chef: Celeri. Responsable: Masson (227-a).

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c- Un apport imprévu en équipement.

Le Commandant PERRETTE vient souvent se mettre à la disposition du général, à Lyon. Il n'est pas disposé à être enrôlé "officiellement" si l'on peut dire dans quelque mouvement, tout en étant résolument Résistant, et totalement dévoué au Général DELESTRAINT. Avant le départ de celui-ci pour Londres, il est chargé de réaliser "une série de vastes coups de main" sur les dépôts et lieux de stockage d'armes, munitions, équipements de l'armée de l'armistice, (chaussures et couvertures en particulier), gardés, parfois occupés, toujours contrôlés par l'armée allemande.

Il en faut davantage pour arrêter le Cdt PERRETTE. Il obtient des complicités auprès d'un intendant général -de Vichy!-, d'un répartiteur. Il se fait aider par un ancien "Char", comme lui, qui lui obtient dix gros camions, dont plusieurs appartiennent aux établissements Rasurel. Jean-François PERRETTE apprend ainsi que les stocks se situent dans les entrepôts militaires de la Part-Dieu. Pendant trois nuits mémorables, les camions peuvent être chargés dans l'enceinte même des quartiers militaires gardés par des Feldgendarmes; on y entasse surtout des équipements; puis, on va aller livrer le chargement en Isère pour les maquis du Vercors, pour revenir la nuit suivante. La réussite est totale (227-b).

227-a Récit d'Aimé Pupin: A.N.: 72 AJ/89 C. I 1. Fonds Vercors. 227-b Perrette, Jean-François. Le Général Delestraint. Paris Presses de la Cité. 1972. 180 pages. p.122.

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d- Le message au Capitaine LE RAY.

Le Général Vidal doit bientôt partir à Paris. C'est à son retour (228-a) qu'il adresse au Capitaine LE RAY un message personnel, mais qui comporte un aspect officiel: "Je vous habilite à poursuivre le plan "les Montagnards". Je vous recommande de faire prendre à l'organisation le minimum de risques"(228-b).

Ce message comporte deux aspects essentiels:

Au Capitaine LE RAY, qui a toute sa confiance, il délègue le commandement de ce projet qui lui est cher, "les Montagnards".

Il insiste, une fois encore, sur la prudence qui doit être observée. Avec le Capitaine LE RAY, il sait que toutes les précautions seront prises, mais il s'inquiète des maquis...

Malheureusement ce qui arrive quelques semaines plus tard, le 26 Mai, prouve que les appréhensions du Général n'étaient pas vaines. La meilleure équipe des maquis tente un coup de main à Mens pour s'emparer d'un camion citerne, coup de main imprudent, mal monté, qui échoue. Les gars sont à bord d'une voiture qui est prise par les Italiens. L'adresse du propriétaire est donc connue. Les arrestations commencent sur le plateau. PUPIN est du nombre. Les Italiens, bientôt les Allemands seront alertés.

FARGE et DALLOZ veulent faire leur rapport oral sur les évènements. FARGE prévient alors DALLOZ qu' un rendez-vous lui est donné le Mercredi 2 Juin à 15 heures, place Bellecour à Lyon. Il y sera (229).

228-a Dans son enquête sur le Vercors, monsieur Rude (A.N.:72 AJ/88 Fonds Le Vercors) situe le message du Général huit jours après sa visite, c'est à dire le 13 ou 14 Avril. Le Général, alors à Paris en pleine conférence pour la Z.N., ne pouvait pas adresser un tel message. Il a attendu son retour à Lyon pour le faire, c'est à dire vers le 22 Avril. 228-b Le Ray, général. La Résistance du Vercors. Op. Cit. p.7. 229 Dalloz, Pierre. Op. Cit. p.85.

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D- ORGANISATION DE LA ZONE NORD

Il était convenu, avant le départ du Général pour le Vercors, que je lui apporterai son courrier chez lui à Bourg, le Mercredi 7 Avril, en prenant le premier train de la journée partant de Perrache. La veille au soir, ayant travaillé un peu tard je prends soin de mettre au point le gros et vieux réveil-matin dont je dispose, afin qu'il remplisse son office. Que s'est-il passé ? L'ai-je mal remonté ? Etais-je trop fatigué pour l'entendre ? Ou faut-il accuser ce vieil engin qui en a vu d'autres, capricieux et ravi de vous jouer un bon tour ? Toujours est-il que lorsque je me réveille -en sursaut-, le premier train est déjà parti. Il faut bien me contenter du deuxième, qui m'amène en fin de matinée à Bourg-en-Bresse. Ce sera la seule et unique fois que le Général "me réprimanda" (230).

Je retrouve le Général avenue Leclerc à Lyon au cours de la soirée du Jeudi 8 Avril. Le courrier que je lui remets est important. Un message de la délégation qui voudrait prendre contact avec lui. Max est déjà parti à Paris et l'y attend; les conversations concernant l'Armée Secrète vont commencer au début de la semaine du 12 au 18 Avril.

Ce soir là, brièvement, il me précise ce qu'il attend désormais de moi. Il m'avait déjà informé, à son retour de Londres, de mes nouvelles fonctions de secrétaire personnel. Jusqu'à mes examens de première année de Médecine en Juin, je ne l'accompagnerai pas dans ses déplacements hors de Lyon, mais il me demandera de le faire pour certains de ses rendez-vous lyonnais, comme je l'avais déjà fait quelquefois jusqu'en Février.

Il faut l'avouer, ces accompagnements sont pour moi particulièrement enrichissants et privilégiés. En dehors de la fierté que j'éprouve en moi-même d'être aux cotés du Général, il m'est donné de rencontrer des gens d'une valeur exceptionnelle; c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Max, d'André LASSAGNE, de FASSIN, et de tant d'autres, sans parler bien entendu des presque familiers rencontrés souvent avenue Leclerc ou ailleurs, les GASTALDO, les PERRETTE.

Donc, au cours des absences de Lyon, j'assurerai le courrier, et en cas d'urgence, je l'informerai par l'intermédiaire de la délégation.

En ce qui concerne l'assistance dont peut avoir besoin le Général à Paris, Max a mis à sa disposition un aide de camp, Jean-Louis THEOBALD, qu'alors je ne connais pas, en plus d'une secrétaire, mademoiselle OLIVIER. Ce personnel qui lui est attaché est déjà sur place, ainsi que son Chef d'Etat-Major, le Cdt GASTALDO. Par contre il n'emmène pas son chef de Cabinet, Henri AUBRY, qui reste toujours très dépendant du chef de "Combat", Henri FRENAY.

230 La définition du Petit Larousse pour le nom Savon: (familier) "verte réprimande". Celle-ci fut particulièrement verte...

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E- AVRIL A PARIS

1°- Jean Moulin en Zone Nord.

Déjà le 30 Mars, Jean MOULIN s'est rendu à Paris après avoir largement mis au courant les M.U.R. de la Zone Sud des résultats des conversations londoniennes. Il est mû par une idée directrice, dominante: la fédération de la Résistance Française par la réunion du Conseil de la Résistance. La coordination difficile mais réalisée en Zone Sud, autant par la fusion militaire que par l'unification des Mouvements, mais aussi par une entité administrative, doit trouver un résultat homologue en Zone Nord. Ainsi, aboutir en fin de compte à un ensemble métropolitain de la Résistance, représentatif du peuple de la France, tel est le projet du délégué du Général de GAULLE.

Ce n'est pas la première fois que Jean MOULIN vient créer des contacts à Paris avec les mouvements, mais ceux-ci avaient été préalablement incomplets. Aussi avait-il chargé son représentant parisien Pierre MEUNIER aidé de Roger CHAMBEIRON, de parfaire ces relations. Il doit donc d'abord voir ses représentants. Mais il rencontrera aussi la mission "Arquebuse-Brumaire", composée de Passy, de BROSSELETTE et de l'anglais Yéo THOMAS, mission venue de Londres pour prendre contact tant sur le plan militaire que poilitique et administratif avec les principaux mouvements clandestins de cette zone.

Il est convenu que la présence à Paris du général Vidal sera nécessaire dans un deuxième temps, à partir du 10 Avril.

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2°- Avant le départ de Vidal, une lettre de Charvet.

Le 8 Avril, Henri FRENAY écrit deux longues lettres, l'une à Max, l'autre à Vidal (231). Elles expriment des griefs:
-visant le premier, au sujet des services provenant de "Combat" et adoptés ultérieurement par la délégation; au sujet de la centralisation que celle-ci développe fatalement en vue d'une fédération de la Résistance; au sujet de la "méconnaissance" qui ressort, selon lui, de la quasi totalité des actes de Max;
-quant à la lettre adressée au chef de l'Armée Secrète, elle fait suite aux attaques constantes, graves, qu'il dut subir de la part de Charvet, au cours des séances du Directoire. Vidal l'a dit, il ne reviendra plus se faire insulter. Le chef de "Combat" fait allusion à cette absence sans en donner ou en comprendre les raisons. Griefs sur la séparation du militaire et du politique ou du renseignement, et puis encore "la méconnaissance" des questions de la Résistance. Ce qui est maintenant inexact.

231 Noguères, Henri. Histoire de la Résistance. T.3. Opere Citato. p.83-84 et 279 à 285.

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3°-Et ces attaques incessantes !

Vidal était-il irréversiblement inapte à la vie clandestine ?

Il est rare, sinon impossible, de trouver un écrit du chef de "Combat" se rapportant à Vidal dépourvu d'une agression verbale concernant sa méconnaissance de la Résistance et de la clandestinité. Il est vrai que par son passé militaire le Général n'était pas préparé à cette vie dissimulée, bien qu'autrefois il ait suivi des stages dans les services de renseignement du deuxième bureau de l'Etat-Major. Mais depuis Octobre 1942 il était disposé à s'adapter aux exigences que ses très nouvelles fonctions lui imposaient. Mais, disons-le encore, le Général, homme de caractère, s'il était disposé à recevoir des conseils, rejetait toujours les reproches, surtout lorsqu'ils présentaient un caractère systématique et volontiers offensant.

Il est exact que le Général manquait parfois de prudence. Le Commandant GASTALDO, son chef d'Etat-Major, le lui signalait. Il était difficile de trouver un meilleur professeur en clandestinité que cet officier du 2° bureau. Les conseils qu'il lui a prodigués ont porté leurs fruits; le Général en a tenu compte; au printemps, s'il faisait encore des imprudences, elles étaient moins fréquentes. Celles qui furent lourdes de conséquences ne sont pas, en fin de compte, venues de son fait.

D'autre part, sur les questions de Résistance, les nombreux entretiens avec les Résistants de l'Ain, Bob FORNIER, son dentiste CHARVET, lui-même du S.R., et bien d'autres, lui ouvraient des fenêtres sur la Base, lui insufflaient des connaissances sur les besoins et les soucis des militants de terrain.

Puis-je ajouter qu'après avoir vécu longtemps avec le Général DELESTRAINT, j'ai constaté combien il avait rapidement réalisé la nécessité d'observer les précautions au moins élémentaires de la vie clandestine ? Il est vrai que lorsqu'il m'était donné d'être avec lui j'avais le souci de lui éviter de prendre certains risques, et souvent pour des places de train à retenir, ou pour tout autre course, je me déplaçais volontiers moi-même afin de l'empêcher de le faire. Au reste c'était mon rôle. Sans doute répugnait-il à me demander de lui rendre ces sortes de service.

En un mot, lorsqu'à partir de 1985 à la lecture de certains livres j'ai découvert les reproches constants que l'on faisait, post mortem, au Général DELESTRAINT, sur son inadaptation à la résistance ou à la clandestinité, j'ai eu le sentiment que certains avaient collé cette étiquette définitive sur sa mémoire, sans vouloir admettre qu'au cours de ces mois de vie secrète sinon clandestine, il ait pu améliorer cet aspect de son comportement, à supposer que celui-ci ait été défectueux. Après guerre, avec ses plus proches collaborateurs, André LASSAGNE, le Colonel GASTALDO, J.F. PERRETTE, nous avons souvent parlé du général. Aucun d'eux n'a jamais évoqué une telle irréversibilité.

Certes, nous verrons qu'à Paris il aura oublié un mot de passe; mais un tel oubli à soixante quatre ans ne résulte pas d'un irrémédiable défaut d'intégration à la vie clandestine; par contre son comportement quotidien surtout depuis fin Mars, était empreint de prudence. La protection personnelle du Général aurait du être prise en charge par ceux qui l'accablaient de reproches. Ce fut l'intention d'un chef de mouvement de Zone Nord. Enfin, le Général DELESTRAINT était autre chose qu'un inadapté clandestin...

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4°- Dernières entrevues à Bourg avant le départ.

