LE GENERAL DELESTRAINT
DANS LA RESISTANCE

CONCLUSION GENERALE

 Joindre l'association : "A la Mémoire du Général Delestraint" et l'auteur Edition : 1998-2000
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A l'issue de ce travail, plusieurs points sont à mettre en lumière en cette synthèse terminale:

Se pencher sur le personnage, si attachant qu'est Charles DELESTRAINT demande d'abord une connaissance parfaite de ses origines, de sa vie entière. Comme pour chaque être humain, la personnalité de Charles DELESTRAINT résulte de l'interférence de plusieurs données:
-Sa propre généalogie, ou plus précisément son ascendance,
-le milieu géographique dans lequel il a été élevé, le Nord envahi séculairement, et le contexte géo-politique de l'époque,
-la forte éducation reçue particulièrement de sa mère, la vie sociale qu'il a connue,
-sa profession militaire,
-sa vie familiale personnelle,
-en grande partie sa vie spirituelle fortement entretenue,
-aussi, les circonstances qui révèlent l'individu, c'est à dire les épreuves subies, la guerre et pour lui plus tard, la détention, la déportation.

C'est grâce à cette personnalité que le Général DELESTRAINT, dès l'armistice a mis tout son espoir dans la victoire; sans d'abord comprendre comment elle se réaliserait. La confiance initiale en Charles de GAULLE qu'il connaissait et avait jugé à Metz et pendant la Campagne de France comme un être d'exception, a été le soutien de sa foi en la Victoire; elle s'est consolidée aussi par la décision britannique de poursuivre la lutte, par la détermination de Winston CHURCHILL et de son peuple qu'il a admirés. Malgrè son âge, il fut prêt dès Juillet 40 à reprendre le combat, sous quelque forme que ce soit.
Cette foi dans la victoire fut dominante, communicative. Il ne put, au début, éviter d'en parler autour de lui, notamment à ses anciens compagnons des Chars. Ce fut la première forme de sa lutte de Résistant.
Certes, on lui reprochera parfois d'avoir trop parlé au cours des deux premières années. Mais le résultat n'a pas été négatif, tant s'en faut. Bien des hésitants parmi les "anciens des Chars" ont été convaincus, bien des tièdes à Bourg-en-Bresse parmi les premiers gaullistes ont été encouragés et entraînés par une telle "locomotive".

Sans doute, héréditairement, a-t-il eu la méfiance de l'Allemand. "L'ennemi héréditaire", il n'en a jamais parlé à ma connaissance. Cependant depuis 1933, depuis la montée du nazisme, il était inquiet, il se méfiait du vieux démon germanique belliqueux, conforté par une idéologie nationaliste et expansionniste.

Le Général DELESTRAINT s'est opposé immédiatement à Pétain et à son gouvernement, pour plusieurs raisons:
-Le tempérament de l'homme depuis Verdun, et du vieillard alors, incapable de continuer la lutte, de s'opposer aux prétentions allemandes et collaborationnistes.
-Le goût du pouvoir du Maréchal, sa mégalomanie.
-Les convictions politiques totalitaires et antidémocratiques de Pétain.
En un mot, L'opposition du Général DELESTRAINT au Maréchal et à son gouvernement a été immédiate, totale, et définitive. Elle lui valut un rappel à l'ordre, suivi d'une surveillance policière discrète, révélée par le préfet de l'Ain.

Lors du choix du Chef de l'Armée Secrète, le Général DELESTRAINT remplissait toutes les conditions requises, notamment celle d'avoir toujours donné son accord à la Résistance, quant à lui, particulièrement à de GAULLE -comment aurait-il pu en être autrement!- tout en ne faisant partie d'aucun Mouvement. Sa propre Résistance: avec les Anciens des Chars, il s'en était activement occupé depuis 1940, efficacement, jusqu'à les sélectionner.