Le Général, les jeudi 8 et Vendredi 9 Avril, après avoir pris connaissance de la lettre de FRENAY, à Lyon, rencontre le nouveau responsable de la direction générale du service "maquis", Michel BRAULT, dit Jérôme. Puis il prépare avec Galibier les rencontres qu'il prévoit à Paris avec les chefs militaires de la Zone Nord. Galibier part immédiatement après pour la capitale alors que Vidal prend le train de Bourg dans la soirée.

Il était convenu auparavant avec Max que le Général arriverait à Paris dimanche soir 11 Avril par le rapide partant de Lyon à 13h30. Mais ayant à faire à Bourg, Vidal préfère prendre ce même train à Mâcon.

Le Samedi 10 Avril, dans la capitale bressane il rencontre longuement Virgile (Bob FORNIER) qui lui fait part de son inquiétude de la pénurie de cadres possédant une formation militaire dans les nouveaux maquis de l'Ain, ajoutée à la pénurie d'armement. Il faudrait un chef militaire compétent. Virgile, s'il peut organiser l'infrastructure ne peut pas assumer un rôle purement militaire. Nous avons vu que ce chef sera bientôt découvert en la personne d'un capitaine aviateur de réserve, Henri PETIT. (Romans)

Le Général fera le nécessaire pour l'armement, bien que l'arrivage par parachutage dépende de nos amis Britanniques. Il prèche la patience, d'autant plus, répète-t'il, que le débarquement n'aura pas lieu cette année (232).

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5°- L'arrivée à Paris.

a- Changement à Mâcon.

Le Dimanche 11 Avril, en fin de matinée, le Général est à la gare de Mâcon. Il se souvient de la recommandation de MORIER, le 20 Mars, lorsqu'à son arrivée de Londres, il lui a été conseillé de demander la patronne du buffet de cette gare. Ainsi, il n'attend pas son train sur le quai où circulent constamment des patrouilles de "Feldgendarmen", mais à l'abri dans une pièce particulière du buffet.

Sa place dans le train est louée depuis Lyon. Le voyage se fait sans anicroches. Il arrive à la gare de Lyon de Paris en fin de soirée. Alors que se déroule le petit incident du logement.

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b- Le mot de passe oublié...

Une jeune femme doit loger le Général à Paris dans son appartement. Max lui a indiqué l'adresse et le mot de passe. Le Général à peine débarqué, ce dimanche soir, se souvient bien du nom et de l'adresse de son hôte, mais a oublié le mot conventionnel.

232 Martin, Yves. La Formation des Maquis de l'Ain. Bourg-en-B. Association des Anciens Maquis de l'Ain et du Haut-Jura. 1987. 241 pages. p.75.

On devine l'angoisse de Vidal qui se présente bien chez la jeune femme, mais n'ose pas lui avouer qu'il a oublié le "sésame". Après une vaine discussion il s'éloigne pour s'installer sous son nom dans un hôtel près de la gare de Lyon. Il est parvenu cependant à contacter l'agent de liaison mis à sa disposition.

Cette aventure est rapportée par Passy, qui dîne ce soir là avec Max, chez Rech avenue des Ternes. Ils voient arriver l'agent de liaison qui les met au courant de l'incident (233). Max (appelé ici Rex), très ennuyé, prend immédiatement des dispositions pour que le Général soit logé avec plus de sécurité (234). Cet épisode n'eut pas de suite, malgrè l'affirmation erronée de l'auteur britannique M.R.D. FOOT qui lui attribue les pires conséquences(235).

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6°- Les Conférences.

a- Première réunion.

Dès le lendemain, lundi 12 Avril, de bon matin, le Général rencontre rue de la Faisanderie, chez Claire DAVINROY, dans un immeuble occupé par des membres de la Gestapo (où l'on se sent paradoxalement le plus sécurisé), tous les chefs paramilitaires des mouvements de cette zone, premier Comité de Coordination militaire. Il y trouve Rex, Passy, BROSSOLETTE et Yéo THOMAS.

Ces trois derniers, en France depuis début Mars, ont déjà par leur mission "Brumaire-Arquebuse" élagué le gros du travail, en contactant les principales organisations de ce qui était jusqu'en Novembre 1942 la seule Zone ccupée.

Passy expose les points essentiels de l'accord conclu entre la mission Brumaire-Arquebuse et les chefs militaires le 1° Avril.

-Les troupes des mouvements sont destinées à être versées à l'A.S. et obéiraient aux états-majors de l'A.S.
-Un état des effectifs, mensuel, sera fourni au B.C.R.A.
-Les états-majors seront constitués avec les meilleurs officiers des mouvements, et complétés par des officiers désignés par le Général Vidal, ou provenant de l'état-major du Général de GAULLE.
-Les directives établies selon les ordres alliés parviendraient par l'intermédiaire de l'état-major du Général de GAULLE.
-L'effectif initial de l'A.S. serait pour cette zone de 20.000 hommes (236).

233
Passy, Colonel. Souvenirs. T.3. Missions Secrètes en France. Plon. 1951. 300 pages. p. 138-139. Il semble probable que "l'agent de liaison contacté par Vidal soit en fait "l'aide de camp" mis à la disposition du Général, Jean-Louis Théobald. Cependant ce dernier ne se souvient pas de l'incident.
234
Foot, M.R.D. S.O.E. in France. 1940-1944. London. H.M.S.O. (Her Majesty's Stationery Office) 1966. 445 pages. p.237.
235
Foot, M.R.D. Ibidem : Foot y voit la cause directe de l' arrestation du Général, ce qui est faux, nous le verrons..
236 Passy, Colonel. Ibidem p.139-140.


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b- Un simple incident

Le Général Vidal, au nom du Général de GAULLE, remercie les chefs des mouvements et en précisant qu'il était chargé du commandement de l'Armée Secrète pour l'ensemble de la France, il a eu des conversations avec le chef d'Etat-Major impérial, Sir Alan BROOKE, l'amiral STARK, pour la constitution et l'armement de l'A.S. D'après ces entretiens, il arrivera rapidement à ce but pour 50.000 hommes au moins, estime-t-il, et non pas 20.000, et même parvenir dans une tranche ultérieure à 100.000.

Il parle alors des interventions des forces de l'A.S. au jour J. du débarquement sur des objectifs désignés par l'E.M. allié. Auparavant, il convient d'éviter les attaques contre les Allemands afin d'éviter qu'ils ne renforcent leur dispositif de défense avant le débarquement.

Siègent à cette assemblée deux représentants communistes des F.T.P. (237). Ceux-ci s'insurgent en affirmant qu'en donnant "leur accord pour placer leurs groupes sous les ordres des états-majors [...] de l'A.S.", ce n'était pas bien entendu pour "les mettre dans des casernes clandestines" (238). C'est àlors que Rex intervient fermement pour rappeler que s'ils ont accepté de verser leurs groupes à l'A.S., ceux-ci deviennent des unités militaires soumises à la discipline générale et qu'ils n'auraient plus qu'à "claquer les talons et à obéir".

Si Vidal avait prononcé ces paroles, aurait pu être portée l'accusation de méconnaissance de la clandestinité chez un vieux-militaire-de-carrière. Mais le Général s'est bien gardé d'intervenir. Jean MOULIN qui arrive des réunions agaçantes de la Zone Sud où règne parfois une contestation stérile, craint visiblement de retrouver à Paris une opposition systématique, notamment de la part des communistes. D'ailleurs il est prévenu contre ces derniers par l'accord abusif que BROSSELETTE a conclu avec eux en son absence.

Mais l'atmosphère est différente en Zone Nord. Même ces mots un peu trop vifs et regrettables de Max ont provoqué exclusivement la colère des communistes. Les représentants militaires de "Ceux de la Libération", "Ceux de la Résistance", "O.C.M." approuvent le délégué du Général de GAULLE; celui de "Libération-Nord" est... très passif. BROSSOLETTE propose que les troupes des F.T.P. soient mises à la disposition de l'A.S., à l'exception de "leur personnel mobile", gardés par eux pour "les actions immédiates", dans la mesure où elles entreraient dans le cadre d'"un plan d'ensemble accepté par l'Etat-Major Interallié". Les F.T.P. ne donneront leur réponse qu'après consultation de leur Comité Directeur (238).

237
En effet, en l'absence de Jean Moulin, Brossolette avait pris l'initiative de créer des Comités de Coordination dans lesquels il avait fait entrer les communistes, en acceptant qu'en plus des F.T.P., le Front National soit reconnu comme un mouvement à part entière, ce qui avait provoqué, le 31 Mars, la fameuse colère de Max contre Brossolette.
238
Passy, Colonel Ibid. p.140. (les références de cette séance proviennent normalement du Colonel Passy, témoin direct).


Le rapport détaillé d'un autre participant de cette réunion nous reste, c'est celui de l'officier britannique du S.O.E., Yéo THOMAS (Hippocampe). Il confirme les souvenirs de Passy, tout en atténuant sensiblement les réactions passionnelles des uns et des autres. Ainsi, il précise que Rex déclare que "l'A.S. serait effectivement une armée soumise à la discipline d'une armée régulière où le claquement des talons et le garde-à-vous seraient une base essentielle". Mais il ajoute que "cela ne convint pas aux chefs de F.T.P. et une longue querelle s'ensuivit..."(239).

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c- Les réunions de travail

Si avant le départ de la mission "Brumaire-Arquebuse", le 15 Avril, aucune réunion du comité de coordination militaire n'ait été prévue, les rencontres se font ensuite à un rythme accéléré, car Vidal tient à rentrer à Lyon, pour y prendre d'autres dispositions.Il s'agit d'organiser, à Paris, et avant son départ les régions militaires de la Zone Nord, les états-majors. Il est très intéressé par les suggestions des chefs militaires. Certes, le général Vidal avait préalablement pensé pour la Zone Nord à un découpage en quinze régions militaires, mais lorsqu'il a constaté que l'O.C.M., avec l'accord de plusieurs autres mouvements, avait déjà prévu en Mars six régions dont dix-neuf subdivisions (240), il a volontiers entériné ce découpage, d'ailleurs accepté par tous, y compris le B.C.R.A.. Les F.T.P. eux-mêmes s'y intègrent avec leurs répondants pour les liaisons régionales (241).

Les commandements de chaque région, de chaque subdivision sont ainsi attribués. On se penche aussi sur la question des effectifs. Ceux qui sont présentés au Général sont ceux de Mars. Bientôt, en Mai, un bilan plus complet pourra être réalisé par le B.C.R.A. grâce aux mises à jour transmises régulièrement par chaque mouvement.

On arrive ainsi, en Mars pour la Z.N. à des effectifs de 51.000 hommes (Pour la zone Sud à 75.000 hommes). Le 6 Mai un nouveau bilan sera dressé pour la Zone Nord, il atteindra 95.470 hommes. A la même dâte pour la Zone Sud le nombre connu des hommes de l'A.S. sera de 112.770, soit un total pour la France métropolitaine de 208.240 hommes (242).

239
A.N. 72.AJ/232. Fonds B.C.R.A. Rapport de Yéo Thomas traduit par Melle Gouineau.
240
A.N. 72.AJ/182. Fonds B.C.R.A.-A.S. Carte des Régions Z.N. et Z.S. de l'A.S. en Mars 1943. avec effectifs: Voir Annexe 3/30.
241
A.N. 72.AJ/68. Fonds: Mouvements de Z.N.: B.II. N°12. Tableau de commandement des mouvements. Voir Annexe 3/31.
242
A.N. 72.AJ/182. Fonds B.C.R.A.-A.S. 32. Effectifs de l'A.S. connus à la date du 6 Mai 1943: voir Annexe 3/32.


Certaines raisons avaient amené le Général Vidal à proposer quinze régions pour la Z.N. (243-a). Finalement, le B.C.R.A. préféra revenir à six régions pour plusieurs raisons.

1°: Pour le B.C.R.A. comme pour les Britanniques, il convient d'établir des liaisons commodes entre l'E.M.Z.N. de Paris et les états-majors régionaux: (Bordeaux, Le Mans, Amiens, Chalons, Dijon).
2°: Communications aisées entre les E.M. régionaux et E.M. de sudivisions de régions.
3°: Les subdivisions de régions ont été choisies de façon à permettre les liaisons avec le centre et n'importe quel point de la subdivision (243-b).

Du point de vue militaire, c'est l'O.C.M. qui présente la meilleure structure et les meilleurs cadres. L'O.C.M. a été très "poussé" par la C.N.D. de Rémy. Jean MOULIN a accusé BROSSOLETTE d'avoir exercé une pression pour que l'O.C.M. coiffe les autres mouvements. MOULIN, quoiqu'il advienne, s'y opposera (244).

Pendant que le Général poursuit ses entretiens au sujet de l'organisation de l'Armée Secrète, de son armement, des régions de parachutage, sinon des zones, Rex rencontre à Paris les personnalités politiques, syndicales qui formeront le Conseil National de la Résistance.

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d- La sécurité.

Les réunions du Comité de Coordination militaire ne se tiennent pas toutes rue de la Faisanderie. Un autre vaste appartement du XVI° arrondissement rassemble parfois les responsables militaires des mouvements autour du Général. Il se situe Boulevard Beauséjour et c'est dans cette direction, en ce beau matin de printemps du mardi 20 Avril que se rend le général Vidal; il est seul, il marche d'un pas alerte, comme toujours; il pense qu'il arrive au terme de son séjour parisien, qu'il reprendra le train de Lyon tout à l'heure après cette ultime séance, que le bilan est satisfaisant, que les responsables militaires de la Zone Nord ont travaillé efficacement avec lui et lui ont fait bon accueil.

Mais un homme le croise et le reconnait. Heureusement il s'agit d' un Résistant, Pierre BRISSOT, un membre du C.D.L.L., chef du 1° Bureau. Il regarde autour de lui, et s'aperçoit que le général commandant l'Armée Secrète de la France ne jouit d'aucune protection, que personne n'a pensé aux risques qu'il courait en le laissant aller ainsi, seul, à une réunion clandestine dans un appartement peut-être transformé en une souricière (245).

243-a I.H.T.P. A.S. A.N.72AJ/36.I.N°19. Se reporter à l'Annexe 3/37. 243-b A.N. 72.AJ.:182. B.C.R.A.-A.S. N°34. 244 Noguères, Henri. Histoire de la Résistance. T.3. Op.Cit. p.273 à 275. Rapport de Jean Moulin au Général de Gaulle du 7 Mai 43 245 I.H.T.P. Carton A.S. Liasse I N°2. Rapport de Pierre Brissot.

Pierre BRISSOT est un ancien "char"; il connait le Général DELESTRAINT. Dans les milieux de Résistance parisiens, depuis l'automne 1942, on disait que le chef de l'A.S. était un Général de chars ayant exercé un commandement effectif au cours de la campagne de France. Par élimination, pense-t'il, on arrive fatalement au Général DELESTRAINT.

On a trop parlé du Général, on ne le protège pas pendant ses déplacements. "En réalité ces imprudences ne lui sont pas imputables. Le Général est en somme connu et peut être démasqué facilement à Paris".

En 1941, P.BRISSOT s'est même rendu à Lyon à la première réunion des anciens dans cette ville. Aussi, lorsqu'il a appris que Vidal était à Paris, l'a-t'il invité chez lui, quelques jours auparavant, le jeudi 15 Avril. A cette occasion, il a appris que Vidal devait lui-même aller faire la queue à la gare de Lyon pour prendre une fiche d'admission(246) pour retourner à Lyon.

Pierre BRISSOT soupèse alors les dangers qui menacent le chef de l'A.S. dans tous ses actes quotidiens. Il lui parait inadmissible que personne à l'état-major parisien n'y ait pensé. Aussi mobilise-t'il son groupement, C.D.L.L., afin de lui obtenir lors de son prochain séjour parisien:

1- un appartement discret,
2- un agent de liaison efficace,
3- les pièces nécessaires à ses déplacements sans qu'il ait à faire lui-même ces démarches.
Pierre BRISSOT termine son rapport concernant le Général DELESTRAINT par ces lignes qu'il convient de reproduire:
"Certains ont objecté que le Général DELESTRAINT n'était pas fait pour commander l'Armée Secrète, qu'il était imprudent. La critique est aisée, toujours facile et semble déplacée après son arrestation."
"Il convient toutefois de noter que le Commandant de l'A.S. n'a pas à s'occuper des détails et n'a pas à avoir des talents spéciaux pour se protéger. Ceci doit être fait pour lui..."

Monsieur BRISSOT qui précise n'avoir jamais revu le Général depuis cette rencontre du Boulevard Beauséjour a envoyé son rapport, après guerre, au Général de GAULLE, au Commissaire à l'Intérieur, au Colonel Commandant le B.C.R.A. (247).

Le Général Vidal quitte Paris à l'issue de la dernière séance du Comité de Coopération Militaire. Il reviendra bientôt à Paris. Les délégués militaires des mouvements se réuniront à cette occasion.

246
Pendant l'occupation, on devait, pour voyager sur les grandes lignes, non seulement prendre un billet à la gare, mais retirer un billet d'admission quelques jours avant le départ du train.
247
I.H.T.P.: ibid. rapport de Pierre Brissot.


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F- LES DERNIERES SEMAINES.

1°- Souvenirs personnels.

Le retour du Général à Lyon coïncide chez lui avec un souci de plus en plus aigu de régler les questions de la Zone Sud. Il reste de plus en plus longtemps à Lyon, au cours de ces dernières semaines. Il ne revient dans sa famille à Bourg qu'à l'occasion des Week-ends, et bientôt en Mai, il n'y rencontrera plus sa famille Boulevard Voltaire. Au cours de la semaine Vidal restera à Lyon, demeurera Avenue Leclerc qui sera sa résidence, son bureau. Il y recevra ses collaborateurs directs, Galibier souvent, André LASSAGNE aussi, parfois Jean-François PERRETTE, Cependant, il préfère certaines fois donner des rendez-vous au café "Le Touring" à l'angle de l'Avenue Berthelot et du quai Claude Bernard.

Au cours de cette période, j'ai continué, bien entendu, mes fonctions quant en ce qui concerne le courrier et la remise de plis personnels, principalement à Max ou plus précisément à ce que nous appellions "la boîte à Max", 1 place des Capucins, dans le premier arrondissement, où je me suis rendu fréquemment.

J'ai eu pour Max une très grande admiration et ai gardé de lui un souvenir précis. Je l'ai rencontré quatre ou cinq fois en comptant la visite que j'ai eu à faire le 12 Juin. Si je savais qu'il était préfet, je ne le connaissais pas bien sûr sous le nom de Jean MOULIN et ignorais son passé.

Une rencontre m'a profondément marqué. Je la situe au retour du Général de Paris, très probablement le jeudi 22 Avril. Le printemps était venu faisant oublier la tristesse de l'occupation, les dangers immédiats. Le Général m'avait emmené avec lui comme il le faisait parfois; "nous pouvions passer pour le père et le fils", m'avait-il dit un jour, à ma plus grande fierté; nous avions trouvé Max place Carnot, près de la rue Victor Hugo que nous avions prise en parlant.

J'écoutais bien entendu de toutes mes oreilles. Après quelques échanges sur les réunions précédentes à Paris du Comité de Coordination militaire, que Vidal avait présidées et dont il tenait à faire un rapport oral à Max, celui-ci dit un mot des entretiens qu'il venait d'avoir clandestinement avec quelques personnalités politiques et syndicales parisiennes en vue de la constitution du C.N.R. Vidal émit l'avis que l'appartenance poltique de chacun ne fasse pas perdre de vue le but commun de tous, la lutte pour notre pays, pour la liberté, pour "bouter les Allemands hors de France". Max approuva bien sûr mais renchérit en précisant que l'unification de la Résistance française, maintenant dans les deux zones, avait constitué un pas en avant considérable, essentiel, dans cette lutte commune; que la Résistance, loin d'être le fait d'un parti ou d'une classe, devait être "le geste" de la France, peut-être celui d'un échantillon de chaque catégorie de Français (classes sociales, professions, partis politiques), que lui, Max, se ressentait d'abord comme le représentant, le délégué du Chef de la France Combattante, au dessus des divisions.

Cette conversation resta dans ma mémoire, cette image de la Résistance, échantillon de toutes les classes et devenant le "geste de la France" me plut beaucoup; je l'ai transmise à mes enfants, sans pouvoir relater exactement les termes employés par Max et Vidal -à l'exception de cette dernière expression.

Devinant la fragilité des mouvements de Résistance dès l'après-guerre, le délégué du Général de GAULLE, veut avec celui-ci mettre sur pied ce Comité National de la Résistance qui soit aux yeux des Alliés et du monde l'image politique de la France. Loin de mépriser les mouvements de Résistance, il veut les étayer, les rendre plus valables en les amalgamant à une structure politique nécessaire, couvrant toutes les nuances de cet arc-en-ciel de la gauche jusqu'à la droite. Etait-ce là l'action d'une taupe crypto-communiste ? On comprend à quel point le Général DELESTRAINT qui, dès 1940, en connaissance de cause, avait apporté son accord entier et irrévocable à son ancien subordonné, ait donné à nouveau un aval à son représentant qui a pu dire au chef de la France Combattante: "Il s'agit pour vous de prendre le pouvoir contre les Allemands, contre Vichy, contre Giraud, et peut-être contre les Alliés. Dans ces conditions, ceux qu'on appelle très justement les Gaullistes ne doivent avoir et n'ont, en fait, qu'un chef politique, c'est vous" (248).

Il existe dans une vie des moments privilégiés, moments méritant d'être retenus. Celui de cette rencontre en est un (249).

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2°- Closon en Zone sud.

Le week-end de Pâques commence le Vendredi 23 au soir. Le Général retourne dans sa famille à Bourg-en-Bresse, jusqu'au lundi 26 Avril. Ce lundi de Pâques se réunit dans un petit appartement lyonnais le Directoire des Mouvements Unis de la Résistance, sous la présidence de Jean MOULIN. Celui-ci a rencontré un des adjoints d'André PHILIP, Francis-Louis CLOSON, envoyé en mission pour prendre contact avec le Groupe Général d'Etudes, d'abord en Zone Sud, puis en Zone Nord. Jean MOULIN pense l'emmener à la réunion du Comité Directeur. Y sont présents, FRENAY pour "Combat", Claudius-PETIT pour "Franc-Tireur" et Pascal COPEAU de "Libération". Le tour d'horizon est complet. Nous avons vu précédemment combien CLOSON est étonné par l'atmosphère violente qui se dégage de cette réunion, du ton qu'emploie FRENAY, contrastant avec le calme de MOULIN. "Pascal COPEAU [suit] sur un régistre plus bas, Claudius apparait conciliateur, sans hargne". Il est surpris d'entendre le procès de la France Combattante, du manque de désir de coopération, de constater que MOULIN est toujours mis en accusation par FRENAY, comme l'est le Général DELESTRAINT. Il déplore le temps perdu par ces querelles (250).

248
Rapport de Jean Moulin au Général de Gaulle du 7 Mai 1943.
249
En 1984, lorsqu'Henri CALEF me demanda mon témoignage, je lui ai rapporté cette conversation jusque là inédite. D'ailleurs, je ne pense pas qu'il en ait fait état jusqu'à présent.
250
Closon, Francis-Louis. Le temps des Passions. Genève. Famot. 1976. 326 pages. p.78 et suivantes.


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3°- La boîte aux lettres Thibaudière.

Le système du courrier du Général Vidal fonctionne fort bien depuis le début, soit depuis Octobre-Novembre 1942. Ainsi chaque soir je passe à la bibliothèque de la faculté du quai Claude Bernard; j'y vois Jacques METIVIER, demeurant avec sa soeur Madame Mc GUINESS, 57 rue de la Thibaudière. Il me remet le courrier trouvé le matin dans sa boîte qu'il relève lui-même. Il ne sait rien ni du destinataire, ni des expéditeurs. Il ne connait ni mon adresse, ni l' organisme de Résistance pour lequel il travaille. Il sait seulement que des correspondants de la Résistance glissent un courrier clandestin dans sa boîte.

Lorsque je le rencontre avant Pâques, il ne m'avertit pas d'une absence de quelques jours, seul, projetée au cours des fêtes, en fait pendant le week-end pascal. C'est le Mardi 27 au soir que je reprends normalement mes habitudes de ramassage de courrier en passant par la bibliothèque de la faculté. J'y trouve Jacques METIVIER, bouleversé, qui, en me remettant le courrier, m'informe qu'il cesse immédiatement ses fonctions, en m'en donnant les raisons d'une voix indécise: s'étant absenté quelques jours, sa soeur a ouvert la boîte la veille de Pâques; elle a été mise en présence de lettres dont elle ne comprit ni la provenance ni la destination. Dès le retour de son frère elle lui demanda avec insistance des explications. A la fin, il avoua tout à sa soeur ainée. Elle le supplia de tout abandonner, ce qu'il accepta après quelques hésitations.

Mes efforts à lui expliquer qu'on ne peut pas arrêter aussi facilement une mission dans la Résistance ne changent pas sa décision. Je lui demande cependant un certain délai pour nous permettre de prévenir les correspondants et trouver une nouvelle boîte, ce qu'il accepte avec les plus extrêmes réserves.

Le soir même, j'apprends au Général cette péripétie qui n'est pas de mon fait, mais dont j'assume cependant la responsabilité en tant qu'organisateur. Le Général en est très irrité et me fait remarquer que l' attitude de Jacques METIVIER pourrait être considérée comme un abandon de poste en temps de guerre. Il ne prit, bien entendu, aucune décision à son encontre.