Que ce fut à Bourg-en-Bresse en 1940-42, que ce fut à Lyon ou à Paris en 1942-43, Charles DELESTRAINT a été un véritable Résistant et un véritable chef. Il est regrettable qu'Henri FRENAY, le merveilleux chef de "Combat", organisateur né, mais déçu de n'avoir pas été choisi comme chef de l'A.S. ait retourné son amertume contre le Général et contre Jean MOULIN. Cette attitude fut fort dommageable pour tous.
Dès l'entrée en fonction, en tant que Chef de l'Armée Secrète le Général Vidal reçut de nombreux reproches de la part d' Henri FRENAY. L'un des premiers concernait la proposition du Généralde trouver dans certains anciens officiers des Chars dont il répondait des chefs valables pour l'A.S. Il connaissait bien les possibilités et les convictions de chacun de ceux-ci. Henri FRENAY l'accusa de vouloir faire entrer des officiers "vichystes" à l'A.S.!

Henri FRENAY lui fit grief de son inexpérience de la clandestinité. Ce reproche était sans doute en partie fondé, à sa prise de fonction, mais il aurait été faux de lui mettre définitivement cette étiquette. C'est pourtant ce qu'il advint, bien que le Général ait fait des efforts réels, grâce à son ami GASTALDO, un maître en la matière, et que son attention à son comportement, à tous ses gestes, à toutes ses paroles, se fut affinée au cours des mois.

D'ailleurs deux remarques, déjà notées, peuvent être ici rapportées:
1-Aucun résistant n'a été victime d'une indiscrétion du Général, hormis Galibier et Terrier, le 9 Juin; Là, Vidal a été abusé.
2-Il appartenait aux Mouvements d'assurer la protection du Chef de l'A.S. et non pas à lui-même.

D'autres griefs furent formulés par le chef de "Combat", et particulièrement ceux qui avaient rapport avec les directives reçues de Londres et qui concernaient les pouvoirs du délégué et du Chef de l'A.S. Ces derniers devinrent la cible des imprécations d'Henri FRENAY et de ses lieutenants, au sujet de:

-La séparation du Militaire et du Politique, de la Propagande, qui était un mot d'ordre. Ce fut l'un des arguments d'Henri FRENAY pour ne pas accepter la tutelle de Londres et pour se livrer à une attaque de ses représentants en France, militaire et civil.
-Les pouvoirs attribués à Vidal, chef de l'Armée Secrète étaient contestés par Henri FRENAY et Emmanuel d'ASTIER qui auraient désiré que l'A.S. dépendît des M.U.R. H.FRENAY voyait une Armée Secrète plus près de la bande partisane, révolutionnaire, autonome et s'opposait à la notion d'une véritable Armée Secrète rattachée à l'Etat-Major interallié, le Général ne dépendant alors que du Général de GAULLE et à travers lui des Alliés. L'opposition des conceptions était alors totale.
-L'Action Immédiate, corollaire de cette prise de position, le chef de Combat voulut étendre cette notion. Mais Vidal voulait la réserver jusqu'au Jour J aux Groupes-Francs. Ceci pour répondre ainsi à l'attente des Alliés et éviter les actions irréfléchies, non motivées, lourdes de conséquences pour la population, actions engagées par un chef subalterne et non par un état-major, avec le risque de l'exaction.

Tous les sujets étaient l'occasion, non pas de discussions en vue de rechercher une solution, mais d'agressions verbales, voire d'insultes, même si avant la fusion des groupes paramilitaires Henri Frenay prônait certaines de ces directives. La rupture était proche.

Devant cette attitude, le Général Vidal regrettait que les discussions ne soient jamais constructives. Il lui paraissait évident qu'"on se trompait d'adversaire" et qu'on prenait plus de temps à s'entre-déchirer qu'à lutter contre l'ennemi.


Le Général n'a pas toujours été là pour répondre à toutes les attaques. En 1972 une autre accusation fut publiée, affirmant que le Général, lorsqu'il accepta le commandement de l'A.S. venait de changer d'opinion, et que jusque là il suivait le Maréchal Pétain. Un autre prétendit même que ce retournement ne se fit qu'en Octobre 1942... Calomnies qui "ne tiennent pas la route" et ne valent pas la peine de s'y attarder, de même que celles qui voulurent atteindre la mémoire de Jean MOULIN.