Rapidement je mets sur pied un nouveau service de courrier, avec une boîte aux lettres située dans le quartier de La Villette à Lyon. Il n'aura à fonctionner qu'à peine six semaines.

Il faut, bien entendu, alerter tous nos correspondants, dans les plus brefs délais et leur donner non seulement l'adresse de la nouvelle boîte aux lettres, mais aussi leur demander de ne plus rien mettre dans celle de la rue de la Thibaudière, et d'effacer des mémoires cette adresse.

Cette précaution ne sera pas observée, nous le verrons. Lors des grandes arrestations de Caluire, quelqu'un au cours des interrogatoires révèlera au B.d.S. parisien cette ancienne adresse et Jacques METIVIER avec sa soeur seront interpelés en Juillet dans les Vosges, par le K.d.S. de Lyon. METIVIER sera incarcéré à Montluc, torturé puis déporté. Il ne reviendra pas de Buchenwald. Nous aurons à revenir sur ce tragique épisode.

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4° Les rapports avec l'O.R.A.

Les rapports entre l'Armée Secrète gaulliste, c'est-à-dire de DELESTRAINT et l'Organisation de Résistance de l'Armée ont suivi parallèlement ceux de de GAULLE et de GIRAUD.

Certes, chez tous les Résistants, l'évasion du Général d'Armée GIRAUD le 17 Avril 1942, avait suscité une vague d'enthousiasme. Le Général DELESTRAINT était même entré en rapport avec lui. Il espérait que son ancien commandant en chef de Metz se rallierait à de GAULLE comme l'avait fait en 1940 le Général CATROUX. DELESTRAINT en ce printemps 1942 avait échangé une correspondance avec le Général GIRAUD. Son dentiste, Rémond CHARVET servait d'intermédiaire. Il recevait les lettres de GIRAUD à son nom marquées d'un infime point rouge (251).

Il y eut au cours de ce printemps et au début de l'été 1942, deux rencontres entre les deux Généraux, l'une près de Grenoble, l'autre aux environs immédiats de Bourg-en-Bresse. A la suite de ces contacts, DELESTRAINT confia à ses amis FORNIER et CHARVET:"Il aurait mieux valu que GIRAUD restât prisonnier" (252).

Après Novembre 42, très rapidement, il apparait que la plupart des éléments résistants de l'armée, qu'ils soient en Afrique du Nord ou en France métropolitaine sont antigaullistes, et se rallient au Général GIRAUD. De plus ils sont peu favorables ou peu convaincus des projets de guérilla que prône l'A.S.(253). Aubrac a été envoyé par Max auprès du Général FRERE à Chamalières dès Octobre 1942 donc avant la dissolution de l'armée d'armistice pour négocier une cession éventuelle d'armes stockées. Devant l'échec de cette première tentative, Nous avons vu précédemment que Vidal lui conseille d'y retourner de sa part pour obtenir des contacts avec des officiers ayant constitué des dépôts d'armes, afin qu'ils soient tranférés à la Résistance et qu'Aubrac fait ainsi cinq à six voyages Lyon-Chamalières (254). Les résultats obtenus ainsi ne sont pas nuls. Malgrè les ordres formels des Généraux BRIDOUX et DELMOTTE, le nombre d'officiers qui décident de passer outre et de s'engager dans la voie de la Résistance de l'Armée s'accroit. L'entente entre l'A.S. de la France Combattante et l'O.R.A. ne peut pas ne pas se réaliser. Mais bien des ratés retarderont encore l'union des Forces de Résistance.

251
Lettre du gén. Giraud au gén. Delestraint: Voir Annexe 3/34.
252
A.N. 72 AJ/36. AI N°3. Fonds A.S. Témoignage de Rémond Charvet
253
Michel, Henri. Jean Moulin, l'unificateur. Paris Hachette. 1983. 248 pages. p.90.
254
Interwiew enrégistré de Raymond Aubrac, le 12 Février 1988;


Des initiatives personnelles ont pu donner quelques résultats à la fin de 1942. Ainsi le Commandant MASSON se rend-il à Lyon en décembre auprès de l'E.M. de Vidal pour mettre à sa disposition un armement léger (255).

On assiste au cours des premiers mois de 1943 à une certaine cristallisation des rapports. Le Général Vidal essaye vainement d'obtenir des cadres pour son Armée Secrète avant de partir pour Londres. Ce n'est que par ses anciens officiers de chars qu'il espère arriver à un résultat. On en arrive à certaines tentatives de débauchage. Le Colonel GRANIER (Colonel Dubois) qui compte parmi les membres de l'état-major du Général DELESTRAINT et travaille à temps complet à l'état-major de R1, témoigne de son amertume, lorsqu'il reçoit à plusieurs reprises la visite de son camarade de l'Ecole de guerre O. qui lui offre de quitter l'A.S. pour prendre le commandement de l'O.R.A. pour la région lyonnaise, en entrainant avec lui les officiers qu'il avait formés. Il refuse cette proposition en lui suggérant qu'il serait plus fructueux de coordonner l'action de l'A.S. et de l'O.R.A., plutôt que d'envisager des tentatives de débauchage de l'une des organisations au profit de l'autre. (256)

Mais, malgrè certains dérapages, existe de part et d'autre une volonté réelle de rapprochement entre l'A.S. et l'O.R.A. L'un manque de cadres que l'O.R.A. possède, l'autre manque d'armes depuis que l'Allemand a fini par faire main basse sur les stocks camouflés, alors que l'A.S. est en contact direct avec les services britanniques qui peuvent en fournir.

A Londres, le Général DELESTRAINT a récemment parlé de l'O.R.A. au Général de GAULLE, de l'abondance de cadres dont beaucoup sont valables, bien que certains autres gardent la nostalgie du vichysme. De GAULLE accepte le principe dans la mesure où l'A.S. reste dominante, toujours rattachée à la délégation et fidèle aux M.U.R.

Dans le même temps, en Mars, le général FRERE a reçu du général GIRAUD des instructions précises que le général OLLERIS résume ainsi:

1° le débarquement n'aura pas lieu sur les côtes françaises avant Novembre 1943*. Il est nécessaire de tout mettre en oeuvre pour faciliter l'opération vers cette époque,
2° Il y a lieu d'étudier les itinéraires à suivre, les môles de résistance que pourraient occuper les forces de l'O.R.A,
3° Il y a lieu, bien qu'aucun accord n'ait pu être réalisé à ce sujet avec le Général de GAULLE, de rechercher la liaison avec l'Armée Secrète et de s'entendre avec elle sur le concours à offrir aux troupes alliées au moment du débarquement (257).

255
de Dainville, Colonel A. L'O.R.A. Paris Lavauzelle. 1974. 307 pages. p.167.
256
A.D.Rhône. 31 J. B.10. Témoignage du Général Granier.
257
Bourgue, général. Exposé des 22 et 23 Juin 1991 en Avignon, devant les Médaillés de la Résistance.
*
On se souvient qu'en Mars 43 Vidal obtenait à Londres une information précise: pas de débarquement avant le printemps 44


Ainsi, le Général OLLERIS entre-t'il en rapport avec le général DELESTRAINT. Il parvient à le rencontrer, chez lui, à Bourg-en-Bresse, fin Mars. Selon le Général OLLERIS, les deux interlocuteurs parviennent à constater que les buts de l'A.S. et de l'O.R.A. sont communs, que sans attendre qu'une entente politique s'établisse entre de GAULLE et GIRAUD, les deux organisations militaires peuvent arriver à une entente, étant donné l'entraide dont elles peuvent bénéficier l'une comme l'autre. Pour l'O.R.A. grâce à un apport d'armement; pour l'A.S. par l'obtention de cadres qui lui font défaut. Le Général OLLERIS estimera que le chef de l'A.S. fit preuve à cette occasion de la plus grande compréhension. On décide de se rencontrer périodiquement (258).

Une seconde entrevue à Bourg-en-Bresse en Mai a-t'elle eu lieu ? A en croire le Général MERCIER, c'est probable, puisque selon lui, alors qu'il était Capitaine, au début du mois de Mai 1943, le Général OLLERIS lui demande de prendre contact avec le Général DELESTRAINT; par l'antenne de l'O.R.A. à Bourg, il obtient un rendez-vous et le Capitaine MERCIER est reçu "très courtoisement" par le chef de l'A.S.. Il est alors convenu que le Général OLLERIS viendra à Bourg-en-Bresse. Ce qui se réalise donc mi-Mai, toujours selon lui. La rencontre se prolonge au moins deux heures. "La conversation, très cordiale, porte sur le principe de la coopération entre les deux organisations, les liaisons à établir, les effectifs, les dépôts d'armes camouflées, etc. "

Au moment de prendre congé, le Général DELESTRAINT serre chaleureusement la main du Capitaine et lui dit simplement en souriant: "MERCIER, vous êtes un chic type" (259-a).

Mais, le Général DELESTRAINT, tout en gardant une réelle estime pour les officiers résistants de l'O.R.A. et en espérant qu'un jour ou l'autre les deux organisations s'entendront dans un but militaire, en vue d' aider les Alliés à chasser les Allemands hors de France, prend garde à ne pas s'engager, à ne pas engager l'Armée Secrète gaulliste, en ce mois de Mai à la fin duquel de GAULLE va arriver enfin à Alger. D'autant plus que celui-ci a été alarmé en Mars par l'annonce des rencontres de Berne entre DAVET, l'émissaire de FRENAY, ceux de GIRAUD et les Américains. Vidal et Max ont envoyé GASTALDO pour en demander l'interruption (259-b).

Ces entrevues ne se limitent à celles de Bourg-en-Bresse. Une rencontre est prévue vers le 25 Mai à Lyon; le général Vidal y est maintenant presque constamment. Il demande à André LASSAGNE d'y participer. Il me dit de l'accompagner. Je dois écouter et lui faire ensuite un rapport oral aussi fidèle que possible. On se retrouve au café "Le Touring", toujours désert à certaines heures de la matinée. Du coté de l'O.R.A., deux officiers. L'un est le général OLLERIS, l'autre, que je rencontrerai bientôt, en une période tragique, me semble être le général LENCLUD.

258
Rapport du Général Olleris de l'O.R.A., transmis aimablement par le général Roidot.
259-a
Lettre personnelle du Général Mercier en date du 29 Avril 89.
259-b
Cordier, Alain. Op. Cit. p; 233.


La discussion porte sur les effectifs mais surtout sur la pénurie de cadres dont souffre l'A.S. André fait une allusion discrète au dommage que provoquerait le débauchage de certains officiers de l'une à l'autre organisation. L'Armée Secrète de de GAULLE possède des troupes, prend en charge de très nombreux maquis. Le Général parle de certains d'entre eux, le Vercors, l'Ain. De jeunes officiers seraient-ils disposés à instruire les jeunes maquisards, à les encadrer ? D'un autre coté, la question des parachutages d'armes occupe une bonne partie de la réunion. L'O.R.A. demande à entrer dans le jeu. Les armes légères sont les seules possibles actuellement. Je n'ai pas le souvenir qu'il ait été question d'explosifs. L'O.R.A. qui recueille les officiers et sous-officiers de l'ancienne armée de l'armistice manque de troupes. Mais l'échange dans ce café désert se termine sur la détermination des uns et des autres à collaborer de plus en plus, maintenant que les chefs se rejoignent à Alger. D'ailleurs, le Général pense qu'un jour ou l'autre une fusion des deux organisations militaires, sous l'égide du général de GAULLE, rabotera les aspérités des rapports entre l'A.S. et l'O.R.A.

Mon rôle dans une telle réunion est nouveau. Sans prendre aucune note, j'essaye de me souvenir de chaque phrase importante, de chaque détail. Je ne m'en tire pas trop mal si l'on en juge le projet du général: j'exercerai cette nouvelle fonction, après mes examens qui approchent sérieusement.

Si le Général Vidal est sévère lorsqu'il parle du Général GIRAUD, qui a tant tardé à reconnaître de GAULLE, il l'est bien moins pour certains officiers de l'O.R.A. qui ont toujours manifesté des sentiments anti-allemands et désiré reprendre les armes dès 1940. Et puis les temps ont changé. La situation à Alger en Mai a sérieusement évolué en faveur de de GAULLE.

La veille de son arrestation, le Mardi 8 Juin, alors que le Général Vidal est déjà à Paris, après l'accord d'Alger, Max, à Lyon, envoie au B.C.R.A. un rapport dont l'importance est significative. Le délégué du Général de GAULLE donne quelques détails sur l'Organisation de Résistance de l'Armée, communiqués sans doute par Vidal et André LASSAGNE, "en vue de la fusion des A.S. de de GAULLE et GIRAUD, après les accords d'Alger du 3 Juin, qui permettent d'envisager dans un avenir plus ou moins rapproché une collaboration avec l'A.S. unifiée de tous les éléments; l'organisation FRERE possède des cadres, pas de troupes".

Et il énumère ainsi la composition de l'E.M. de l'O.R.A. de "FRERE représentant de GIRAUD, ses adjoints les généraux OLLERIS et LENCLUD.

"1°Bureau: Colonels ZELLER et PFISTER.
"2°Bureau: Colonel REA et Lt-Colonel LAURENT. (Le S.R.de Vichy, "dit-il, étant resté sous la direction du gén. DELMOTTE *
"Pas de 3° Bureau. "4°Bureau: Camouflage: Lt-Colonel MOLLARD" (260).

*
Delmotte, après avoir promis au Capitaine Bonnefous une promotion, le fit rechercher en collaboration avec Geissler du S.D. de Vichy. (lettre personnelle du Colonel Bonnefous).
260
Rapport de Rex au B.C.R.A du 8 Juin 1943: A.N.: Dossier B.C.R.A. 182. A.S.


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5° Le Temps des Rapports, Instructions et Messages.

a- Le rapport capital du 7 Mai.

Décidément chez ces militants de la Résistance, surtout au niveau des dirigeants, des incompréhensions, des rivalités se manifestent avec une intensité de plus en plus aiguë. Les relations avec les mouvements, surtout en Zone Sud sont de plus en plus difficiles, les tensions politiques apparaissent. Jean MOULIN tient à faire part de ses difficultés au Général de GAULLE. Il ne veut pas que les Britanniques en soient informés. Il veut aussi que son rapport ne transite pas par le B.C.R.A., mais parvienne directement au chef de la France Combattante.

Max sait que Francis-Louis CLOSON (Vincent) va retourner en Angleterre après avoir rempli sa mission. Il ne dépend pas du B.C.R.A. mais directeur à l'Intérieur, il relève d'André PHILIP. Ce sera donc lui le messager personnel du délégué.

Max qui, à Paris, en pleine préparation du C.N.R., en ces premiers jours de Mai, très probablement le Samedi 8 Mai, a donné rendez-vous à Vincent dans un petit café presque désert du début de l'avenue de Villiers, "les Cyclamens", lui remet une grosse enveloppe. Il lui précise que ce document doit être remis au Général de GAULLE (261).

Dans ce rapport daté de la veille, 7 Mai, Jean MOULIN fait part sans doute de ses démélés avec BROSSOLETTE (Brumaire), et par répercussion avec l'O.C.M. à qui Brumaire avait fait des promesses de prééminence sur les autres mouvements de Zone Nord. On ne peut selon lui demander à la mission Arquebuse-Brumaire de régler des "problèmes complexes" en moins de deux mois, sur un terrain méconnu d'eux" (262).

Avec le recul, on peut estimer que la mission Arquebuse-Brumaire n'a peut-être rien réglé, mais a déblayé le terrain et permis à Rex et à Mars (Vidal) de gagner beaucoup de temps. MOULIN le reconnait d'ailleurs volontiers en ce qui concerne l'Armée Secrète. Son organisation a été favorablement amorcée par Arquebuse (Passy), et poursuivie grâce à "l'autorité et à la compréhension de Mars".

Rex développe son opinion sur les résultats plus concrets et plus rapides obtenus, "en dépit des émissaires envoyés par Nef (H.FRENAY) en Zone Nord auprès des mouvements pour les engager à réagir contre "la mise en tutelle" de la Résistance par les Services du Général de GAULLE". Dans cette zone, tous les mouvements, notamment le Colonel TOUNY (Langlois) de l'O.C.M., ont fait preuve de discipline, plus conscients qu'en Zone Sud de l'importance éminente de l'union des résistances intérieure et extérieure et de leur dépendance aux forces alliées pour le but recherché.

261
Closon, Francis-Louis. Le Temps des Passions. Genève Flamot. 1976. 312 pages. p.90.
262
Closon, F-L. Ibid. p.103 à 124.: rapport reproduit fréquemment


Lui et Mars, ajoute-t'il, ont trouvé dans cette dernière zone Nef et Merlin (d'ASTIER) -et non pas Tirf (Franc-Tireur)- "dans un état de surexcitation considérable", désirant passer immédiatement à l'insurrection généralisée, les armes à la main.

Les longues explications sur la position britannique et sur celle de la France Combattante qui ne peut rien sans l'accord des Alliés n'ont pas calmé les imprécations de Nef et Merlin, surtout du premier qui, visant Mars, employa "des violences de langage inadmissible à l'égard du chef de l'A.S.". Il précise alors ce que nous savons déjà: le Général qui ne reconnait que sa subordination au C.N.F., et dans une certaine mesure au C.N.R., refuse de se présenter devant le Directoire, si ces séances dégénèrent.

Rex, devant cette opposition rencontrée en Zone Sud, présente un tableau, dans lequel il met en regard la position de Nef d'une part, celle de Mars et la sienne d'autre part, en ce qui concerne l'Armée Secrète (263). Il estime que cette prise de position de Nef cache surtout son désir de prendre le commandement.

Il révèle -fait capital- que Nef a proposé plusieurs fois au Directoire de destituer Mars et de prendre sa place, et que n'y étant pas parvenu, Nef a pu obtenir de prendre la direction de tous les corps francs, et "à ce titre il aurait un général sous ses ordres" (texte du procès-verbal du Comité, précise-t'il).

Rex, alors, rend hommage à Vidal, à sa patience, à sa sagesse et sa compréhension vis à vis des mouvements. En Octobre-Novembre, il a laissé à leurs chefs le soin de désigner les chefs militaires régionaux et départementaux, avant de prendre le commandement. Mais maintenant, il faut que son autorité soit assise et éviter les "discussions stériles et dangereuses". Il demande à de GAULLE de faire savoir à Nef sa "volonté de voir Mars exercer son autorité".

MOULIN a recours à la même présentation pour les divergences d'opinion en ce qui concerne les relations avec les Américains et les Anglais par la Suisse.

Il reconnaît volontiers les grands mérites de Nef et veut continuer à le défendre contre certaines attaques, mais il s'élève contre ses manoeuvres visant de GAULLE, donc lui Rex, et Mars. Aussi convient-il de reproduire une de ses phrases en titre de conclusion:

"Au point de vue militaire, la Résistance française ne peut être considérée que comme un élément, entre bien d'autres, de la lutte entreprise par les Alliés contre l'Axe. Elle doit entrer strictement dans le cadre fixé par l'E.M. allié si l'on veut que la France reprenne un rôle dans la lutte commune. A ce titre, vous êtes le chef militaire des Français sans réserves ni restrictions. Aussi, est-il pénible à nombre d'entre nous d'entendre Nef, comme il l'a fait au cours d'un des derniers C.D., déclarer en propres termes: "Le Général de GAULLE a agi avec légèreté et a commis une erreur en nommant Mars commandant en chef de l'A.S., sans restrictions, ni réserves" (264).

263
Closon, F.L. Ibid. p.111 à 114. Se reporter à l'Annexe 3/35.
264
Closon, F.L. Ibid. p.121.


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b- Les Notes de Charvet du 10 Mai 1943

Une longue note du chef de "Combat" est datée du 10 Mai 43. Cependant elle sera emportée par son auteur, lorsqu'il s'envolera pour l'Angleterre par un long périple. A Londres, FRENAY remet au B.C.R.A. tous ces textes, et apprend le lendemain, affirme-t-il dans son livre, l'arrestation de Jean MOULIN.

Dans ce rapport au Général de GAULLE Henri FRENAY conteste l'autorité de Jean MOULIN et son poste de président des M.U.R. Il n'admet pas qu'un délégué du C.N.F. puisse avoir un droit de regard sur le Comité Directeur. De ce fait, en ce mois de Mai 1943, tout se passe comme s'il revenait sur la déclaration de Combat de Février-Mars 1942 de reconnaître l'autorité du Général de GAULLE (265).. Est-il tenté de rompre avec la France Combattante pour un rôle de chef de Bande ? Il ne le peut pas.

Dans le rapport du 10 Mai au Général de GAULLE, Charvet revient sur le rejet des notions de séparation du militaire et du politique, notion du choix des chefs, de la discipline à l'Armée Secrète; bref, tous les sujets pour lesquels il s'est élevé constamment contre "Rex et Duclos" (MOULIN et DELESTRAINT) (266).

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c- Le rapport de Claude BOURDET au Général de GAULLE.

Le même jour, le 10 Mai 1943, le second de FRENAY, Claude BOURDET, fait un rapport sur l'inexpérience de Vidal, en ce qui concerne la clandestinité. Ce rapport prendra sans doute la même voie que celui de son chef de "Combat". Il veut démontrer que Vidal est inapte à exercer ses fonctions:

1° du fait de son inaptitude à la clandestinité,
2° étant donné qu'il veut nommer à des postes régionaux des officiers que lui Cl.BOURDET estime dépourvus de toute expérience clandestine,
3° Qu'il existe une rivalité de commandement entre DELESTRAINT et FRENAY, il le reconnait. Cl.BOURDET emploie cette phrase révélatrice: "Au début, FRENAY essaya de se mettre un peu en veilleuse; mais depuis le début, l'habitude était prise de venir lui demander des consignes, si bien que lui-même fut conduit à faire passer des notes et des consignes, ce qui donna à DELESTRAINT l'impression d'une dualité de commandement" (267).

N'était-ce qu'une impression ? On voit mal, par ailleurs, Vidal venir demander des consignes !

265
Frenay, Henri. La Nuit finira. (annexe 6) Op. Cit. p. 582 à 584. Se reporter à l'Annexe 3/36.
266
I.H.T.P. Fonds A.S.:. correspondant à A.N.: 397 AP-2.: Extrait du rapport d'Henry Frenay au général de Gaulle, en date du 10 Mai 1943, remis au B.C.R.A.
267
I.H.T.P. Fonds A.S.: correspondant à A.N.: 397 AP-2.:Rapport de Claude Bourdet au général de Gaulle, en date du 10 Mai 1943.


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d- Le rapport du 10 Mai: Général Vidal au Général de GAULLE

Le Général Vidal revenu à Lyon rédige un rapport qu'il envoie au B.C.R.A. le 10 Mai, à l'intention du Général de GAULLE. Il s'agit d'une information sur la constitution de l'Armée Secrète en Zone Nord. Après avoir exprimé son sentiment d'heureuse impression ressentie par l'atmosphère de grande "cordialité et de discipline" il apprend que la fusion des groupes paramilitaires des mouvements de Résistance en Z.N. est chose faite sur les bases prévues:

-amalgame des formations en partie ou en totalité,
-buts communs: libérer le territoire; rétablir un gouvernement national. sans but politique à l'A.S,

C'est dans ce rapport que Vidal suggère de diviser la Z.N. en 15 régions. Il en explique les raisons. Son projet ne sera pas retenu par le B.C.R.A.. Il insiste sur les éléments techniques de l'A.S. et sur les Groupes Francs qui devraient rester aux ordres de l'E.M. général. Les C.R. établis par les commandants de Régions devront être fournis le 25 Mai. Ils concernent l'organisation réalisée, les effectifs, les missions prévues, la constitution des G.F., la recherche des terrains d'atterrissage et de parachutage.

Le Général aborde le cas spécial du Front National et des formations communistes qui veulent conserver le commandement de leurs G.F. et ne verseront des formations paramilitaires à l'A.S. qu'ultérieurement, tout en prétendant se mettre à la disposition du Général de GAULLE et du Commandant de l'A.S. (268).

C'est en post-scriptum de ce rapport que Vidal demande qu'on attribue à son état-major deux officiers de l'E.M.P. ou du B.C.R.A. qu'il a appréciés: le Lt-Colonel Morinaud (MARCHAL) et le Cdt Saint-Jacques (DUCLOS) comme chef du 5° bureau (Groupes-Francs) avec qui il a travaillé à Londres. Malheureusement il ne sera pas entendu et son état-major ne recevra pas le soutien dont il aura besoin. Nombre de tâches lui incomberont personnellement, alors que son action de commandement aurait dû rester uniquement transmise à des exécutants intermédiaires. Les risques pris et bien entendu lucidement acceptés seront toujours proportionnels à l'ampleur de son commandement, maintenant sur l'ensemble du territoire.

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e- Vidal écrit à de GAULLE le 20 Mai.

Après les agressions verbales dont Vidal a été l'objet de la part de Charvet, lors du Comité Directeur, Vidal fait part à de GAULLE de son exaspération devant les mesures que prend le chef de "Combat" sans le consulter auparavant, mais aussi, dit-il:

"J'ai trouvé tout ici dans le plus grand désarroi: mesures inopportunes prises par F., divergences de vues portées sur la place publique, mon autorité complètement sapée et, conséquences inéluctables, nombreuses arrestations dans les E.M.; police secrète et Gestapo prenant comme objectif principal l'A.S".