Venant pourtant d'horizons différents, Jean MOULIN et Charles DELESTRAINT étaient unis par leur conception identique et pragmatique de la Résistance française. Pour eux, elle avait tout avantage à être subordonnée au Général de GAULLE, donc aux Alliés. Tous deux ont toujours fait bloc face à l'adversité. Surtout lors des tentatives d'H. FRENAY et d'E. d'ASTIER de les faire renier par le B.C.R.A. et par de GAULLE, et destituer l'un comme l'autre de leurs fonctions. Leur entente ne connut aucune faille, d'autant plus que leur fidélité au Général de GAULLE était comparable. Cette entente, faite d'estime réciproque, malgrè leur différence philosophique, cimentait une amitié profonde, jusqu'à leur disparition.


Aidé par ses fidèles seconds dont le dévouement était sans bornes, GASTALDO, LASSAGNE,, PERRETTE, GRANIER et tant d'autres, le Général a créé l'Armée Secrète de la France et de toute la France. Ce sera un des noyaux de la future armée française.


"L'armement, l'obtention et la réunion du Matériel, les opérations de parachutage, d'atterrissage, de création des maquis, telle fut une partie de l'oeuvre de l'A.S."(1)...

Ainsi que les maquis de l'Ain, sous unique commandement de l'A.S et ceux du Haut-Jura, celui du Vercors, de la Drôme, celui des Basses-Alpes, etc.

L'Armée Secrète s'est aussi occupée depuis fin 1942 des plans de sabotage et de destruction d'usines, de voies ferrées pour immobiliser ou détruire les trains ennemis, troupes ou armement, destruction de pylones, de centrales électriques.

Le Service de renseignements de l'A.S. fonctionnait depuis 1942, il fut relié au réseau Gallia. Chaque semaine un courrier complet était adressé à Londres. Le 2° Bureau était relié aux services de renseignements alliés en Suisse où le Commandant GASTALDO se rendit clandestinement plus de vingt fois. Par ce S.R. une étude de tous les terrains d'aviation de la Zone Nord, de la Seine jusqu'à la frontière belge, fut mise sur pied.

Grâce au Général DELESTRAINT, le rassemblement de tous les volontaires venant de tous les mouvements des deux zones, de toutes tendances, put se réaliser.
Avec André LASSAGNE et le Colonel GASTALDO, on peut affirmer que "l'Armée Secrète a été la seule force militaire crée sur l'initiative du Général de GAULLE et par le Général DELESTRAINT qui ait eu, avec l' agrément du Général de GAULLE, la structure générale et l'indépendance complète de l'Armée Française"(1).
Et lorsque le Général a été interpellé à Paris, il avait réussi, avec les responsables militaires des Mouvements de la Zone Nord, la fusion de toutes les forces paramilitaires.


Son oeuvre pourra se poursuivre.


Les résultats obtenus par les conversations de Londres ont été très positifs. Le Général a été considéré comme un interlocuteur valable par les Chefs de l'Etat-Major interallié. L'Armée Secrète commence à être regardée par eux comme un auxiliaire valable. C'est à ce moment que les fameux télégrammes arrivent de France annonçant la possibilité pour les Mouvements Unis de proclamer l'insurrection générale, même sans l'aide des Alliés. Devant le grand danger que constitue le S.T.O., Jean MOULIN et le Général se font les avocats de la Résistance française. Mais ils comprennent que sans le concours des Britanniques -les seuls à être assez près pour intervenir rapidement- la Résistance et le peuple de France vont vers une catastrophe, sans aucune compensation stratégique ni morale. Ils savent que cette prise de position sera encore l'objet de griefs acerbes à leur retour; mais c' est la seule solution: renoncer à l'Insurrection Générale.

1
Document sur l'A.S. de Gastaldo et Lassagne. I.H.T.P: carton A.S et A.N. 72.AJ/36. Voir Annexe 3/41.



Le drame qui s'est soldé par l'arrestation du Général DELESTRAINT a connu un premier épisode, en Mars 1943.
En l'absence de Max et de Vidal, alors à Londres, les arrestations par la Police française, de responsables de l'A.S. et la saisie des archives que FRENAY et MORIN avaient réunies, ont eu des conséquences immenses. Les Allemands à qui Vichy a tout communiqué ont pu établir un rapport très précis sur la structure de l'A.S., rapport, daté du 27 Mai, mentionnant la plupart des pseudonymes, y compris celui de "Vidal". Dès cette date le S.D. connaissait l'essentiel de l'Armée Secrète.