268
A.N. 72 AJ/36. I N°19. et I.H.T.P.:A.S. Se reporter à l' Annexe 3/37.


Le chef de l'A.S. par cette lettre, exprime son irritation devant les attaques presqueinsultantes dont il a été l'objet (269). C'est le respect qui est dû au Chef de l'A.S. davantage qu'à sa personne qui est en cause.

Vidal est très imprégné de son rôle à l'A.S., de son désir essentiel de remplir la mission qui lui a été confiée. Depuis le début, il en a toujours compris l'importance, mais en particulier depuis son séjour à Londres où lui ont été confirmés les buts à atteindre. Ce n'est pas par ambition personnelle qu'il a tenu que lui soit précisée l'ampleur de son commandement, sa dépendance ou son indépendance par rapport aux M.U.R.; il sait bien qu'une dualité de commandement ne peut conduire qu'au chaos.

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f- L'I.P.S. du 21 Mai 1943.

(Instruction Personnelle et Secrète)

Quant à la position que le Général de GAULLE avait prise, ainsi que le B.C.R.A. sur le rôle de l'A.S. avant le jour Jour J., il a été décidé d'envisager les cas particuliers, que la nécessité des actions immédiates serait admise, que sur le terrain ce ne peut pas être la hiérarchie qui prendrait l'initiative mais tel ou tel commandement, parfois tel ou tel mouvement dont dépendent les Corps Francs, voire les cellules professionnelles. De ce fait, le chef de l'A.S. ne peut exercer son commandement dans ces conditions qu'au Jour J., lors du débarquement. Jusque là il aura les attributions du Général Inspecteur. Ainsi il organise l'Armée Secrète, prépare son plan d'emploi, l'armement, la mobilisation, nomme les commandants de régions et de subdivisions sur proposition des Comités de Coordination, et en assure lui-même l'inspection.

Certes, cette I.P.S. est perçue comme une victoire pour le chef de "Combat" qui, dans son livre trente ans après la mort de Vidal, y voit pratiquemment la destitution du Général DELESTRAINT, "Ainsi, DELESTRAINT n'était plus le chef de l'A.S." dit-il. Presque un règlement de compte où il conteste même son commandement au jour J comme dans la préparation de la bataille.

Mais il faut relire l'I.P.S. pour en comprendre bien la portée. Loin d'être une mise à l'écart, cette mesure précise bien la mission attribuée au Général V. :

"Dans la période actuelle, le Général Commandant l'Armée Secrète prépare l'Armée Secrète au rôle qu'elle doit jouer dans les opérations de libération du territoire" (270)

269
Cordier, Alain. Jean Moulin, L'Inconnu du Panthéon. Op. Cit. page 157.
270
Le texte connu de l'I.P.S. du 20 Mai: Photocopie du document original (S.H.A.), transmis aimablement par Mr le Général Roidot le 5 Août 1989. Se reporter à l'Annexe 3/38. En marge de la page 1 du document, sont écrits de la main du Général de Gaulle, ces mots: "Conditions d'exécution dans le temps, en fonction des besoins des opérations interalliées".


Il convient ici de savoir qu'en ce mois de Mai 1943, deux chefs de la Résistance de la Zone Sud sont à Londres: Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE et Jean-Pierre LEVY.

D'ASTIER se présente comme le porte-parole du Directoire des M.U.R. pour la Z.S. et fait le procès fort sévère de Jean MOULIN, l'accusant de vouloir fonctionnariser la Résistance. Il n'admet plus, et en cela il se fait l'allié d'Henri FRENAY, la rigueur du délégué. Il conteste même sa fonction auprès de la Résistance en Zone Sud; il nie la valeur du projet du C.N.R. refusant la reconstitution des partis. Il estime que les services créés par Rex ou ceux dont il se sert, n'ont qu'un but, mettre la main sur la Résistance.

Ce réquisitoire atteint fatalement Vidal, puisque celui-ci répond tout à fait à la mission dont il est investi: être en France le représentant militaire du Général de GAULLE, donc de Rex. Avec lui, d'ailleurs, en un synchronisme sans faille. Aussi, d'ASTIER (Bernard) l'accuse de vouloir constituer une armée sous le seul contrôle du délégué.

André PHILIP entend aussi le témoignage de BROSSOLETTE, qui n'a pas oublié l'affrontement verbal violent qui l'a opposé à Rex à Paris. Même PASSY, qui est très lié à BROSSOLETTE, penche pour prendre partie contre Rex, malgrè les réserves qu'il fait à l'encontre de Charvet et surtout de Bernard.

André PHILIP est très ébranlé au moment où, face au conflit majeur qui l'oppose à GIRAUD, de GAULLE a besoin de la caution, du soutien actif des mouvements de Résistance en France. (271). Le Directoire des M.U.R. en Avril et en Mai, par les rapports de Charvet, et maintenant à Londres par la voix du porte-parole Bernard, demande le contrôle de l'A.S. L'I.P.S. est un lest que lâche de GAULLE. L'autorité de Vidal n'en est pas diminuée, et la question de l'Action Immédiate qui oppose, il faut le dire, aussi bien les mouvements de Zone Nord que de Zone Sud, C.N.F. et la délégation, est réglée. André PHILIP est allé jusqu'à faire des remontrances au délégué. Demandera-t-il sa destitution ?

Jacques BINGEN, en connaissance de cause, prend la défense de Rex devant la collusion des chefs des mouvements et d'André PHILIP et la position incertaine de Passy. Jacques BINGEN par une note au Commissaire National(272) s'élève avec force contre les accusations d'André PHILIP devant les chefs de mouvements, d'ASTIER et J.P. LEVY. De GAULLE reste, il est vrai, le soutien de MOULIN. André PHILIP, tout en confirmant l'autorité du délégué, lui fait certains reproches: "Je me demande si vous n'êtes pas allé un peu vite dans la voie de la centralisation..." et en même temps à Vidal :"Pour l'Armée Secrète, il semble que Vidal soit allé un peu fort et vite" (273).

271
Cordier, Daniel. Ibid. p.222 à 227.
272
Cordier, Daniel. Ibid. p. 228. Note de J.Bingen à A.Philip. du 4 Mai 1943.
273
Cordier, Daniel. Ibid. p. 228: lettre d'A.Philip à Rex du 10 Mai 1943.


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g- L'Instruction N°5 de Vidal.

Avant de quitter Lyon pour Paris, le Samedi 5 Juin, le Général Vidal adresse au B.C.R.A. un rapport intéressant les missions et l'organisation de l'A.S. Ce document parviendra à Londres le 18 Juin, après l'arrestation de son auteur.

Sous le titre figure la mention:
"Conformément aux directives données par le général de GAULLE".

Pouvons-nous évoquer le bilan de son action que Vidal veut présenter avant son départ ? Certainement. Mais il pourra être considéré aussi comme la conception de l'A.S de Vidal, de Rex, de LASSAGNE, de GASTALDO, et de tant d'autres en France, c'est-à-dire ce que désirait fondamentalement le Général de GAULLE.

Il est rédigé par Vidal et signé de lui; mais André LASSAGNE a participé à son élaboration. On en retrouve d'ailleurs la trace dans les documents de ce fidèle de Vidal.

On retrouve, dans ce texte, les principes essentiels de l'Armée Secrète:
-se battre pour libérer par les Français le sol du joug allemand.
-aider le Général de GAULLE à maintenir l'ordre et à instaurer un régime démocratique, conforme aux aspirations du peuple français.

L'engagement d'adhésion aux Forces Françaises Combattantes est une exigence indispensable, ainsi que la reconnaissance du Général de GAULLE, comme le chef et symbole de la Résistance Française.

Mais, à l'inverse de ce que prétend Charvet, l'A.S. est une véritable armée, dont la discipline et l'obéissance ne doivent pas être exclues.

Le commandement, l'organisation et la mission de l'A.S. sont explicités. La guerre de guérilla au jour J. du débarquement constitue la mission principale et exige sa préparation (274).

L'Action Immédiate n'est pas évoquée sur cette "Instruction", puisque depuis l'I.P.S., elle n'est pas du ressort du commandement de l'A.S. jusqu'au jour J. (274).

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h- L'Organigramme de l'Etat-Major de l'A.S.

Il semble bien qu'à l'Instruction N°5 ait été joint un organigramme détaillant la composition de l'Etat-Major de l'A.S. Certes, il n'est pas question d'un nouvel Etat-Major, mais d'un développement, étant donné l'extension à la Zone Nord. Ce document est arrivé à Londres en même temps que "l'Instruction N°5", soit le 18 Juin (275).

274
Instruction N°5 de Vidal: Document du B.C.R.A : I.H.T.P.. A.S. A.N°10. I. et A.D.R. Fonds André Lassagne A.D.R. C.15. Se reporter à l'Annexe 3/39.
275
Organigramme de l'Etat-Major de l'A.S. adressé par le Général Vidal et parvenu à Londres le 18 Juin 1943. I.H.T.P.: A.S. A. N°10. I. Se reporter à l'Annexe 3/40.


Ce tableau nous confirme qu'AUBRY (Avricourt) est chef de Cabinet, et non chef d'E.M., que le chef d'E.M. n'est pas désigné, que le Colonel Moreno (sic) est attendu impatiamment par le Général qui tient à lui confier le poste de Chef d'Etat-Major des deux zones (en fait il s'agit du Lt-Colonel MARCHAL (Morinaud), adjoint du Colonel BILLOTTE). En attendant ce sera toujours le Cdt GASTALDO (Galibier) qui assure toujours cette fonction. C'est lui qui est désigné sur l'organigramme sous le pseudonyme de Chef d'Escadron de Cavalerie Calabiès.

Enfin, sur ce document, il n'est pas précisé qui sont les titulaires du 2°Bureau: le Cdt GASTALDO, appelé sur le document Calabiès cumule toujours les fonctions de Chef d'E.M., en attendant le titulaire, le Lt-Colonel Morénaud, et celles de chef du 2° Bureau. Son adjoint pour la Zone Sud reste André LASSAGNE.

Ainsi, malgrè les restrictions, provisoires, que l'I.P.S. du 20 Mai ont pu apporter au pouvoir du Général Vidal, celui-ci conserve toute sa volonté de poursuivre son action. Il n'y a aucune amertume ni dans ses écrits, ni dans ses paroles, on peut l'assurer, mais toujours un ferme désir de servir le plus efficacement possible. Max et Vidal se sont concertés depuis la réception de l'I.P.S. Comme son nom l'indique elle restera secrète et tous deux comprennent bien les circonstances qui ont amené le chef de la France Combattante à laisser un certain pouvoir aux mouvements en ce qui concerne une partie des forces armées de la Résistance.

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i- Le rapport du 4 Juin.

Ce rapport concerne le Général DELESTRAINT et l'A.S..D'ailleurs, Max tient à défendre Vidal, son cher Vidal. Il écrit à André PHILIP, au sujet de l'Action Immédiate.

"Il semble que les intentions du Général aient été... quelque peu déformées. Il n'a jamais été dans ses projets d'interdire de façon absurde aux militants de l'A.S. de se livrer à aucune activité en attendant le jour J.".

Il rappelle avec beaucoup de pertinence que Vidal a respecté les consignes reçues du B.C.R.A., comme lui-même les a reçues et observées. Question de Sécurité et question de Discipline. Il voulait créer un 5°Bureau pour s'occuper de la question de l'"A.I.". Il réclame que le Cdt Saint-Jacques lui soit envoyé. Max insiste pour que le personnel militaire réclamé soit adressé à l'A.S. Il a alors quelques phrases lourdes de sens: "Il est déjà très tard ! Comme je l'ai dit encore tout récemment dans un câble adressé personnellement au Général de GAULLE, la France Combattante a pris une terrible responsabilité en refusant à l'A.S. les cadres qui lui sont indispensables". Max défend aussi auprès de PHILIP les services qui représentent aussi la base de son administration. Ils fonctionnent bien, malgrè le fait que certains aient essayé à son insu de créer un "COPA" indépendant (276).

276
Cordier, Daniel. Op.Cit. p. 229-230.


Max termine ce rapport qui est bien plus un appel angoissé en faveur de Vidal qu'une amère récrimination, par des mots bouleversants:

"Le Général DELESTRAINT fait en ce moment un travail considérable. Mais il le fait pratiquemment seul et prend des risques excessifs du fait qu'il n'est pas secondé. Aujourd'hui, j'ai au point de vue civil, et quoiqu'on en ait dit, un état-major solide avec un suppléant qualifié dans chaque zone, et des secrétariats qui fonctionnent. Reste l'A.S. Le temps presse"(277).

Le temps presse... Le lendemain, Samedi 5 Juin, le Général DELESTRAINT prend le train de Paris. Le Mercredi 9 Juin, il tombera dans le piège.