Quant à savoir qui est responsable, en ce fatal mois de Juin, de l'arrestation du Général DELESTRAINT, il convient d'être clair et à la lumière des nouveaux documents, que nous avons maintenant à notre disposition, d'aller jusqu'au bout de notre réflexion.
Le Général avait rendez-vous au métro de La Muette avec René Hardy, le 9 Juin à 9 heures. Il y a trouvé l'Abwehr, ses officiers, ses agents aidés de ceux du S.D. Et c'est MOOG, K.30 qui l'a abordé. Depuis, le Général, dès qu'il a pu échanger avec ses compagnons, n'a cessé jusqu'à son assassinat de désigner René HARDY comme le traître l'ayant donné aux Allemands. Et cela se comprend. Comment le Général aurait-il pu connaître l'épisode de la rue Bouteille ?
Cependant, ce ne peut pas être HARDY qui l'ait "donné". Que l'on ne s'y trompe pas. Il n'est pas question ici d'absoudre Didot. Sa responsabilité dans l'affaire de Caluire reste évidente. Mais pour "La Muette" ce ne peut pas être lui le responsable: Nous pensons l'avoir démontré:
Il est parti de Lyon le Lundi 7 Juin au soir; arrêté à Chalon par MOOG après avoir été reconnu par MULTON, à une heure du matin, il est incarcéré à la prison de cette ville et n'est pris en charge par BARBIE que dans l'après-midi du Jeudi 1O. Il est maintenant certain que MOOG, à son retour de Paris, s'est arrêté à Chalon, et a interrogé HARDY comme il a interrogé Roger CRESSOL. C'est lui qui a téléphoné à BARBIE, lequel est venu personnellement chercher René HARDY à Chalon vers 16 heures. Dans le même temps Roger CRESSOL est relâché. C'est lui qui témoigne formellement du départ en auto de René HARDY à ce moment. Le Général est alors déjà arrêté depuis plus de 30 heures.
Une autre circonstance démontre que ce ne peut pas être HARDY le responsable de "La Muette":
MOOG et MULTON ont quitté Lyon pour Paris, le soir du 7 Juin, et c'était bien dans le but d'arrêter Vidal, et avec lui Didot, puisque ces deux agents allemands ne pouvaient pas savoir qu'ils rencontreraient inopinément ce dernier dans le train. D'ailleurs MULTON à Paris devint inutile, il fut même oublié par ses maîtres.
Ainsi, on peut affirmer maintenant que l'arrestation de Paris ne peut pas être le fait de Didot. Tout vient de l'inconséquence d'Henri AUBRY, qui est à la fois responsable et irresponsable.

Responsable, puisque, le 27 Mai, après avoir reçu la mission du Général Vidal de convoquer René HARDY au rendez-vous de Paris métro La Muette, le Mercredi 9 Juin à 9 heures, il envoie sa secrétaire mettre le billet, non codé, dans la boîte de Résistance-Fer, 14 rue Bouteille, et ayant appris que le S.D. est dans la maison ne fait rien pour prévenir le Général, même lorsqu'il le rencontre le 2 Juin rue Tête d'Or et le 4 Juin près de Perrache.

Irresponsable, parce qu'il présente alors un trouble psychique évident. Il apprend, par sa secrétaire, Madame RAISIN, que sa femme qui, à Marseille, vient d'avoir un enfant, est très malade. Elle présente deux affections, dont l'une au moins à l'époque est sévère, une fièvre puerpérale; l'autre, une double phlébite, peut avoir des conséquences graves. Henri AUBRY, du coup est déstabilisé, par rapport à sa femme et par rapport à l'enfant.

D'abord il s'effondre, il pleure abondamment devant sa secrétaire. Ce sera la phase dépressive aiguë. Il ne pense plus qu'à une chose, partir à Marseille, ce qu'il fait dans la soirée.
Jusque là, Henri AUBRY a été un Résistant fiable, le Général CHEVANCE-Bertin en témoigne; il est probable que son équilibre affectif était néanmoins déjà fragile jusque là. A parir du Vendredi 28 Mai, il "décompense".