Mais certains ont compris que les MOULIN, les DELESTRAINT ne recherchaient pas une gloire personnelle, mais visaient un objectif intéressant la nation entière. Ce même 4 Juin, malgrè tout ce qu'il a pu entendre, Pascal COPEAU écrit à d'ASTIER de la VIGERIE, :

"A la date d'aujourd'hui il est historiquement établi que Gervais a perdu la partie contre Vidal et Max. Il ne s'agit pas pour nous de la perdre avec lui. Après tout, politiquement, Max m'inspire plus grande confiance que Gervais et je ne serais pas éloigné d'en dire autant de Vidal" (278).

Mais pour Vidal et pour Max, il ne s'agit pas de lutter contre Gervais, mais contre l'Allemand, efficacement. Encore une fois, rappelons le mot de Charles DELESTRAINT: "Ne nous trompons pas d'adversaire !". Leur vraie Gloire sera leur Martyre.

277
Moulin, Laure. Jean Moulin. Paris Presses de la Cité. 1982. 380 pages. p.328-329.
278
Cordier, Daniel. Ibid. p.240.

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POINT DE VUE SUR LA PERIODE DE COMMANDEMENT

La période de commandement du Général Vidal ne peut pas être étudiée sans aborder les obstacles rencontrés par lui -comme par Max- pendant ces huit ou neuf mois.

Il peut être étonnant de constater les divergences considérables rapportées par les témoignages qu'ils soient écrits ou oraux, en ce qui concerne le général DELESTRAINT, chef de l'Armée Secrète.

Si, tel a été mon cas après guerre, on retrouve ceux qui l'ont connu dans l'exercice de ses fonctions, à Bourg, à Lyon, à Paris, on n'est pas loin de penser qu'une réelle unanimité considère le Général comme un homme hors du commun, que l'"autoroute de ces opinions" nous dirige rapidement et sans incident vers l'approbation sans réserve d'un grand public avide de pureté et d'épopée. D'autant plus qu'au delà de cette époque de sa vie, se profilent à l'horizon la déportation et de l'assassinat de Charles DELESTRAINT.

Sur cette voie parfaitement rectiligne, surgit brusquement un obstacle. Tardivement cette solution de continuité m'est apparue ainsi, brutalement, tel un traumatisme. Je veux parler des écrits d'Henri FRANAY sur Charles DELESTRAINT. Ses écrits sont tous agressifs en ce qui concerne le Général; parfois calomnieux. Cependant il n'est pas le seul à avoir agi de la sorte. quelques autres l'ont suivi. Qui sont-ils ? Il s'agit de certains lieutenants d'Henri FRENAY. Pas tous, quelques-uns seulement ont suivi leur chef sur ce chemin. D'autres, tel le général CHEVANCE-Bertin ne se serait jamais permis de commettre de telles offenses. Un membre important de "Combat", Joseph GASTALDO, officier de valeur, est devenu d'ailleurs le chef d'état-major de Vidal. Il sera un compagnon fidèle, un féal du Général, et se désolidarisera de son camarade FRENAY, quand il comprendra à quel genre d'attaques celui-ci se livrait. Ceux de "Combat", à un échellon départemental, qui ont connu Vidal l'ont estimé, voir admiré. Certains lui ont apporté leur dévouement.

Il est vrai que le chef de "Libération-Sud", Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE a suivi un certain temps -trop long- Henri FRENAY lorsqu'il s'agissait, aux M.U.R., d'accabler Max et Vidal. Mais sa position est davantage dictée par l'intérêt que par la conviction. D'ailleurs parmi les proches de "Bernard", on compte un fidèle du Général, André LASSAGNE. Un autre gardera aussi fidèlement sa mémoire, un demi-siècle plus tard, Raymond AUBRAC. Pascal COPEAU ne lui fut jamais hostile, bien loin de là.

A "Franc-Tireur", Vidal n'avait pas d'adversaire. Jean-Pierre LEVY, Claudius-PETIT n'ont jamais été les auteurs d'attaques violentes, bien au contraire. Nous leur en rendons ici hommage.

Ainsi, le décompte de ses opposants déterminés est vite terminé. Il se fait que ceux-ci sont les mêmes qui, au cours de la même époque et après guerre, ont visé Max.

Ce n'est guère étonnant, puisqu'au cours de ces mois, il s'agissait bien davantage de condamner une "politique", celle de de GAULLE en fait, plutôt que les hommes qui la représentaient en France. L'attaque des personnes venait en plus, ante ou post mortem.

D'un autre coté, se retrouvent ceux qui ont connu le Général DELESTRAINT à toutes les époques de sa vie, mais aussi au cours de cette période de commandement de l'A.S.

L'association "A la Mémoire du Général DELESTRAINT" dont les buts sont de "Défendre, honorer, perpétuer sa mémoire" comporte cent quatre vingt adhérents, dont la plupart l'ont connu.

Ici, ne parlons pas des anciens des chars, ni des anciens déportés, mais abordons les témoignages de ceux qui l'ont connu pendant la Résistance. Tous gardent du Général Vidal un souvenir privilégié. Soit qu'ils nous aient quittés, et donc ont laissé leur témoignage, soit qu'ils aient survécu à ces épreuves et apportent leur suffrage sans réserve. Les militaires comme les civils.

Que ce soient des officiers, tels les Généraux LE RAY, de WITASSE, GRANIER, le Capitaine de vaisseau THEOBALD et bien d'autres, les AUBRAC, ou des civils, anciens de la Résistance, tels les BRISSOT, les BEUCHON de la Zone Nord, lui apporteront une caution sans réserve. Aucun n'a apporté les mêmes accusations qu'Henri FRENAY et certains de ses adjoints, qui les réitérèrent inlassablement.

On en vient alors à considérer les accusations personnelles portées contre DELESTRAINT comme superfétatoires, puisque elles vont atteindre le délégué militaire au même titre que le délégué politique. En fait, elles sont motivées au début surtout par l'amertume d'assister à la mainmise des groupes militaires par le Général de GAULLE, et elles veulent exprimer alors le désaccord de la politique gaulliste, de la France Combattante.

Le Général Vidal a relativement peu écrit. Il a envoyé au B.C.R.A. de Londres quelques rapports; quelques-uns nous sont parvenus. Il a jugé dangereux de conserver des archives. Les quelques papiers qu'il a désiré conserver ont été cachés dans le grenier de l'Institution du Sacré-Coeur de Bourg-en-Bresse, où sa fille Bibiane poursuivait ses études. Après son arrestation, ces documents ont été brûlés.

Les archives du Colonel PASSY ont été remises à Daniel CORDIER qui ne les communique pas, même celles se rapportant exclusivement au Général. Il a bien fallu rechercher nos sources dans les rapports dont nous disposons et dans les écrits de Max. Au reste, les lettres, les rapports de Max sont d'autant plus instructifs que l'Armée Secrète reste pour le délégué un sujet considérable.

a- Le rapport du 7 Mai que Rex adresse au Général de GAULLE en le confiant à F.L.CLOSON suscite quelques commentaires:

En cette période, ce rapport de Rex est d'autant plus essentiel qu'il fait le point, mais Rex explique ici au Général de GAULLE l'état dans lequel Vidal et lui ont trouvé certains mouvements de Résistance à leur retour, leur mentalité, les différences de conception entre le Nord et le Sud. Il les attribue à un sens de la discipline plus aigu d'un coté de la ligne de démarcation que de l'autre. Mais n'y a-il pas aussi la souffrance endurée pendant près de trois ans dans l'ex-Zone-Occupée, qui impose une autre échelle de valeurs que celle de l'ex-Zone-Libre ? D'ailleurs après les grandes arrestations par les Allemands en Zone Sud les Résistants comprendront la nécessité de se serrer les coudes, et admettront que la Résistance extérieure et intérieure, celle du Nord et du Sud, celle d'un mouvement et d'un autre, possèdent des dénominateurs communs essentiels à l'union, à la lutte derrière les Alliés. Conservons ces notions, enfin admises, comme un testament spirituel de Vidal et de Max.

Ces valeurs communes sont certes indispensables à l'Armée Secrète, à l'exclusion des options politiques fatalement dissemblables d'une organisation à l'autre, mais ignorées souvent par la base si elles n'en sont pas négligées ou rejetées.

b- La lettre de Charvet en date du 10 Mai permet aussi de tirer quelques réflexions, en ce qui concerne l'Armée Secrète:

Les principes que Charvet propose pour régler les rapports entre le C.N.F. et les M.U.R. définis ainsi par lui, s'ils étaient acceptés, mettraient le Directoire au même niveau que le Comité National Français. Une nouvelle bicéphalie, cette fois dans le domaine politique, en résulterait. En fait, cette proposition donnerait une grande indépendance aux M.U.R. et les dégagerait de l'autorité du Général de GAULLE. Ainsi, il s'agit non seulement d'un retour en arrière, puisque les M.U.R. sont issus du Comité de Coordination, né lui-même de l' initiative de GAULLE et de MOULIN, mais de la négation de l'action que mène le chef de la France Combattante auprès des Anglais, des Américains, même des soviétiques. De GAULLE désire l'unicité de la Résistance française à présenter aux Alliés comme une force cohérente. Grâce à cette conception, il parviendra finalement à se présenter comme l'interlocuteur valable, pour la prise en considération du pays et de son avenir.

En fin de compte, la proposition de Charvet restera lettre morte, lorsqu'il la remettra au B.C.R.A.

Au reste, la position de Charvet est d'autant plus difficile, qu'en s'opposant à Max et à Vidal, il s'oppose en ces derniers mois d'abord à de GAULLE, au moment où, à Alger, la prépondérance de celui-ci sur le Général GIRAUD s'affirme.

Retrouver une certaine indépendance vis à vis de la France Combattante implique d'envisager une solution financière en dehors de Londres, grâce aux Américains, par la Suisse.

En cette période où tout se développe, où les maquis éclosent partout, la sécurité financière doit être assurée. Aussi Charvet croit avoir trouvé la parade, et éviter la subordination à la France Combattante; par la Suisse, il peut obtenir des Américains les fonds désirés. Mais les Américains soutenant ouvertement GIRAUD au détriment de de GAULLE, l'attitude de Charvet risque bien de passer pour une option en faveur de GIRAUD. A peine revenu à Lyon, le 22 Mars, Rex reçoit un télégramme du Général de GAULLE, l'informant qu'une rencontre a eu lieu à Berne entre l'émissaire de FRENAY, ceux de GIRAUD et les Américains dont Allan DULLES. Ils avaient projeté de réunir en France les représentants de GIRAUD, Rex, Vidal et FRENAY. C'est alors que les délégués en France du Général de GAULLE envoient en Suisse le Commandant GASTALDO pour demander aux Américains d'interrompre ces discussions. L'intégration, à cette époque, et par une voie détournée d'éléments giraudistes dans l'Armée Secrète est hors de question.

L''O.R.A. qui manque de troupes et non de cadres semblerait pouvoir apporter une solution réciproque. Charvet sera-t-il obligé ainsi de prendre le parti de GIRAUD ? Lui qui a reproché encore récemment à Vidal de vouloir faire entrer "des officiers de l'Armée de l'Armistice" envisage en ce début de Juin de réaliser "un panachage entre nos organisations et les leurs aux différents échelons".

En fait, Charvet qui a eu le grand mérite de fonder l'un des meilleurs mouvements de Résistance, qui a accepté la fusion de ses troupes paramilitaires avec celles des autres mouvements, revient en arrière. Il regrette d'avoir laissé à d'autres cet outil. Il le dit lui-même. Dès son retour de Londres en Novembre, il essaye de récupérer ce qu'il peut de ce qu'il a donné: il se fait nommer responsable militaire par le Comité de Coordination; il prend des décisions dans le dos de Vidal. La dualité de commandement devient un fait, mais au fonctionnement impossible. Il esperait que Vidal se contenterait d'un rôle de figurant. Lorsqu'au retour de Londres Max et Vidal mirent les choses au point en ce qui concerne le commandement de l'A.S., le conflit devint de plus en plus aigu. Il soulève le problème de l'Action Immédiate; il ne veut plus dépendre de Londres; il fait part dans ses circulaires des griefs qu'il ressent envers Max et Vidal; il se rend à Paris pour inciter les mouvements de la Zone Nord à montrer des exigences envers Max et à rejeter le C.N.R. Il écrit à de GAULLE, au B.C.R.A., des rapports dans lesquels il fait part de ses récriminations et demande plus ou moins ouvertement d'écarter Max et Vidal. Il aurait pensé, affirme Daniel CORDIER, au remplacement de Jean MOULIN parDUNOYER de SEGONZAC (279).

279
Cordier, Daniel Op. Cit. p. 236.


Charvet, alors que ce n'est pas sa nature, agit comme "un chef de bandes partisanes" et conçoit l'A.S. comme composée de troupes révolutionnaires. Seul aspect qui pourrait révulser l'Etat-Major allié qui distribue armes et finances (280).

c- Quant au Général Vidal, quelle est sa position ?

Elle est limpide, aussi transparente qu'il l'est lui-même: Il a parfaitement compris la politique de son ancien subordonné aux ordres de qui il s'est rangé. Il est décidé à le servir, il le servira. De GAULLE lui a longuement exposé la situation à Londres. Les échanges entre Max et Vidal à Lyon sont tout aussi satisfaisants. Pour Vidal la ligne est droite. Les consignes de Londres étaient d'éviter l'Action Immédiate jusqu'au jour J. Ce sera sa position d'autant plus que l'Etat-Major allié lui avait exprimé son souci de voir se multiplier des actions sur la Wehrmacht avant le débarquement, ce qui risquerait de voir regarnir la France de troupes allemandes. Il en a tenu compte. Mais lors du conflit avec GIRAUD, de GAULLE avait besoin de l'appui de la Résistance intérieure laquelle souhaitait profiter de l'exercice de l'Action Immédiate. Ce qui lui fut accordé.

Vidal s'est fâché, quand dès les premières séances des M.U.R. il a été l'objets d'attaques, parfois insultantes. Il ne veut plus assister à de telles réunions et le signale fermement à Max qui l'approuve. Mais il conserve sa ligne envers et contre tout. Seul un ordre du général de GAULLE peut l'en faire dévier.

Cet ordre arrive sous l'aspect de l'"Instruction Personnelle et Secrète" du 20 Mai.

L'I.P.S. aurait pu être très mal perçue par tout autre que Vidal. Il l'a fort bien admise, n'y a pas vu une atteinte à son autorité, mais une simple restriction temporaire de son pouvoir.

C'est Max qui met les choses au point en prenant sa défense le 4 Juin, pour répondre aux reproches à peine dissimulés d''André PHILIP, après le réquisitoire de d'ASTIER, sévère et injuste.

Certes, ill est possible que des impératifs politiques, au moment de la rivalité de GAULLE-GIRAUD, en ce mois de Mai, ait obligé André PHILIP de donner quelques gages à d'ASTIER et à FRENAY, mais la fidélité à la personne de de GAULLE de ses deux représentants en France demeure sans faille..

Oui, Vidal et Rex, exposés à tous les dangers, représentent le gaullisme orthodoxe et pur, loin des mouvances londonniennes.

280
Cordier, Daniel. Op. Cit. p.162.


Le Général poursuit sa mission en toute loyauté quels que soient les obstacles. Certes, en dehors des rapports avec Henri FRENAY et d'ASTIER, il a connu d'autres difficultés. L'opération "Les Montagnards" n'a pas été toujours facile. Au début il a trouvé le projet de DALLOZ attrayant; mais il a tenu à se pencher sur le plan militaire de l'opération. Grâce au Capitaine LE RAY et au Commandant POURCHIER il a eu satisfaction. Tout l'après-midi du 5 Avril, le Général a envisagé avec le premier les aspects stratégiques du plan; il en a vu les limites. Il partage entièrement le point de vue de LE RAY, lorsque celui-ci insiste pour que le Vercors ne soit pas conçu comme un réduit, un bastion défensif, de longue durée surtout. Il aura un rôle de perturbation des forces allemandes, lors du débarquement sur les côtes méditerranéennes.

Reportons-nous à cette période et regardons une carte. Il apparait probable que les Alliés tenteront quelqu'opération en Méditerranée. Les côtes de Provence ne seront peut-être pas tout de suite intéressées. Alors ce sera la Sicile, mais elles seront fatalement un théâtre d'opération tôt ou tard. Le Vercors aura son importance. Mais, insiste le Général, et il le répète, le rôle des unités parachutistes est primordial, aussi auparavant le plus grand secret est de rigueur: les maquis doivent se taire, ne pas se signaler par des coups de main.

Le 6 Juin, trois jours avant son arrestation, le Général rencontre Pierre DALLOZ à Paris, et lui dit tout son souci d'apprendre les imprudences des maquis du Vercors. "Il craignait que ces incidents n'eussent attiré sur le Vercors l'attention des Allemands" (281).

L'opération "Les Montagnards" présenté par LE RAY, mis au point par celui-ci et par le Général sera transformé au printemps 1944 par le Colonel FOURCAUD (Sphère). Ce dernier voit dans le Vercors une vocation de formidable bastion, qu'il faut boucler et "contre lequel l'ennemi viendra buter" (282). Malgrè CHAMBONNET qui entrevoit l'immense danger que présente un camp retranché, à la merci d'un nettoyage allemand de grande envergure, maquis et population compris, le projet de Sphère l'emportera.

Plus tard, on reprochera au Général Vidal et à Jean MOULIN d'avoir accepté le Vercors. Lorsque Henri FRENAY précise ses accusations, il parle uniquement de "sorte de bastion, de réduit". Il ajoute qu'il s'y était "opposé dès le premier jour" (283). Pourtant, Pierre DALLOZ affirme que Henri FRENAY vint à Grenoble, sans doute en Février 43, afin de lui demander son aide pour implanter un maquis "Combat" sur le plateau. DALLOZ refusa puisque cette implantation était une création de "Franc-Tireur".

281
Témoignage de Pierre Dalloz: A.N. 72 AJ/89. Fonds Vercors.
282
Vial, Pierre. La Bataille du Vercors. Paris Presses de la Cité 1991.
283
Frenay, Henri. La Nuit finira. Paris Robert Laffont. 1973. 558 pages. p.318.


Henri FRENAY insista, et le curé de Corrençon pour le compte de "Combat" organisa une école de cadres (284). Un camp "Combat" se forma sur le versant oriental, au plateau St-Ange. Nous avons vu qu'il avait été délogé deux fois par les Italiens et, pris en charge par PUPIN, deviendra le camp N°7 (285).

Le Général a été arrêté le 9 Juin 1943. Il semble évident qu'il aurait maintenu l'opération "Les Montagnards" si ces évènements tragiques ne l'avaient écarté du commandement de l'A.S. L'Aventure du Vercors s'est terminé par la tragédie de Juillet 1944, mais l'implantation des maquis sur le plateau n'avaient plus la même vocation que celle prévue par le plan initial des LE RAY, des DELESTRAINT. La tentation est grande de mettre l'échec de l'opération sur le dos du plan initial: "les Montagnards", même s'il a été modifié sur ses points essentiels, et surtout lorsque le chef de l'A.S. n'est plus là pour rétablir la vérité.

284
Dalloz, Pierre. Vérités sur le Drame du Vercors. Paris. F. Lanore. 1979. 310 pages. p.66.
285
Témoignage de Pupin: A.N.: 72 AJ/89. Fonds Vercors.


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EN CONCLUSION, L'ARMEE SECRETE...

Après guerre, le Colonel GASTALDO et André LASSAGNE revinrent l'un et l'autre fortement marqués par les tortures, la déportation N.N., la maladie. Ils ne devaient survivre que trop peu de temps pour apporter au grand public leurs souvenirs. Cependant ils laissèrent aux Archives l'Historique de l'Armée Secrète, document de 10 pages qui constitue une étude concrète et précise de ce qu'a été l'Armée Secrète (286).

Nous avons vu que Joseph GASTALDO adhérait depuis Février 1942 au mouvement "Combat", qu'André LASSAGNE etait issu de "Libération". Mais tous deux avaient immédiatement compris l'importance fondamentale de l'unicité de l'Armée Secrète Nationale, métropolitaine, mais soudée à la France Combattante, et de son commandement par un chef unique, le Général DELESTRAINT.

D'ailleurs, la phrase initiale de ce document ne permet aucune équivoque:

"L'ARMEE SECRETE a été initialement créée et commandée par le général DELESTRAINT dit Vidal sur ordre du général de GAULLE."

Nous est confirmé aussi le fait que le Général DELESTRAINT demanda et obtint du Général de GAULLE que la structure de l'Armée Secrète soit celle de l'Armée en temps de paix ou de guerre, que seul le commandant en chef soit soumis au pouvoir civil.

L'OEUVRE DE L'ARMEE SECRETE:

Initialement, l'Armée Secrète Nationale a créé et mis sur pied en France et sur tout le territoire la nouvelle Armée Française.

Certaines différences de structure ont persisté entre les deux zones:
En Zone nord, le "groupe" est l'élément de base de la structure militaire.
En Zone Sud, c'est le "secteur" et le chef de secteur commande les chefs de trentaine, dont les chefs commandent les chefs de sizaines.

286
On retrouve ce même texte: l'Historique de l'Armée Secrète, rédigé par le Cl Gastaldo et André Lassagne, aux Archives Nationales: A.N.:72 AJ/36 Fonds Armée Secrète A.I.N°14., soit aux Archives Départementales du Rhône: A.D.R.: C.15: Fonds André Lassagne. Se reporter à l'Annexe 3/41.


L'Armée secrète se charge de l'Armement, soit par la récupération, soit par sa réception grâce aux Alliés, de son stockage, et, en rapport avec le C.O.P.A., des opérations de parachutage et d'atterrissage. Mais surtout, elle a pris en main la formation et le commandement de nombreux maquis, dont ceux de l'Ain, du Haut-Jura, du Vercors, des Basses-Alpes, etc..

La centralisation et la transmission à Londres des renseignements obtenus par l'A.S., principalement par son 2°Bureau, c'est à dire par GASTALDO et son adjoint LASSAGNE, est assurée par le réseau "GALLIA", créé et dirigé par Henri GORCE, Franklin. Les contacts avec les S.R. alliés américains en Suisse du général LEEGG sont établis par le Cdt GASTALDO, ayant passé plus de vingt fois clandestinement la frontière. Le réseau de renseignements de l'A.S. dirigé par le Commandant GASTALDO comporte plus de 500 agents répartis sur l'ensemble du territoire donnant des informations sur tous les mouvements de troupes ennemies allemandes ou italiennes.

L'Armée Secrète a effectué un travail essentiel, littéralement fondamental, puisqu'en elle s'est réalisée la véritable fusion des groupes paramilitaires des mouvements. Les militants se sont adaptés à l'esprit d'unicité de cette véritable armée d'autant mieux qu'il correspondait au voeu sousjacent des Résistants de la Base. Le Commandant GASTALDO et André LASSAGNE, fidèles acteurs et témoins de cette réalisation ont pu dire que "l'Armée Secrète a été la seule force militaire créée,(...) par le Général DELESTRAINT, qui ait eu, avec l'agrément du Général de GAULLE, la structure générale et l'indépendance complète de l'Armée Française" (287).

Le chef de l'Armée Secrète a eu le grand mérite de prendre sous son commandement des formations paramilitaires hétérogènes, d'affronter des rivalités, des rancoeurs, certes très humaines, mais fort préjudiciables surtout à une telle époque où tout devait se mettre sur pied, se structurer. Le travail "considérable" qu'a réalisé le Général en Zone Nord comme en Zone ex-Non-Occupée a permis d'atteindre les objectifs prévus: après la fusion des groupes paramilitaires au sud, puis au nord, les successeurs de Vidal et enfin le Général KÖNIG, parviendront à réaliser le rassemblement de toutes les Forces Françaises de l'Intérieur. Celles-ci s'intégreront à la Libération à la 2° D.B., à la 1° Armée française.

287
Historique de l'Armée Secrète: Colonel Gestaldo et André Lassagne. Ibidem. Se reporter au texte intégal de ce document en Annexe 3/41.


Ainsi, se réalisera le projet que le Général de GAULLE avait prévu dans sa lettre du 22 Octobre 1942 au Général DELESTRAINT:
"Nous referons l'Armée Française".

Projet très cher à Charles DELESTRAINT, militaire jusqu'au fond de son être, qui a souffert de voir son pays meurtri, humilié, son armée effondrée, puis dissoute. Il a largement contribué à cette réhabilitation, non pas à travers des bandes de partisans, mais de jeunes qui ont accepté une structure, une discipline.

L'Armée Secrète est, sur l'initiative du Général de GAULLE, l'oeuvre du Général DELESTRAINT, qui refusa de voir en elle un simple agglomérat de bandes de partisans, mais voulut en faire une véritable armée, structurée comme telle, disciplinée, non pas seulement pour rassurer nos Alliés, mais pour la destiner à devenir l'embryon de la future Armée Française.

Il était prisonnier à Fresnes, le 11 Novembre 1943. A-t-il su ce qui se passait à Oyonnax ce jour-là ? Le défilé des maquis de l'Ain, dans un ordre parfait sous le commandement du Colonel ROMANS-PETIT. Il en aurait été fier. C'était une partie de la réalisation de son oeuvre qu'il n'a pas pu mener à terme.

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