L'enquête auprès de plusieurs psychiâtres nous apprend que ce comportement est connu sous le nom de "couvade". La couvade apparaît lorsqu'un enfant risque de se trouver sans protection. Sur le parent responsable de l'enfant, au psychisme défaillant, cette situation aboutit à l'oubli des autres soucis, voire des impératifs. Tout se passe comme si l'intéressé voulait gommer les préoccupations qui encombrent son esprit pour se consacrer à son souci dominant: l'enfant. Et c'est le cas; l'esprit d'Henri AUBRY, malgrè lui, est préoccupé par ce bébé dont sa mère ne peut pas s'occuper normalement et dont il ressent la nécessité de la prise en charge.
Alors, il oublie tout le reste. Son sens de la responsabilité se déplace d'un sujet sur l'autre qui, à son insu, devient primordial. Il ne prévient pas le Général Vidal que le message, non codé, est aux mains des Allemands, même lorsqu'il le rencontre. Il oublie ses réflexes de Résistant qu'il connaissait bien jusque là, et qui fonctionnaient normalement. Dès cet instant, son comportement devient pathologique.

Il s'est rendu à deux reprises à Marseille pour des séjours assez prolongés; absences que Jean MOULIN lui a d'ailleurs reprochées, à son retour le 19 Juin.
Henri FRENAY, avant son départ, l'avait désigné comme candidat de "Combat" à la tête de l'A.S., en remplacement de DELESTRAINT. Il n'a pas refusé, mais se sent incapable de s'opposer seul à Max et demande à HARDY de l'assister.
Certes, après son arrestation à Caluire, il a été fortement battu par BARBIE; mais cette torture a eu un effet aggravant sur son état psychique. Il a des réactions qu'il n'aurait jamais eues auparavant:
-Au siège de la Gestapo, Avenue Berthelot, Il reconnaît spontanément et imprudemment sa secrétaire, Madame RAISIN, lorsqu'il est confronté à elle, circonstance en l'occurence sans grande gravité, puisque BARBIE l'avait déjà reconnue comme telle.
-Mais bien plus grave est d'avoir dit ce qu'il savait. Tout.
-A Lyon, notamment sur la désignation du délégué, -il l'a reconnu ultérieurement au docteur Dugoujon-, -à Paris, et ses aveux ont fait l'objet de ce rapport allemand de 52 pages. La libération anticipée qu'on lui a promise peut ne pas être étrangère à son désir de retrouver sa famille.


D'ailleurs, au fil des mois de détention, Henri AUBRY prend conscience des conséquences de ses actes, non pas du rendez-vous de La Muette qu'il a peut-être oublié, mais de ses aveux plus récents; effondré, il en parle au docteur Dugoujon lorsqu'il le rencontre à Fresnes.

Tout celà n'empêche pas Henri AUBRY de rester fidèle au chef de "Combat" en affirmant au juge du Tribunal allemand que le véritable chef de l'A.S. est Henri FRENAY. Cela n'empêche pas Henri AUBRY, dans une paranoïa secondaire classique, de répéter à tous ses interrogateurs, sauf au juge ROSKOTHEN cependant, qu'il est le Chef d'Etat-Major de l'A.S.!
Enfin, en Octobre 1944, je n'avais pas compris son attitude à mon égard, lorsqu'Henri AUBRY, alors directeur au Ministère d'Henri FRENAY, refusa de me reconnaître, alors que je l'avais rencontré plusieurs fois en 1943. Je ne savais rien alors des circonstances des diverses arrestations; quant à AUBRY, il s'agit de sa part d'une fuite, d'une attitude négative, coupant toute possibilité d'explication, refus du simple renseignement que je quêtais.

Henri AUBRY n'est pas un traître, mais son comportement trouve son explication dans son état psychique pathologique, à partir de la fin du mois de Mai 1943.

Le Général DELESTRAINT, détenu, ne cessera d'apporter aide et réconfort à ses compagnons.
Que ce soit à Fresnes, par la lucarne de sa cellule, avec le compagnon codétenu, ou à l'occasion d'un transfert, dès qu'il pourra glisser une phrase.
Que ce soit à Natzweiler ou à Dachau, dans ses prières comme par ses actes, il n'a eu que le souci des autres et de "la maison France". Le souvenir qu'il a laissé à tous ses compagnons d'infortune est celui d'un homme foncièrement bon, d'une abnégation exceptionnelle, dont la vie spirituelle dominante laissait souvent place à une vie relationnelle riche, aux contacts sociaux aisés, à la gaîté, mais aussi aux décisions que lui imposaient ses responsabilités de chef des Français.

Dans cette étude, demeurent des points d'ombre encore trop nombreux. Les trois principaux concernent, bien entendu, la véritable enquête à laquelle nous nous sommes livré; il est évident que le désir de faire toute la lumière sur ce drame domine et que le moindre détail inexpliqué est comparable à la petite épine gênante. Je me dois d'y insister:

-Les Allemands du S.D. affirment avoir remis le billet dans la boîte aux lettres de Madame Dumoulin après en avoir pris connaissance, et qu'HARDY a relevé ensuite la boîte. Ce dernier nie et affirme s'être rendu à Paris pour une toute autre raison que de se présenter au rendez-vous de la Muette.
Aucune réponse formelle n'a été donnée à cette question. L'énigme demeure. -Roger CRESSOL dans sa déposition est formel quant à la présence à Chalon/Saône, jeudi 10 Juin au matin, de MOOG et de MULTON qu'il connaissait pour avoir été arrêté par eux le 8 à une heure du matin.

Or Madame TOURTEL, alors Mademoiselle DELESTRAINT, a reconnu dans la photo de MOOG, l'individu qui présida à la perquisition de Bourg, le matin du 10 Juin.* Sans que ce soit impossible, il paraît douteux que MOOG ait pu, de Lyon en auto se rendre à Bourg, puis à Chalon/Saône. Cette remarque n'est qu'un détail, qui comme tout autre garde aussi son importance.

*
Dans son "testament", BARBIE affirme avoir lui-même été présent.


-Le Général DELESTRAINT à Dachau a parlé à un détenu, Jean SUSSEL, qui a été le seul, à notre connaissance, à rapporter cette confidence:
Le Général lui aurait raconté que lors d'un interrogatoire, avenue Foch, est entré dans ce bureau un Français qu'il connaissait comme faisant partie de son entourage ou d'un de ses services; l'Allemand qui menait l'interrogatoire "jeta au dénonciateur une enveloppe pour le récompenser de ses services".
Qui est ce traître que le Général aurait reconnu ?
-Hardy ? C'est possible, mais pourquoi ne l'a-t-il pas nommé, puisqu'il le désignait par son nom comme le responsable de son arrestation .
-Multon ? Il ne semble pas être revenu à Paris depuis le 9 Juin, et le Général ne l'avait jamais vu.
-Doussot ? Il est très peu probable que le Général l'ait connu.
Cette énigme, que seul Jean SUSSEL a évoquée, reste donc également sans réponse.

Dans sa quête de la Vérité, même s'il demeure toujours une part de subjectivité, même si elle est difficile à dire ou pour certains à entendre, celui qui pendant de longues années s'est penché sur un sujet et a consacre toutes ses recherches à celui-ci, accepte mal l'imprécision. L'historien ne saurait s'en satisfaire puisqu'il n'est pas parvenu à élucider quelques points restés dans l'ombre. Et, on l'aura compris, le compagnon n'acceptera jamais que demeurent des points obscurs qui concernent la vie, la mort du chef.

Ancien résistant lui-même, l'historien se doit de parler aujourd'hui des conflits internes parfois sévères et lourds de conséquence qui ont déchiré la Résistance. Ceux qui ont lutté pour "la Cause" étaient des hommes, avec leurs imperfections, certains avec leur orgueil, leurs faiblesses;, en général tous difficiles à vivre, étant donnés leur exaltation et le danger toujours présent.

Et surtout, tout en respectant l'honnêteté scrupuleuse de l'historien, je me devais , après en avoir longuement mûri le projet, de rendre à mon chef un hommage que je voulais empreint de fervent respect et de filiale affection.

Merci, mon Général.
François-Yves Guillin

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